Sans racines. (1)

Ellie

Je fais partie de ceux qui ont été adoptés, de ceux qui se voient arrachés à leur pays, à leurs racines, de ceux dont il manque une partie de leur histoire, de ceux qui ne pourront jamais avoir d'identité, de ceux qui sont condamnés à être un étranger. 


Mon prénom français est Elise mais les bonnes soeurs de l'orphelinat avaient choisi "Yen-Nhi" pour moi. Cela signifie "petite hirondelle". Longtemps, j'ai haï ces prénoms, parce qu'aucun des deux ne semblait coller à mon véritable moi. 

J'ai haï le premier parce qu'il symbolisait l'abandon et le second parce qu'on avait cherché à effacer au mieux ma première identité comme si elle n'avait jamais existé. 

Le pire n'a pas été d'être laissée dans un orphelinat, mais d'être adoptée. C'est à ce moment-là que l'abandon a alors trouvé tout son sens ; il y avait enfin un mot pour ceux voulant combler un manque d'affection et pour ceux que l'on prenait en pitié, les non désirés. 

Je suis arrivée en France à 6 mois, et très tôt j'ai compris ce que signifiait le mot "étranger". J'ai ressenti la haine, la différence. 

Je savais que les enfants de mon âge poseraient des questions et qu'ils attendraient des réponses. Ce qu'ils ignoraient c'est que même ça on m'en avait privé. Je n'aurai jamais les réponses aux nombreux : 

- Pourquoi on t'a abandonné ? 

- Pourquoi tes parents ne t'aimaient pas ?

- Pourquoi tu ne retournes pas dans ton pays ? C'est parce que personne veut de toi ? 

- Et tes faux parents, ils t'aiment eux au moins ?

Je suis persuadée que mes parents adoptifs ont essayé de me protéger au mieux. Mais ça n'a pas été suffisant face à l'acharnement cruel durant ces années. 

J'ai commencé à développer une haine envers moi-même, je m'en voulais d'exister, je ne me sentais pas à ma place et les gens passaient leur temps à me le rappeler sans cesse. 

Si même celle qui m'avait mis au monde ne m'aimait pas, comment pourrais-je aimer ce que je suis ? 

Je n'arrivais même plus à me regarder dans un miroir, j'avais envie de hurler à la mort, j'étais une bombe à retardement et je voulais sombrer peu à peu dans le néant. Sans l'aide de certaines personnes m'ayant tendu la main je ne serai probablement pas sortie de cette spirale infernale. Je le sais. 

Je sais aussi que rien n'est gagné. Que des questions hanteront à jamais mon être, et qu'il y a des douleurs qui ne pourront jamais être guéries ni même être enfouies.  Je sais qu'elles ne seront jamais loin ne demandant qu'à ressurgir pour mieux me mettre à mort. 

Je sais qu'il ne faut pas se nourrir de rancoeurs, mais à tous ceux qui se sentent obligés de me donner des leçons de morale sur les bienfaits de l'adoption vous n'aurez que mon mépris.

A tous ceux qui prennent un ton léger pour les personnes infertiles en disant "Tu n'auras qu'à adopter" vous obtiendrez toute ma haine. 

Nous ne sommes pas des objets, des animaux. Nous n'avons pas à exister seulement pour combler vos manques. Nous sommes affamés d'amour, mais jamais rien ne pourra rassasier ce besoin viscéral. Notre vie est condamnée à n'être que fracas d'émotions et ce, parce que notre histoire nous a été volée. 

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