Réalité fragile

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Réalité fragile

Articulation

I)                   Paul et Sophie, quarantenaires dont le couple bat de l’aile, ont deux enfants de 14 et 16 ans, Tania et Gabriel. En évitant un embouteillage sur la route des vacances, ils se retrouvent sur une autoroute inconnue, l’A666. Ils s’arrêtent dans une station sur le bord de la route. Pendant le repas, survient une secousse étrange. Sophie, qui s’était absentée quelques instants ne réapparaît pas. Toutes les traces d’elle ont disparu.

II)                Le personnel de la statoin n’a aucun souvenir de Sophie. Des agents de sécurité leur demandent de partir. Dans la voiture, toutes les affaires de Sophie ont disparu. Le souvenir de Sophie s’efface à mesure que le temps passe. Ils rentrent à Paris.

III)             Gabriel et Paul cherchent des informations sur le site où l’incident s’est produit. Apprennent qu’un accélérateur de particules est construit sous l’autoroute A666. Ils contactent une association d’opposants au projet, présidée par, le Professeur Chalandier. Il a démissionné du CERN, l’organisme propriétaire de l’accélérateur.

IV)             Chez le professeur, celui-ci leur explique que la collision des particules a pu créér un trou de ver, entre deux univers parallèlles. Thèse de « réalité fragile » du Pr Chalandier  : certains êtres en proie aux regrets ont un poids cosmique plus faible. Sophie a été aspirée vers une autre réalité, où sa vie aurait été différente.

V)                Paul, les enfants et Chalendier tentent vainement d’obtenir des informations officielles. Paul pirate le système informatique du ministère : les scientifiques connaissaient les dangers. Les deux univers parallèlles vont se rejoindre dans quelques jours et Sophie aura alors totalement disparu de leur mémoire, Gabriel et Tania seront « non nés ». Tania disparaît alors, de la même façon que Sophie.

VI)             Les recherches sur Internet ne donnent rien. Les parents de Sophie n’habitent plus au même endroit. Leurs amis communs n’ont plus souvenir d’elle. Gabriel disparaît à son tour. Paul recontacte une ancienne amie d’université, qui lui apprend que Sophie vit dans le Sud de la France. Elle est mariée et a 2 enfants.

VII)          Paul rencontre « l’autre » Sophie, elle ne le reconnaît pas. Il décide d’aller dans le passé à son tour pour modifier le cours des choses. Retour au CERN, Paul et Chalandier volent des badges et s’introduisent dans le complexe. Rencontrent les responsables du projet, menacent de tout livrer aux média.

VIII)       Les scientifiques reconstituent les conditions de l’expérience. Paul revient dans la station, à l’endroit où se trouvait Sophie ; Paul dans le tube du temps : voit son passé défiler et sent qu’il a la possibilité d’influencer sa vie à plusieurs reprises :Il s’arrête à la période de l’université.

IX)             Vingt cinq ans plus tôt : Sophie est déjà en couple avec un autre. Paul a vingt ans, il ne se rappelle de rien. Il a sur lui une montre, qu’il a fait graver avant son saut dans le temps, « Tu dois aimer Sophie MAURIER, avoir deux enfants avec elle. 

X)                  Il parvient à la reconquérir et on les retrouve vingt ans plus tard, la journée du départ en vacances. Au moment de l’accident sur l’autoroute ; Paul hésite mais ne prend pas la bretelle de sortie ; Ils continuent leur route vers les vacances.

Episode 1 : Partir

« Sophie, qu’est-ce que tu as foutu de ma chemise bleue ? Je l’avais mise au sale la semaine dernière…». Paul contemplait avec désespoir la valise ouverte sur le lit défait. A la bourre, encore une fois. Il voulait partir tôt et bien sûr, rien n’allait comme prévu. La veille, son chef de service avait retenu toute l’équipe lors d’une réunion interminable et parfaitement inutile jusqu’à huit heures. Sa fille Tania était rentrée vers minuit, soi-disant du cinéma avec une copine ; mais elle sentait la cigarette et son mascara avait coulé. Sans doute une énième rupture amoureuse. Et Sophie… Sophie, sa femme, la mère de ses deux enfants… Celle qui restait pour lui une source perpétuelle d’étonnement et, de plus en plus souvent, depuis quelques mois, de découragement, avait encore « oublié » d’aller acheter des chaussures de marche, projet qu’elle repoussait chaque jour depuis plusieurs mois. Et ils partaient en montagne dans quelques heures…

