Racine

nouontiine

Il n’avait pas foulé le sol de Dakar depuis treize longues années, et c’est les poches vides et le regard avide qu’il retournait à sa terre natale. Vaincu, brisé par cette maladie dont la seule évocation était une condamnation à mort, il songeait, accablé, qu’il lui faudrait également faire face à l’humiliation.

Il était parti treize années auparavant, le regard insolent et la bouche arrogante, tenter sa chance au pays des merveilles et s’en retournait seul au pays de sa mère, aussi nu qu’au jour de sa naissance, le corps vaincu par la peur et l’échec.

Il l’avait quittée sur le quai de la gare, elle et cet enfant qui ressemblait étrangement aux  siens, cette jeune femme dont il était tombé amoureux dès le premier regard parce qu’elle représentait tout ce que cette France aurait dû lui apporter, il l’avait laissée seule et terrifiée, et c’est à cet instant précis sur le quai de la gare, que son coeur s’était effondré.

Il allait la perdre, irrévocablement, car sa vie n’était que mensonges et affabulations. Depuis le jour de leur rencontre, il l’avait abusée. Oh, il n’avait usé au départ que de petites tromperies et de menues exagérations et puis, il s’était laissé emporté, grisé par ce sentiment nouveau d’importance, au point de devenir un autre.

Son beau-frère l’avait récupéré quelques heures plus tard à la gare et conduit à l’aéroport où il devait prendre un vol direct, en aller simple pour Dakar. Aminda, sa femme, l’y attendait et il savait qu’il lui faudrait affronter son beau regard digne et intransigeant, qu’il lui faudrait composer avec l’assurance méprisante d’une femme droite et forte qui, de sa vie, n’avait jamais fauté. Dans ses yeux prétendument lointains, il décèlerait la rage muette, la déception âpre et silencieuse d’une épouse qui n’avait pu tirer profit de son mariage en aucune façon. Cela, il devait s’y attendre et l’appréhendait, non pas qu’il regrettât de l’avoir trompé et abusé de belles promesses vaines, non, mais il redoutait maintenant qu’il était indigent et à l’article de la mort, de remettre ses derniers instants entre ses mains.

Comme convenu elle attendait, solide dans son beau boubou empesé, la tête ornée de fines tresses savamment entrelacées au-dessus de son front, droite et silencieuse. Ils échangèrent une brève accolade, en époux distants et mesurés qu’ils étaient devenus avec le temps et la distance, puis, elle lui indiqua d’un simple hochement de tête la présence d’une grande enfant, effacée, la tête rase et délicate, et il en déduit que ce devait être la sienne, son enfant devenue grande. Il l’embrassa machinalement sur le front, sans émotion. Il était de retour au pays après treize années de silence et n’avait rien à leur dire ; sa seule présence était d’une cinglante éloquence.

Au sortir de l’aéroport de Dakar, ils s’entassèrent dans un taxi collectif, où il eut quelques difficultés à caser sa lourde valise noire et la béquille sur laquelle il devait désormais s’appuyer en permanence, de peur que les os de sa jambe droite ne cèdent. Au bout d’un long trajet poussiéreux, ils s’arrêtèrent devant la maison familiale, située à l’entrée d’un village distant d’une trentaine de kilomètres de la capitale. Rien n’avait changé et cette constatation simple et brutale l’emplit d’une rageuse tristesse. Les voisins (toujours les mêmes à son grand dépit) vinrent l’accueillirent sans précipitation, ni effusions. Ils se tenaient tous là, dans la cour fraîchement balayée, les bras ballants et le regard fuyant, comme s’ils évaluaient mentalement le temps qui lui restait à vivre, découragés par un tel gâchis.

