Sac de lianes

mls

Synopsis :

Emilie est une jeune femme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. N’ayant pas eu de relation amoureuse depuis longtemps, attendant avec impatience l’âge de la sagesse où elle cessera enfin de commettre des erreurs, elle oscille constamment entre sa passion pour la nourriture et l’envie de se débarrasser de ses kilos en trop. Ses seuls repères dans cette vie qu’elle gère comme elle peut : son travail et ses amis.

Ceux-ci sont sa seconde famille, depuis l’époque du lycée. Avec David, l’artiste à la douce personnalité, Margot, l’avocate franche et batailleuse, Matéo, le courtier sexy pour lequel elle a eu, il y a bien longtemps !, un petit béguin et la très jolie Algue, vendeuse en prêt-à-porter, le lien est indéfectible. Leur amitié est le soleil de leur univers : chacun d’entre eux tourne autour d’elle, dépend d’elle, fait sa vie selon elle et mourrait si jamais elle devait disparaître. Enfin, c’est ce qu’ils croient…

Emilie travaille comme assistante dans une agence d’aménagement intérieur et de paysagisme, et désespère de ne pas évoluer assez vite dans l’entreprise. Mais le jour où elle soumet l’idée de répondre à un appel d’offre pour la création d’une salle de lecture à la bibliothèque municipale, le directeur la soutient et lui propose de travailler sur le projet. Son seul impératif : collaborer avec Laurent Delfaux. Celui-ci est un paysagiste doué mais arrogant et imbu de lui-même, qu’elle surnomme Le Magnifique en raison de son charme, qu’elle ne peut que reconnaitre mais auquel elle est insensible.

Commence alors une quête aux idées originales, aux solutions les meilleures, au projet idéal, le tout dans un laps de temps très court. Cependant, la collaboration n’est pas aussi difficile que ce que craignait Emilie au départ. Au fil du temps, elle et Le Magnifique commencent à s’estimer et à s’apprécier. En plus de son travail qui lui prend beaucoup de temps, elle doit aussi gérer les problèmes que rencontrent ses amis. Car Algue, qui multiplie les aventures amoureuses avec des hommes qui la rejettent très vite, soumise de la part d’Emilie et Margot à une période d’abstinence à laquelle elle a du mal à se conformer, semble déjà avoir retrouvé un petit ami. Et David, après une mauvaise expérience avec un galeriste malhonnête, est prêt à se remettre en selle et prépare une exposition dans une nouvelle galerie dirigée par un jeune homme dont tout porte à croire qu’il sera la prochaine personnalité émergente dans le milieu artistique.

La présentation du projet à la mairie se déroule relativement bien. Afin de partager son enthousiasme avec Matéo, Emilie va chez lui mais le trouve en galante compagnie. Elle se rend vite compte que sa conquête n’est autre qu’Algue. Dévastée par cette découverte qui lui fait prendre conscience de la profondeur de ses sentiments pour Matéo, elle s’abrutit de travail. Un chantier de dernière minute le lui permet et l’oblige à passer des jours entiers à travailler avec Le Magnifique. A la fin d’une de ces journées, ils passent la soirée ensemble : Emilie s’enivre, passe la nuit avec lui mais n’en garde aucun souvenir. Le Magnifique lui propose alors de ne plus en parler.

Anéantie par la trahison d’Algue, qui connaissait pourtant ses sentiments pour Matéo, Emilie doit cependant vite reprendre le dessus. Car il lui faut organiser l’emprunt pas tout à fait légal d’un tableau de David, pour que celui-ci puisse l’exposer. Mais pour passer à l’acte, il lui faut du renfort : Algue, Matéo et Le Magnifique lui prêtent main forte. Poussée par ces événements, Emilie commence à pardonner à ses deux amis.

Ne reste plus qu’à patienter jusqu’à l’annonce du résultat de l’appel d’offre. En apprenant que Le Magnifique a été invité par Margot à leur soirée entre amis, Emilie réagit très mal. Jalouse sans vouloir se l’avouer, il lui faut l’intervention d’Algue pour comprendre que Le Magnifique l’attire et que c’est réciproque. Jouant le tout pour le tout, elle entre dans un jeu de séduction qui porte ses fruits. Cerise sur le gâteau : le projet qu’Emilie et Laurent ont présenté pour la salle de lecture est retenu. Leur équipe va donc pouvoir continuer à collaborer, aussi bien professionnellement que personnellement.