Paul et Sophie travaillaient tous les deux au Ministère de l’Agriculture. « Pas dans le même service, heureusement ! » lançaient-ils habituellement, avec un sourire un peu forcé, à ceux qui s’étonnaient de cette proximité professionnelle. Sophie était conseillère technique au Département de la modernisation administrative, alors que Paul était technicien au service de la statistique et de la prospective. Ca n’empêchait pas les discussions sur le boulot, mais au moins ils arrivaient parfois à avoir le sentiment qu’ils menaient des carrières différentes. Enfin, pensa Paul en revérifiant le nombre de slips et de chaussettes qu’il avait fourré dans sa valise, ça c’était quand ils se parlaient encore. Depuis quelques semaines (ou quelques mois, il n’aurait su le dire), quelque chose de bizarre s’était immiscé au sein de leur couple ; une sorte de lassitude, de tiédeur douloureuse. Sophie était plutôt du genre à partir au quart de tour quand quelque chose ne lui plaisait pas. Et là, elle semblait indifférente, les chaussures restées en vrac dans l’entrée ne lui inspiraient plus qu’une moue de dépit résignée, comme le mascara sur les yeux de sa fille ou l’acharnement de leur fils à s’oublier dans des jeux video ultraviolents.

Ils faisaient moins l’amour. Ils étaient fatigués, souvent, c’est vrai. Entre les audits interminables de Paul et les restructurations dans le service de Sophie, ils rentraient tous les deux vidés et s’abrutissaient devant la télé. En soi ce n’était pas inquiétant, ils avaient besoin de prendre un peu de repos, de se retrouver, comme beaucoup de couples de leur âge. La seule différence c’est qu’avant, ce genre d’épisodes d’abstinence leur inspirait des commentaires ironiques ou des piques tendres. Ils se promettaient de se rattraper pendant les vacances ou essayaient de trouver des excuses, qu’ils savaient l’un comme l’autre souvent minables. Mais là, ils ne faisaient même plus cet effort ; ils étaient entrés dans une sorte de status-quo accepté mutuellement.

« P’pa, t’as pas vu le chargeur de mon portable, s’teup ? ». Une silhouette fine et noire s’était faufilée dans la chambre ; celle de son « corbeau préféré », son « bébé » (surnom qu’elle détestait entre tous…), sa fille Tania. Une mince adolescente de seize ans aux longs cheveux noirs. Un teint blafard soigneusement entretenu par du fond de teint à doses massives, des yeux bleus perçants. « J’ai pas besoin de lentilles, moi », se vantait-elle souvent en regardant les photos de magazines sur lesquelles d’autres « gothiques » paradaient avec chaînes, menottes et des lentilles d’un bleu tellement clair qu’il en était blanc.

« Non, ma belle, j’ai pas ça en magasin, demande à ton frère. » répondit-il en la dévisageant avec curiosité.

« Quoi qu’est-ce-qu’y a » ? lui lança Tania avec un air exaspéré.

« Rien, mon bébé ». soupira-t-il en reprenant le remplissage de sa valise.

« P’tain papa, j’aime pas quand tu m’appelles comme ça, tu le sais ! »

« Ok, ok, allez file, Belzébuth »

Elle sortit de la chambre, laissant derrière elle un parfum d’encens entêtant. Dire que quelques années auparavant, elle était encore une petite blondinette à couettes, aux joues roses et rebondies. Bien sûr, tous les parents étaient un jour confrontés à cette mystérieuse métamorphose, comme ils en avaient été eux-mêmes la victime. Parfois, la transformation se faisait de façon relativement harmonieuse. Mais dans le cas de Tania, cela avait été d’une grande brutalité. Et pourtant, elle ne fréquentait que des filles « normales », enfin, au look beaucoup plus classique. Et sa mère n’était pas une obsédée de la mode, plutôt du style « Jeans-basket ».

