Piteux petit cheval

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Piteux petit cheval

 

Si cette boue molle était une terre dure et sèche, elle tremblerait et craquerait sous l'impact des sabots. Le martèlement cadencé se propage dans le sol et se répercute dans la semelle de ses bottes, ébranle ses jambes.

Lorsqu'elle lit le nom sur le tableau qui indique aux cavaliers quelle monture leur est attribuée pour le cours, elle pouffe. Aujourd'hui, elle monte Bibi. Le sobriquet est ridicule. Bibi est au pré, mauvaise nouvelle en ce mois de novembre humide. Un licol à la main, elle se dirige vers le rectangle de clôture électrique qui délimite l'espace de vie du cheval.

L'enclos est herbeux et spongieux, labouré par les sabots d'un Bibi qui va et vient indéfiniment entre son abreuvoir, son abri, un arbre tordu contre le tronc duquel il se gratte et la porte métallique du pré par-dessus laquelle il passe sa tête, l'encolure tendue vers le centre équestre plus loin et la rangée de boxes qui abrite ses copains. Par terre, le trajet perpétuel du cheval qui tourne en rond a creusé un cercle sale dans l'herbe verte.

Il ne faut pas bouger face à un cheval qui charge.

Bibi est un petit cheval. Sa robe est blanche, éclaircie par le temps, noircie par la terre : sur sa croupe, les poils recouverts et collés par la boue séchée le font paraître curieusement bariolé. De la pointe du garrot, le trait du dos s'infléchit puis remonte vers l'attache de la queue, comme si la selle, sous le poids des cavaliers successifs, s'était incrustée dans la chair pour l'adapter à sa forme : des taches foncées témoignent des blessures infligées par le harnachement. Ce dos anormalement cambré chez un animal encore jeune provoque une drôle d'impression, Bibi dessellé semble amputé, incomplet. Les lignes du corps sont avachies. Le petit cheval est tassé.

Lorsqu'elle s'engage sur le chemin, Bibi la repère immédiatement. Sous son abri, la tête dans la mangeoire, il continue à mâchonner paisiblement : seules ses oreilles mobiles, qu'il dresse, témoignent de sa vigilance. Elle passe le bras par-dessus la barrière de fer et saisit le verrou, froid. Bibi, dos à l'entrée, lève la tête et plie son encolure courte pour la regarder de son œil gauche. Elle pénètre dans le pré. Le corps du petit cheval, jusque là bancal, se redresse et s'affermit : il déplie son postérieur au repos, ancre à plat dans le sol un sabot qui reposait sur la pointe. Elle fait quelques pas. L'animal lui fait face et hume le vent. Il encense de la tête, sa crinière emmêlée se soulève, le toupet fourni masque l'œil droit et de nouveau il tourne la tête pour la surveiller de son œil gauche. Une centaine de mètres les sépare. Bibi racle de l'antérieur la terre saturée d'eau.

Il hennit brièvement, puis charge.

Bibi est une monture de club, un peu grossière, mal dégrossie, assez gentille pour être montée par n'importe qui. De trop peu de valeur pour n'être montée que par quelques uns. Pour être le cheval de quelqu'un. Un petit cheval pratique en somme. Elle a déjà vu Bibi à l'œuvre avec les débutants, placide, mou, blasé, pourtant capable d'exubérance, s'emballant, simulant l'effroi face à une menace imaginaire, alors qu'un cavalier maladroit exécute avec autant d'application que possible les ordres d'un moniteur un brin sadique et tente d'effectuer un demi-tour en selle, se retrouve assis à l'envers, les mains cramponnées où elles peuvent pendant que Bibi galope ventre à terre.

Bibi charge. Elle s'accroche à une connaissance théorique des chevaux, tirée de ses lectures : il ne faut pas bouger face à un cheval qui charge. Les chevaux sentent la peur. Les chevaux sentent la peur des hommes, l'absorbent et la décuplent pour en nourrir leurs propres angoisses, parfois l'utilisent pour prendre le dessus. Bibi, conscient de sa force, essaye de lui faire peur. Fuir, c'est lui donner raison. Faire face, c'est ébranler la fragile assurance du petit cheval, qui en dépit de sa tentative d'intimidation reste une proie. En théorie. La soumission de ces animaux imposants aux humains minuscules ne lui a jamais paru aussi douteuse qu'en cet instant. Ne pas bouger face à un cheval qui charge. Bibi, domestiqué, imprégné par le dressage, va s'arrêter. Mais à mesure que le roulement des sabots se fait plus proche elle n'est plus certaine, du haut de son mètre cinquante, d'être le dominant, le prédateur, le maître.