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Dans une vie ordinaire, il se met toujours à pleuvoir au moment pile où l’on se rend compte que son parapluie est resté au chaud, rangé soigneusement sous le bureau, et dans lequel on s’est pris les pieds toute la journée en espérant ne pas l’oublier le soir venu.

Le soir est venu, et j’ai oublié mon parapluie sous mon bureau. Et à la seconde précise où je réalise mon oubli, la pluie se met à tomber violemment. La prochaine fois, je devrais coller des mémentos partout sur mes affaires et, en attendant, je n’ai plus qu’à faire avec.

Dans une vie ordinaire, une personne qui marche dans la rue sous la pluie, sans parapluie, reçoit dans son col de veste les gouttes d’eau dégringolant des auvents des magasins, se fait éclabousser par les voitures qui passent au ras du trottoir et devine son maquillage qui part à vau l’eau.

Je suis trempée des pieds à la tête, mes chaussures commencent à faire piscine, je frissonne à cause de l’humidité et mes cheveux n’ont plus d’ordre décent. Essayant de passer outre le bruit saugrenu que font mes chaussures (de la famille embarrassante des « pouic-pouic »), je continue à avancer pour me mettre au chaud au plus vite.

Dans une vie ordinaire, on pousse la porte de son restaurant favori, on salue les employés qui commencent à vous connaître parfaitement bien et vous installent à votre table de prédilection en vous laissant la carte et le journal du soir, et une fois la première épluchée, vous passerez au second afin de faire croire aux autres clients que vous vous sentez parfaitement bien dans votre confortable solitude.

Mais la petite chose qui me fait croire que ma vie n’est peut-être pas si ordinaire se trouve justement à ma table fétiche. Car après avoir poussé la porte de mon restaurant habituel, tandis qu’une mare d’eau se forme sous moi, je regarde à ma table et je les vois. Ils sont tous là, en train de rire.

Comment pourrait-on avoir une vie ordinaire et d’aussi incroyables amis ? Je m’avance vers eux en enlevant ma veste-serpillière, que j’accroche au porte-manteau non loin. Leurs exclamations apitoyées me font l’effet d’une bonne flambée dans la cheminée et je me réchauffe de l’intérieur. Leurs bises sur mes joues me redonnent le sourire et leurs moqueries sur ma tête de linotte me réconfortent. Je m’assois sur la chaise libre et les regarde tous. Mes amis sont ma seconde famille. Et ma seconde famille est extraordinaire.

Cela fait presque dix ans que nous nous connaissons. Exactement, depuis la classe de seconde. Dans une vie ordinaire, on ne reste pas ami avec ses copains de lycée. Mais nous cinq, si. L’exception qui confirme la règle. Un sens de l’amitié et de la justice hors du commun. Le lien qui nous rattache a toujours fait sensation dans nos entourages respectifs. Nos parents rencontraient des gendres et des belles-filles. Nos relations amoureuses étaient autant impressionnées que s’il s’agissait de faire connaissance avec nos parents. Nos frères et sœurs se montraient jaloux parfois de ces « autres frères et autres sœurs ». La vie a beau s’écouler et le monde progresser, notre amitié sait toujours rester le ciment impérissable et inaltérable de nos vies. Elle demeure, et pour le plus longtemps possible encore, notre plan euclidien : tout ce qui se passe autour est conditionné par elle et les données indépendantes y font tout de même référence.

Nous passons commande auprès d’un serveur qui nous connaît bien : il nous laisse rapidement tranquilles et ne revient que discrètement pour déposer sur notre table la bouteille de vin choisie par Algue, notre spécialiste en œnologie. La regarder goûter un vin est comme assister à un numéro de trapéziste. Tout le monde retient son souffle et garde les yeux rivés sur elle, jusqu’à la pirouette finale, un sourire ou un plissement du nez. Car le vin qu’elle essaye n’obtient que l’une de ces deux notes.

Algue tient son attrait pour le vin d’un de ses anciens amants, dont personne ne parvient à se rappeler. Parfois, j’ai l’impression qu’elle-même ne se souvient plus exactement. Toujours est-il qu’il l’emmenait à des séances de dégustation et qu’en la quittant (à moins que ce soit elle qui l’ait quitté ?), il lui avait légué une passion pour le vin et ses mystères. Elle est très douée pour ça. Bien sûr, de notre avis à nous, les béotiens. Elle nous paraît douée. On ne va pas dire le contraire, tout de même !!

Algue est conseillère-vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter de luxe. Raison pour laquelle elle est toujours tirée à quatre épingles. Elle trouve exactement LE vêtement qui correspond à son humeur et qui met en valeur sa sublime silhouette. Elle a de magnifiques cheveux châtains, longs et bouclés. Son maquillage la flatte sans pour autant la déguiser. Bref, elle est un vrai piège à hommes.