La valise était presque prête… Ne manquait plus que…

« Sophiiiiie… Ma chemise bleue ! »

« Quoi, tu me saoules avec ta chemise bleue, t’as qu’à faire attention à tes affaires ! » Sophie entra dans la chambre avec sa tête des mauvais jours. Elle avait attaché ses cheveux blonds avec un élastique rose emprunté à Tania (qui n’aurait jamais osé porter « un truc pareil »), et ses yeux verts brillaient d’une colère contenue –ces yeux verts qui l’avaient immédiatement envoûté, sur les bancs de la fac où ils s’étaient croisés pour la première fois vingt-cinq ans auparavant…)

Elle s’aperçut de la brutalité de sa réponse. Elle reprit alors d’une voix plus douce, mais qui grinçait quand même comme une lame « Tu as regardé dans la salle de bain ? »

« Oui, j’ai regardé. C’est pas grave j’en prendrai une autre. C’est juste que… j’aime bien celle-là »

« Je sais, je sais… » concéda Sophie. Ils restèrent un long moment côte à côte, sans parler. Paul lissait machinalement sa pile de tee-shirts, Sophie parcourait un à un les livres empilés à côtés de son lit. « Je sais pas lequel emmener, ça m’énerve. », gémit-elle, comme au bord des larmes.

Le silence qui s’installa entre eux était épais, d’une densité douloureuse.  

« Si tu ne veux pas partir , dis-le moi maintenant », dit Paul calmement.

« Pourquoi tu dis ça, qu’est ce qui te prends ? ». Sophie feignit la surprise. Mais elle ne se retourna pas, ses mains parcouraient toujours les couvertures des romans sentimentaux qui jonchaient le sol.

« Rien, dis-le moi, c’est tout… si tu as quelque chose à me dire. Sinon, arrête de râler. On peut encore annuler. »

Elle ne répondit pas. Le cœur de Paul se mit à battre plus vite. Elle n’essayait pas de nier ou de démentir. Elle réfléchissait. Il y avait donc bien quelque chose qui n’allait pas, quelque chose de grave.

« Non, il n’y a rien, lâcha t-elle enfin avec résignation. Ca nous fera du bien de partir de toutes façons. » Elle tourna vers lui son beau visage, aux pommettes saillantes et aux yeux en amandes.

Sa silhouette s’était un peu empâtée avec les années, mais elle avait toujours un charme fou. Elle prit sa main et l’embrassa dans la paume.

Il ne savait pas comment interpréter ce geste de tendresse inhabituel chez elle. Pas plus qu’il ne parvenait à décrypter ce « de toutes façons » qui avait terminé sa phrase. Qu’y avait-il dans ces mots fourre-tout qu’elle lui cachait, ce quelque chose (ou ce quelqu’un, car il fallait bien commencer à y penser) qui allait faire irruption tôt ou tard dans leur vie.

*****

Déjà trois heures qu’ils roulaient. Dans le rétroviseur, Paul regarda en souriant le visage de Tania, nez à la vitre, écouteurs sur les oreilles, qui était en train de psalmodier les paroles de son groupe de rock préféré (dont le chanteur avait une tête de zombie et la voix d’un chat de gouttière en train de s’égosiller – « c’est génial, hein p’pa lui demandait-elle régulièrement avec enthousiasme… » )

Il ne pouvait pas voir Gabriel, assis derrière lui, mais il pouvait entendre le crépitement de ses doigts sur le clavier de son portable ; « Gaby, tu peux profiter du paysage au lieu de jouer à tes trucs débiles… » tenta-t-il. Aucune réponse ne lui parvint. Il devait avoir mis son casque. Tant mieux, ça lui avait sans doute évité une répartie du style «  Ouaaais, super le paysage papa, deux entrepôts et trois arbres sur le bord de la route, c’est sûr que ca déchire ! »

Sophie dormait. Elle avait aux lèvres un sourire indéchiffrable. A quoi ou à qui rêvait-elle ? Leur explication avortée de la matinée lui avait laissé un goût amer. Ils étaient restés assis un long moment côte à côte, sans prononcer un mot. Il avait eu envie de la prendre dans ses bras, de lui dire qu’il l’aimait. Puis il avait eu envie de pleurer, comme un gamin. Mais finalement, il s’était levé et avait commencé à charger les affaires dans le coffre du break.

Soudain, un véhicule qui arrivait en sens inverse lui fit des appels de phare. Puis un autre. Peut-être un radar ? Peu après, plusieurs voitures de police le doublèrent en trombe sur la voie de gauche, sirènes hurlantes. Un panneau de signalisation à une centaine de mètres devant, indiquait « accident, ralentir ». La vue était dégagée : Paul voyait au loin l’autoroute, qui montait en dessinant une vaste courbe. Il devina, dans les scintillements des carrosseries des véhicules, un embouteillage monstrueux.