Les premiers jours, ne sachant que faire de sa présence, il avait arpenté les différentes pièces de la maison en claudiquant, fébrile, épuisé et cependant terrifié à l’idée de s’assoupir parce que, peut-être, ne s’éveillerait-il plus. Il s’appuyait lourdement sur sa béquille et assurait à qui voulait bien l’entendre, qu’il souffrait d’une fêlure, handicapante, certes, mais dont il se remettrait rapidement. Il avait consulté les deux plus grands marabouts du quartier et priait chaque jour avec une ardeur renouvelée, pour qu’Allah le pardonne et lui permette de recouvrer la santé. Il avait même tenté d’approcher sa femme un soir, dans l’ambiguïté de la chambre conjugale, non par désir ou repentir, mais parce qu’il essayait d’une quelconque manière, aussi maladroite soit-elle, de payer son gîte et son couvert, maintenant qu’il n’avait plus un euro valide en poche. Aminda s’était détournée avec impatience, écoeurée et priant secrètement pour qu’il guérisse afin qu’elle puisse enfin mettre un terme à cette union affligeante, en femme digne qu’elle était.

Anellia, la jeune femme qu’il avait laissée en France, l’appelait tous les jours, effondrée. Son cœur à chaque fois tremblait parce qu’il l’aimait (à sa manière), tout en sachant intimement qu’une fois encore, sa lâcheté l’emporterait. Aminda aussi savait et il percevait dans l’omniprésence silencieuse de cette femme probe et forte, le grand mépris qu’il lui inspirait.

Ils avaient pourtant connu de sereines (et brèves) années au début de leur union. Ils travaillaient tous deux en tant que serveurs dans un prestigieux hôtel touristique implanté à Saly, en bord de mer. Ils vivaient chichement mais de façon convenable et elle s’en accommodait mais lui, Racine, languissait et rêvait de franchir cet océan qui semblait chaque jour le défier. Il l’avait eue à l’usure, sournoisement, jurant qu’il la ferait venir elle et le bébé, dès qu’il serait installé. Arguant qu’ils étaient jeunes, habiles et qu’il leur fallait prospérer, apprendre eux aussi à conjuguer le verbe avoir.

Elle s’était laissé séduire par le miel de ses paroles et avait finalement permis qu’il parte, acceptant même de s’occuper de leur bébé et des quatre enfants qu’il avait eus d’une précédente union, parce qu’il lui promettait (le regard déjà perdu dans les vagues) de l’appeler, de lui envoyer des mandats et de la chérir.

Elle avait reçu deux mandats de cent euros chacun et, au début, des appels brefs mais rassurants, où Racine lui certifiait qu’il travaillait dur et cherchait un appartement confortable pour pouvoir l’accueillir, elle et la petite. Il assurait qu’il l’aimait et pensait à elle, sa femme forte et courageuse et qu’elle serait bientôt fière de lui, il fallait lui faire confiance. Et puis, plus rien.

Quelle ironie du sort ! Maintenant qu’elle n’en voulait plus, que sa seule présence l’horripilait, il était là, encombrant et terrifié par l’odeur de mort qui, lentement, s’insinuait dans la maison.

La situation était intenable. Racine, dont l’état se dégradait de jour en jour, devenait irascible et maudissait après les enfants dont il ne supportait la vue et abhorrait les regards vides et froids. Il était désormais alité en permanence, n’ayant plus suffisamment de force pour soulever sa jambe droite, gonflée d’eau et de pus. Aminda, stoïque et silencieuse, l’aidait à faire sa toilette et à se soulager à l’aide d’un seau, tandis que l’autre, la femme restée en France, ne cessait d’appeler, pressante. Racine rassemblait ses derniers forces pour lui parler un peu, lentement, lui assurant qu’il était entre de bonnes mains, qu’il avait une infirmière surprenante et qu’il allait bientôt rentrer en France, qu’elle ne s’inquiète pas, il l’aimait.

Aminda l’écoutait sans mot dire, écoeurée par tant d’infamie.

Sa propre famille s’était détournée de lui, définitivement.