Ne pas bouger face à Bibi qui la charge. Elle ferme les yeux. Le roulement des sabots s'amplifie. Léger, à peine perceptible, il enfle, circulant dans son corps le long de ses tendons et de ses muscles contractés, jusqu'à résonner dans sa tête.

Soudainement plus rien. Le vent et les quelques oiseaux dans les branchages dénudés en toile de fond des battements frénétiques de son cœur. Le froid qui s'immisce entre ses vêtements et agresse sa peau échauffée par la peur. Et une humidité lourde et chaude, une odeur de foin, de fauve et d'herbe écrasée, l'haleine du petit cheval sur sa figure, l'odeur du petit cheval qui s'est arrêté à quelques centimètres d'elle et la respire. Elle souffle dans les naseaux dilatés tendus vers son visage. Bibi respire plus fort pour capturer ce souffle qui répond au sien. Elle croise l'œil marron foncé duquel la pupille noire se distingue à peine.

Bibi renâcle, et s'enfuit.

Le petit cheval galope à une vitesse surprenante en dépit de ses jambes courtes. Il court en cercle, et alors qu'il ralentit pour adopter un galop lui permettant d'observer l'intruse, il révèle une élégance insoupçonnée. Il porte haut sa tête délicate au chanfrein concave, et ses oreilles, petites et nettes, dressées, tendent à se rejoindre par les bouts. Ses jambes, qui se croisent moins vite, frappent légèrement le sol : il rebondit, prend appui un instant seulement avant de s'élever, et paraît s'arrêter dans les airs, ne touchant terre, foulée après foulée, que pour planer de nouveau, ces brèves impulsions, qui projettent ça et là des gouttelettes d'eau sale, ponctuent les temps de suspension, soulignent leur légèreté. Il y a quelque chose d'arabe dans la manière dont il relève sa queue, attachée haut sur la croupe ronde. Quelque chose d'arabe dans la symétrie formée par cette queue arrogante et la tête orgueilleuse qui rivalise de prestance à l'autre extrémité.

- Tu l'as pas encore attrapé ?

La question claque, stupide, méprisante. C'est évident qu'elle ne l'a pas attrapé.

- Non, je le regardais.

- Si tu veux monter dessus, il va falloir faire un peu plus que le regarder. En plus, je voudrai pas dire, mais on se les gèle.

- Je le trouvais joli.

- Bibi ? Joli ? C'est marrant spontanément c'est pas l'adjectif qui me vient à l'esprit quand je pense à Bibi. File-moi ton licol, je vais te l'attraper, il est un peu chiant.

Elle lui tend le harnais. Il s'avance d'un pas décidé vers le petit cheval qui trotte de long en large, les oreilles rabattues, l'encolure à l'horizontal, la mâchoire vers l'avant.

- Oh ! T'arrête ton cirque oui ! Ca suffit ! C'est chaque fois pareil !

La voix est dure. Bibi s'immobilise. Sa peau est agitée de soubresauts, comme s'il chassait des mouches invisibles. L'homme passe la muselière, puis derrière les oreilles toujours couchées la lanière permettant de fermer le licol. Bibi lève brusquement la tête, tentative de rébellion punie d'une claque sèche entre les naseaux. Elle regarde la scène, navrée par cette brutalité banale des hommes dont les chevaux sont le gagne-pain. Bibi est redevenu un piteux petit cheval de club, attaché au bout d'une longe abîmée que l'homme lui tend. Elle s'en saisit de manière réglementaire, la main droite à une trentaine de centimètres sous la tête du cheval, le reste de la longe rassemblé dans la main gauche pour éviter qu'il ne traîne, comme on lui a appris.

- Merci.

- Mais de rien. C'est mon travail.

Elle pense que c'est bien là le problème, n'en dit rien, sourit et emboîte le pas à l'homme, trainant à sa suite un Bibi démotivé.