Des gyrophares remontaient lentement la file de voitures.  Quelle guigne… Une voiture le doubla par la droite. Il y avait une bretelle de sortie. Il s’y engouffra.

Le GPS l’avait laissé tomber. La flèche représentant le véhicule glissait dans une immensité verte. « Faites demi-tour dès que possible » lui sussurrait une voix suave. Route inconnue. Il faut dire qu’il avait toujours refusé les mises à jour hors de prix conseillées par le constructeur.

Pourtant, il ne voulait pas s’arrêter. Il finirait bien par retrouver son chemin, une nationale au moins. Le paysage était désertique, des champs lépreux bordés de murets de pierre. Les véhicules qui comme lui, étaient sorti de l’autoroute, avaient bifurqué vers la gauche au carrefour précédent. Lui avait pris à droite, une petite route. Il ne savait pas où il était ; il s’en fichait après tout. Dans la voiture, tout le monde dormait. Il voulait profiter de ce moment de calme. Il traversa un petit village, deux vieux étaient assis sur un petit banc de pierre et lui jetèrent un regard perplexe. Paul se sentait comme un pionnier. Conduisant dans ces collines auvergnates sans âge, il oubliait le boulot, les engueulades avec Sophie, la haine du temps qui passait et qui rendait tout plus grave et plus irrémédiable.  

Au moment où il se décidait enfin à s’arrêter pour consulter la carte restée dans le coffre (en se préparant à des récriminations diverses et des explications pénibles), il aperçut un panneau scintillant sur le bord de la route « vers A666 ». Il fut tout d’abord soulagé, une autoroute, c’était inespéré. Puis il se mit à douter. C’était quoi ce numéro d’autoroute bidon ? Les autoroutes n’ont que des numéros à deux chiffres normalement, et pourquoi ce nombre kabbalistique, c’était un trait d’humour d’un ingénieur de la DDE, une allusion à la mythique route 66 ? Il commençait à croire à un canular lorsqu’il se retrouva sur une chaussée lisse comme une piste d’aéroport, à l’asphalte luisante. C’était bien une nouvelle autoroute, flambant neuve. Mais il n’en avait jamais entendu parler. Après les sinueuses routes départementales, rouler sur ce tapis était un vrai bonheur. D’autant plus qu’il était seul. Il y avait quand même quelque chose de bizarre. D’abord, il n’y avait pas de route en sens inverse. L’autoroute n’allait que dans un sens. Ensuite, il n’y avait aucun panneau de localisation, pas de sortie. Au bout de vingt bonnes minutes, il avait l’impression de tourner en rond, comme s’il roulait sur le bord d’un immense anneau. Sophie émergea du sommeil.

« On est où ? » demanda –t-elle d’une voix pâteuse

-          J’sais pas trop. Je suis sorti de l’A89, c’était tout bouché, un gros accident… Là je galère un peu, c’est une nouvelle autoroute on dirait mais c’est super mal indiqué…

« P’pa j’ai faim ! » Gabriel aussi s’était réveillé. « Putain, on est sur un circuit automobile ou quoi, c’est trop bizarre ici… »

Une construction rectangulaire, à une centaine de mètres, attira l’attention de Paul.

« On va essayer de s’arrêter là… »

Il décéléra et s’engagea sur un vaste parking, presque désert. Les emplacements étaient énormes, chacun d’entre eux aurait pu contenir un bus.

« Purée, y’a pas foule » remarqua Gabriel.

« Tu es sûr qu’on pourra manger, ici ? » demanda Sophie

Une pancarte métallique indiquait « Relais du Puits n°5 ». Il y avait un menu du jour.

Ils pénétrèrent dans le bâtiment. La salle ressemblait à un immense réfectoire, carrelé de blanc et éclairé par des néons.

« Eh, ben, c’est pas décoré par Valérie DAMIDOT leur truc… » ironisa Tania, qui dissimulait ses yeux encore ensommeillés derrière des lunettes de soleil à la Paris Hilton. La soirée de la veille avait décidément dû être épuisante, pensa Paul.

Ils se dirigèrent vers un employé qui était apparemment en train d’effectuer des opérations comptables complexes.

« Excusez-moi », hasarda Paul

« Mmmm ? »

« Il est possible de manger ? »

Le jeune homme à la coupe militaire regarda ostensiblement sa montre.