Ou un vrai piège à cons, selon l’angle sous lequel on observe la situation. Car si Algue attrape les hommes aussi facilement qu’elle achète un rouge à lèvres, elle tombe malheureusement neuf fois sur dix sur un homme qui prend rapidement la fuite. Soit à cause de sa femme, soit à cause de sa peur de s’engager, soit à cause de cette féminité que dégage mon amie : féline, tentatrice, mais un brin trop parfaite. Et les hommes, êtres imparfaits au possible, n’aiment pas se sentir rabaissés par tant de perfection.

Là-dessus, les deux échantillons masculins de notre groupe se récrieraient certainement s’ils en avaient l’occasion. Ce qui n’est pas le cas. En revanche, Margot et moi l’avons je ne sais combien de fois répété à Algue lors de nos conciliabules féminins : trop de perfection nuit à l’amour. Enfin, c’est la manière dont moi, je le dis. Margot, la dernière fois, a exprimé différemment l’idée :

- Un homme doit se sentir libre de péter, de roter et de se gratter les couilles devant toi. Sinon, il se barre.

L’expression était certes un peu crue, mais reflétait assez correctement l’idée générale. Même si Margot a parfois des façons de parler un peu trop… imagées.

Attention, n’allez pas en déduire que Margot est un garçon manqué, une sorte de camionneuse vêtue d’une salopette en jeans, tirant avidement sur des cigarettes roulées et faisant de grasses blagues derrière sa chope de bière. Cela ne correspond pas du tout à Margot. Bon, hormis le fait qu’elle soit un peu garçon manqué. Et qu’elle traîne volontiers en jeans. Et qu’elle roule ses cigarettes. A part tout ça, Margot est une vraie femme !

Elle est avocate, spécialisée dans le droit des familles. Et si elle ne mâche pas ses mots, c’est qu’elle n’en a pas trop le temps. Elle travaille dans un cabinet réputé, commence à avoir bonne presse dans le milieu et passe des journées entières à faire preuve de diplomatie. Ou à essayer, du moins. C’est pour cette raison qu’avec nous, ses amis, sa famille, elle se lâche. Elle parle tellement vulgairement qu’elle est généralement obligée de m’expliquer un mot sur trois.

Mais je l’ai déjà vue au tribunal, et là, elle est réellement sensationnelle. Je me souviens très bien de ce jour-là parce que d’abord, j’avais failli ne pas la reconnaître. Elle est entrée dans la salle d’audience après que je m’y sois installée et comme elle se dirigeait vers sa place, je n’avais pas pu m’empêcher d’admirer cette grande femme élégamment vêtue, ses cheveux blonds rassemblés en un chignon très chic, avant de laisser ma bouche béer de stupéfaction : c’était notre Margot ! Et pendant une bonne heure, je suis restée suspendue aux lèvres de mon amie, si belle et qui parlait si bien que j’étais profondément convaincue que son client allait obtenir la garde de ses deux enfants. Il est vrai qu’elle avançait de plus des arguments si irréfutables que personne ne se sentait en droit de les contredire.

Alors quand aujourd’hui je vois Margot en chemise blanche, jeans et baskets, qu’elle nous parle comme un charretier en écrasant un énième mégot, je ne peux jamais oublier complètement la femme du tribunal, belle, sûre d’elle et d’une élégance folle. Car après tout, si elle se sent capable d’être avec nous à l’exact opposé de ce qu’elle est au travail (qui représente tout de même les trois quarts de sa vie), c’est qu’elle nous aime et nous fait confiance.

Notre amie Margot a l’esprit critique hyper développé pour tout un tas de choses : livres, cinéma, politique… Mais envers nous, ses quatre autres âmes sœurs, elle est une boule d’amour ambulante. Cet attachement la pousse à être d’une sincérité qui se révèle parfois un peu crasse. Comme la fois où, il y a maintenant sept ans, David a dû rassembler tout son courage pour faire devant nous son « coming-out ». Un long silence avait suivi cette déclaration, que Margot avait fini par briser extrêmement maladroitement par ces mots :

- Tu étais le dernier de nous cinq à ne pas être au courant, David.

Le pauvre savait bien comment était Margot, déjà à l’époque, et a pris cette phrase pour ce qu’elle était : une déclaration d’amour inconditionnel. Car c’était bel et bien ce que nous ressentions tous pour lui.

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