Même après un pansage acharné, Bibi reste d'une couleur douteuse : la croûte de boue éliminée par l'étrille dévoile un poil d'une curieuse teinte jaunâtre, taché. Pendant qu'elle le brosse, elle surveille du coin de l'œil la tête du petit cheval mal aimable, veillant à rester hors de portée de la bouche aux commissures froncées. Par moments, Bibi retrousse ses lèvres ourlées de noir et elle aperçoit ses dents robustes, des dents d'herbivores pourtant, mais redoutables. Elle essaie de ne pas frotter trop fort, de ne pas insister sur les parties osseuses où le contact de la brosse dure est désagréable. D'un mouvement d'oreille, Bibi sait lui faire comprendre ce qu'il apprécie, ou pas. Elle redoute de lui curer les pieds mais, consciencieuse, refuse de sauter cette étape. Elle caresse l'encolure et se laisse glisser contre l'épaule : elle fait courir sa main le long de l'antérieur et, plutôt que de déséquilibrer le petit cheval en s'appuyant contre lui, plutôt que de tirer sur les poils du paturon pour contraindre Bibi à lui donner son pied, elle vient pincer la petite protubérance de corne qui ressort à l'intérieur du genou. Bibi a l'air surpris et, bien que campé sur ses jambes, ne peut s'empêcher de décoller le sabot : il le repose, furieux, l'instant d'après, mais déjà elle le couvre de caresses et sort de sa poche un petit morceau de sucre. Lorsque de nouveau elle se penche et pince la châtaigne, il renâcle pour la forme, puis lui donne son pied qu'elle nettoie aussi rapidement que possible. Le même rituel se répète : caresse, sucre. Bibi décide qu'il ne perd rien à coopérer.

Grimper sur Bibi n'est pas une mince affaire. Elle enfile à peine la pointe de sa botte dans l'étrier qu'il fuit, pivotant sur ses antérieurs. Elle sautille sur son pied droit, dans un équilibre précaire, la main gauche accrochée à la crinière, les doigts de la main droite enfoncés dans l'arrière de la selle. Il ne lui laisse pas le temps de s'installer et part directement au trot. Il n'est pas confortable, à chaque foulée il la projette quelques centimètres au-dessus de son dos. Elle le laisse faire. Il ralentit de lui-même, passe au pas. Elle le caresse. Il souffle, se détend. Chaque fois qu'un autre cheval s'approche, il couche les oreilles et tente de mordre. Il est attiré par la compagnie de ses congénères, mais soupçonneux. Craignant d'être maltraité une fois de plus, que les hommes aient contaminé les chevaux.

C'est un cours de saut d'obstacles. Des sauts de puce. Un obstacle vertical d'abord, que cinq ou six foulées séparent d'une série de trois autres barres sans foulée intermédiaire. Bibi saute parfaitement l'obstacle isolé, rebondit parfaitement entre le premier et le second de la série, mais refuse systématiquement de franchir le dernier. Il s'arrête, se dérobe à droite, se dérobe à gauche. Le moniteur crie, à la fois sur le petit cheval et sur sa cavalière.

- Mais sers-toi de ta cravache nom de Dieu ! Et pousse-le, tu n'abordes pas l'enchaînement assez vite, il faut de l'impulsion pour faire la ligne en entier. Allez ! Si t'as pas envie, comment tu veux qu'il ait envie lui ? Lâche pas, lui laisse pas de répit !

Elle acquiesce mais n'obtempère pas. Elle refuse de s'acharner sur Bibi, qui refuse d'effectuer l'exercice. Excédé, le moniteur lui ordonne de descendre de cheval. Il enfourche Bibi, et un sombre ballet commence.

Le petit cheval s'arcboute sous la main ferme qui tient les rênes. Ses oreilles incurvées sont plaquées sur la nuque. Son corps n'est plus que lignes tendues, le dos s'arrondit, la croupe se contracte et l'encolure se ramasse pour mieux résister au bras qui l'attaque pour la faire plier. L'homme frappe, le petit cheval galope de plus en plus vite et rebondit de-ci de-là, pour se débarrasser du poids qui l'encombre. Il retrouve de sa superbe, et alors qu'elle le regarde il lui offre une vision d'immensités désertiques.

Terres arabes parcourues par ses ancêtres des jours durant. Sur leur dos, comme une excroissance surplombante, des cavaliers dont les jambes et les bras n'asservissent pas mais plutôt complètent les animaux fiers. Centaures magnifiques fendant les sables brûlants. Les rayons du soleil intolérable sur la robe lustrée et la chaleur délirante.

Le moniteur frappe, tire, peste, le petit cheval rue, fonce, virevolte. Finalement les jambes, la cravache et la main le brisent. Il aborde la ligne d'obstacles, parfaitement cadencé, effectue un enchaînement parfait. Un sourire vainqueur déforme les lèvres du moniteur. En guise de récompense, il assène sur l'épaule couverte d'écume de grandes claques sonores. Bibi s'échoue au milieu du manège, dans un nuage de sable sale, la bouche blessée par les assauts du mors, ses flancs haletants gonflés puis creusés par la respiration saccadée, les naseaux dilatés au ras du sol, piteux, de nouveau piteux, humilié.