« Vous êtes du CERN ? »

« Du quoi ? »

« du CERN… de la maison, quoi ? »

« Euh, pas vraiment, c’est pas un relais routier, ici ? » 

« Si on veut… En fait c’est plutôt un restaurant d’entreprise, mais on sert aussi les visiteurs ». Il reprit avec un ton empreint d’un léger mépris « Il ont passé une convention avec la Région, une histoire de développement touristique. » On sentait qu’il considérait cette décision administrative comme une stupidité monumentale. « Mais faites vite, on ferme dans vingt minutes. Le menu du jour est affiché là, dit-il en désignant une feuille plastifiée posée sur le comptoir »

« Ca vous va ? reprit-il avec un air d’agacement manifeste. Paul hocha la tête en guise d’assentiment, après avoir jeté un bref regard au menu – quelques lignes sans doute tapées sous Word, sans la moindre volonté de « faire beau ». Le serveur/comptable sourit à Tania, dont le visage resta parfaitement impassible, derrière ses lunettes de soleil. Puis, Il se rembrunit, et baissa le micro intégré à son casque « Pat, tu me fais 4 menus ? (…) Ouais, je leur ai dis. Non, des touristes… »

Il leur désigna une rangée de tables de collectivité, collées au mur, qui sentaient encore le liquide vaisselle au citron. Résignés, ils s’installèrent. « J’espère que c’est pas cher, au moins », essaya de plaisanter Paul. Mais aucun des trois ne sourit ; Au bout de quelques minutes, un autre employé, lui aussi dans un uniforme bleu clair, posa devant eux quatre plateaux repas. Cela tenait plus du repas proposé aux passagers des compagnies aériennes que du restaurant gastronomique. Une macédoine de légumes noyée de mayonnaise, une tranche de rôti et une portion de riz, dont l’appellation « cantonnais » n’était justifiée que par quelques petit pois semés avec parcimonie. En dessert, des babas au rhum au goût de sirop pour la toux, dans des coupelles en papier.

« Ah ouais, quand même… » siffla Paul en prenant le ticket de caisse posé sur le coin de son plateau. « 60 euros ! 15 euros chacun pour un plat de bouffe lyophilisée, ils n’ont pas honte, les mecs ! »

« Bon, faut se dire que c’est le premier repas des vacances, ça pourra pas être pire après», dit Gabriel avec résignation.

« Excusez-moi deux minutes, là ça presse vraiment » dit soudain Sophie. Elle se leva et se dirigea précipitamment vers le fond de la salle .  Commencez sans moi, ça va être froid »

« C’est déjà froid, marmonna Tania avec dégoût, en touillant la macédoine avec le bout de son couteau. »

Paul et les deux adolescents entamèrent sans entrain le repas, perturbés par ce cadre étrange. Les deux employés continuaient à discuter, sans faire attention à eux. « Ouais… moi aussi. S’ils n’ont pas bouclé la zone c’est qu’ils ont confiance… »

« Gaby, tu peux pas arrêter deux secondes avec ce portable » lança Paul. Entre deux bouchées, l’adolescent gratouillait son téléphone portable sous la table.

« C’est bizarre, y’a pas de réseau ici » s’étonnait le jeune homme, dissimulé derrière sa longue frange châtain.

« C’est normal c’est le trou du cul du monde… », renchérit Tania

« Mais tout à l’heure ça captait pourtant… Purée c’est quoi ça »

Il posa le portable sur la table. L’image du chien en fond d’écran était déformée, comme si quelque chose l’attirait vers le fond de la salle. « P’pa, regarde la tête de Puce, c’est trop bizarre ! » Au bout de quelques secondes, leur animal de compagnie préféré, qui était resté en vacances chez des amis, reprit son apparence habituelle. L’image s’étira ensuite vers le haut, puis lentement vers la droite ».

« Bon j’éteins, j’ai pas envie de griller mon Blackberry, c’est trop bizarre ici… ».

Paul cherchait une explication rassurante lorsqu’ une secousse fit tressaillir tout l’édifice.

Ils se regardèrent avec stupeur. « Putain c’était quoi ça » hurla Gabriel.

Instinctivement, ils cherchèrent des yeux les deux employés de la station. L’un d’eux se dirigeait vers eux. « Ne vous inquiétez pas, tout va bien ».