Lassée par ses fables, excédée par ses innombrables stratagèmes pour collecter de l’argent en vue d’investir dans des projets dont on ne voyait, au final, jamais l’ébauche, sa parenté s’était écartée. Heureusement, Anellia continuait de lui envoyer de l’argent, des médicaments, et prenait régulièrement de ses nouvelles. Il songeait, pris de nausées, qu’il lui avait aussi menti sur son âge (il était de 17 ans son aîné) et ne lui avait, naturellement, jamais parlé d’Aminda et des enfants. Il possédait une affaire au pays, une auberge lui avait-il fait croire, rien d’extravagant mais un projet stable et rentable, bien situé sur la côte de Saly. Il lui avait (solennellement) proposé de prendre part à cette aventure et elle avait accepté, heureuse, amoureuse et ravie de pouvoir offrir une promesse d’avenir à sa fille. Et puis, il était tombé, son os s’était brisé et ses chimères envolées.

Il ne pouvait plus parler à présent. À peine parvenait-il encore à entrouvrir les lèvres, afin qu’Aminda y introduise de puissants analgésiques. Il l’observait, tandis qu’elle évoluait en silence dans l’obscurité moite de la pièce, brûlant certaines herbes recommandées pour chasser les mauvais esprits. Elle le regardait toujours de biais, jamais directement, craignant peut-être que ce seul contact visuel la souille irrémédiablement. Aussi mourrait-il sans aménité, incapable qu’elle était de lui accorder son pardon depuis qu’il lui avait volé ses plus belles années et dotée de cinq grands enfants dont elle n’était, en réalité, aucunement responsable.

Il agonisait. La douleur était insupportable et il voulait que la chose s’arrête. Il allait mourir, seul et abandonné des siens ; aucune équivoque possible. Il ne pouvait non plus communiquer avec Anellia et sa voix douce et chaude lui manquait. Aminda lui avait révélé un après-midi, au bout de l’agacement, qu’elle était sa femme depuis de longues années et la mère de l’un de ses cinq enfants. Anéanti, Racine avait écouté impuissant, la voix rauque et précise de sa femme mettre un point final à ce qu’il avait patiemment bâti de l’autre côté de l’océan. Un sursaut d’indignation avait manqué le submerger.

Les jours passaient et, sombrant progressivement dans un sommeil dense et sans fond, il lui semblait parfois distinguer dans l’effroyable chaleur de la chambre close, les voix étouffées des deux femmes, l’une se confiant à l’autre dans un élan de compassion malsaine.

Était-il possible, songeait-il affolé, qu’Anellia soit assise aux côtés d’Aminda et que les deux femmes, unies dans la rage, attendent patiemment qu’il crève ?

Était-il en proie au délire ou les deux femmes avaient-elle convenu de le punir pour son arrogance, lui qui voulait avoir, à défaut d’être ?

Il avait fait comprendre à Aminda qu’il souhaitait voir ses enfants, profiter d’eux avant qu’il ne soit trop tard. En réalité, il se sentait en sécurité en leur présence, sachant qu’elle n’oserait commettre une saleté devant eux, mais Aminda avait compris son stratagème et prenait un malin plaisir à leur limiter l’accès de la pièce, soutenant que leur père avait besoin de cal-me.

Un jour, elle entra brusquement dans la chambre et lui annonça qu’il fallait en finir, parce qu’elle était lasse et qu’il était temps pour elle de retourner à ses affaires. Anellia son amour, ajouta-t-elle la voix doucereuse, était là et préparait même une potion magique capable de le soulager instantanément ! Tout va s’arranger, lui susurrait-elle avec fiel.

Racine se raidit dans son lit, le regard suppliant, tandis que les deux femmes, prises d’un mauvais sourire, se tenaient côte à côte, tapies dans la pénombre.

Lorsque ce fut fini et que parents et voisins affluèrent pour pleurer le mort, les deux femmes ne détournèrent pas le regard. Elles prirent part aux cris et lamentations d’usage, parce qu’elles avaient fait ce qui leur semblait juste, en femmes droites et dignes et estimables qu’elles étaient.

  • C'est bon de te relire parmi nous Nouontline ! Ces trois nouvelles sont formidables, bonne chance pour le concours.

    · Ago about 8 years ·
    Flottins orig

    sophie-dulac

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