- Remonte, et réessaye.

Elle obtempère. Bibi, à vif, répond au quart de tour, avant même qu'elle presse ses mollets contre les côtes meurtries il galope, tourne et se dirige vers les barres. Il franchit le premier obstacle, puis le second, le troisième… Devant le quatrième, elle le sent se rassembler sous elle. Il détend ses membres et s'arrache de terre, fait un bond trop énorme. Elle s'accroche tant bien que mal à la crinière emmêlée mais ne résiste pas au choc de la réception et passe par-dessus l'encolure. Avant qu'elle songe à protéger sa tête, un sabot du petit cheval la heurte violemment au-dessus du sourcil.

Bibi sent le poids de la cavalière quitter son dos. Les étriers, vidés, cognent contre lui. De son œil gauche, il voit le visage grimaçant de la jeune fille, puis le visage disparaît. Il entend le corps heurter le sable et rebondir. Encore suspendu dans l'air, il se contorsionne pour retomber le plus loin possible de la carcasse inerte. Il sait qu'elle est sous lui. Le sabot de son antérieur gauche heurte quelque chose de dur. Son pied ferré entaille la chair et fend l'os.

Le cri des sirènes stridentes déchire l'air, les gyrophares bleutés tourbillonnent, les roues du brancard sur les graviers et sa structure métallique, qui tremble, produisent un bruit sinistre. Le lendemain, dans le journal local, un article sera consacré à la terrible chute d'une jeune cavalière, piétinée par un cheval fou et laissée pour morte, presque morte en réalité. Le journaliste dressera, méticuleusement, la liste des blessures : un bras cassé, une commotion cérébrale, un œil abîmé, et, surtout, la moelle épinière endommagée qui condamne la malheureuse à finir sa vie dans un fauteuil roulant. Puis, les questions sans réponse, absurdes, inutiles, destinées à nourrir une polémique stérile : pour quelle raison ce cheval fou, dont on ne pouvait ignorer la dangerosité, était-il utilisé pour les cours, parfois même pour l'initiation des débutants ? Sans aucun doute, le journaliste prononcera sa condamnation : il serait plus prudent d'abattre cet animal, pour éviter qu'un accident si dramatique se produise de nouveau.

Pendant sa convalescence elle pense souvent à Bibi. Elle ne parle plus, se réfugie dans le silence. A sa sortie de l'hôpital, elle manifeste le désir de retourner au centre équestre. Sa mère, inquiète, commence par refuser. Puis, devant la persévérance de la jeune fille, dont les seules paroles prononcées expriment le souhait de revoir Bibi, la mère cède et charge le fauteuil roulant qui soutient le corps disloqué dans le monospace flambant neuf, un samedi matin. Il fait beau, le soleil brille, sous la lumière bientôt estivale l'herbe pousse et les fleurs envahissent la chaussée. Ses yeux cherchent, mais pas de Bibi.

L'herbe piétinée repousse dans la tranchée circulaire creusée par la marche en rond du petit cheval blanc, cercle d'un vert clair de brins encore chétifs. La porte métallique est béante et le chemin labouré par les roues d'un tracteur dont la trace s'arrête à l'entrée de l'enclos : là, le sol aujourd'hui séché mais quelques jours avant encore boueux est enfoncé par le poids d'un corps lourd effondré, débarrassé, dont le soleil a figé le souvenir en creux. Bibi n'est plus dans son pré.  

La semaine dernière, le moniteur est venu le chercher pour une reprise. Le petit cheval blanc charge. Depuis l'accident, l'homme est plus dur encore. Cravache, claques sur la tête, coups d'épaule et coups de pied. Rapidement, le licol est passé et le moniteur tire à sa suite un Bibi piteux. Au moment de passer la porte, un bruit effrayant se fait l'écho d'un danger potentiel et l'esquive du cheval craintif le jette contre l'homme qui chancelle. La punition est terrible, les coups pleuvent, alimentant la peur puis la colère. Elle imagine la réminiscence ultime du sang arabe qui coule dans ses veines. Bibi se rebelle. Elle imagine ses oreilles incurvées rabattues vers l'arrière, sa queue orgueilleuse fouetter l'air, ses sabots fendre un morceau de ciel et son corps cabré vertical. Le moniteur se pend à la longe. Son poids fait perdre l'équilibre au petit cheval blanc. Bibi bascule. Le bruit sourd de sa carcasse affalée qui troue la boue succède au craquement net de sa nuque disloquée contre la barrière de fer.

Pauline Bonvalet

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