« Ca arrive de temps en temps, mais il n’y a aucun risque », renchérit l’autre. On aurait dit un numéro de music hall parfaitement rodé.

« Mais qu’est-ce que vous faites ici exactement ? » demanda Paul avec colère

Le caissier/serveur arbora le sourire rassurant d’un vendeur de voitures d’occasion « Vous avez déjà entendu parler des acc… » 

Une nouvelle secousse, beaucoup plus forte que la première, l’interrompit.

Il se passa alors un phénomène étrange. Paul eut le sentiment que tout se déroulait au ralenti. Un bourdonnement entêtant emplit sa tête. Il avait la sensation qu’une partie de lui-même, pas seulement son corps mais son âme, était en train de se détacher de lui.

Dans son esprit, des milliers d’images défilèrent. C’était son existence qui défilait, sous la forme d’un immense organigramme. Il se revit bébé, puis adolescent. Parfois, il avait le sentiment que le film « bloquait », sur des moments particuliers de sa vie puis repartait à vitesse rapide….Il n’était plus seulement lui, mais celui qu’il avait été enfant, adolescent, jeune homme. C’était comme un rêve éveillé, mais d’une grande violence, et à la vitesse de l’éclair.

Ce « flash » n’avait duré que quelques secondes. Lorsqu’il reprit tous ses esprits, Il avait un violent mal de tête et un goût métallique dans la bouche.

Gabriel et Tania avaient l’air complètement abasourdis. Tania avait arraché ses lunettes de soleil. Elle haletait, affolée…

« C’est complètement dingue » hurla Gabriel se leva en repoussant violemment sa chaise, les mains plaquées sur les oreilles.

Cette fois-ci , les deux employés avaient l’air complétement paniqués. L’un d’eux hurlait dans son combiné en faisant de grands gestes. Paul entendit les mots « incident niveau 4 ; protocole d’évacuation »

« Maman », cria alors Tania.

La jeune fille se précipita vers le fond de la salle. Puis revint en courant vers les employés « Les toilettes, c’est où ? viiite, ma mère est dedans »

Celui qui ne parlait pas dans le casque lui désigna un point vers le fond de la salle. Il avait les yeux perdus dans le vague et paraissait complètement choqué.

Tania poussa violemment la porte identifiée par un idéogramme représentant une femme schématisée. Tout était parfaitement propre et brillant. « Mamaan ! »  Elle hurla dans la pièce.

Aucune réponse ne lui parvint. Elle ouvrit à la volée toutes les portes des cabines de toilette. Tout était parfaitement propre. Aucune goutte d’eau sur les lavabos, aucune trace de passage.

Affolée, elle se précipité dans les toilettes des hommes. Mais il n’y avait personne non plus ;

En sortant, elle se heurta à l’employé au casque. « Ma mère… elle a disparu ! »

Il la regarda d’un air incrédule.

« Qui ça ? »

« Ma mère, hurla t-elle ! » La dame blonde qui était avec nous

« Mais je n’ai pas vu de dame blonde, vous… »

Elle le repoussa violemment.

« Papa, elle n’est pas là » dit elle en pleurant.

Son frère et son père la regardaient d’un air incrédule. Ils avaient l’air d’avoir pris un coup de massue sur la tête.

« Mais qu’est qu’il se passe ? » gémit Tania.

« J’y comprends plus rien » dit son père dans un chuchotement. Il était livide et avait l’air dévasté. « Elle ne doit pas être loin, il faut qu’on se calme… »

La jeune fille désigna la place vide où sa mère s’était assise : « Ils ont pris son plateau repas ? » dit-elle en balbutiant.

« Non, personne n’est venu », dit Paul d’une voix blanche. Devant lui, pourtant, la table était vide, vierge de tout plateau et de toute miette. La chaise était collée contre la table. « Putain, c’est pas possible, on n’a pas bougé de là, pourtant ». Il se sentait perdre pied.

Machinalement, il faisait tourner dans ses doigts le ticket de caisse.

Tania vit soudain le regard de son père s’arrêter sur le morceau de papier. Ses lèvres balbutiaient des mots inintelligibles. Pour la première fois, elle vit son père perdre pied.

« Papa, qu’est ce qu’il y a » hurla-t-elle, terrifié par le visage de son père…

Il tendit le ticket de caisse à sa fille, les yeux toujours perdus. Le ticket de caisse indiquait une commande de 3 plateaux repas, pour 45 euros.

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