"Taxi Basket"

le-mec-de-lunderground

Samedi soir, quatre heures et demi du mat, Grands-Boulevards. Un temps de merde, je n’ai jamais vu ça. Ras le cul des mois de janvier péraves ! Il faut vraiment se bouger de ce pays complètement naze, aller vivre à Miami ou à San-Francisco, ou encore à Tahiti. Putain, c’est horrible comment ça caille ! Je ne me suis pas assez couvert. Je ne voulais pas rentrer en boite mal sapé avec un gros manteau de Bibendum. Relou, je suis sur et certain que je vais chopper la crève. En plus vendredi prochain, j’ai une pure soirée qui m’attend.

Avec Redouane et Befa, on compte la thune qu’il nous reste, autant dire pas grand-chose. J’ai pu garder dix euros, Redouane aussi et pour Befa, c’est la dèche complète. Avec vingt eus à trois, on ne va pas aller très loin, d’autant plus que Red doit acheter des clopes. Befa est un peu soûlé :

-Franchement Red, tu veux pas laisser-tomber les garos ? Comme ça on rentre en tacos.

-Ca sert à rien, même avec vingt eus, on aura jamais assez pour rentrer en banlieue. En plus y m’faut vraiment des clopes.

Moi, je commence à avoir grave les crocs. J’explique aux potes que je vais me bouffer un petit grec, je n’en peux plus. Befa, foncedé, continue de casser les couilles :

-Vas-y putain, tu boufferas chez toi, on prend un taxi.

Il me gave.

-Befa, pourquoi tu m’prends la tête ? T’étais pas obligé d’claquer toute ta maille. Si t’avais pas payé des verres à l’autre michetonneuse, on serait pas là en train d’galérer. Moi j’veux bouffer un grec, c’est tout.

-On fait quoi alors ? On prend les premiers transports ? Y sont dans moins d’une heure.

Mais moi, je me les pèle et j’ai envie de pachave. L’idée de me taper le métro, le RER puis le bus me sort par le trou de balle. Il n’y a pas moyen ! Non seulement je vais bouffer un bon grec, mais en plus je suis chez moi dans une demi-heure, sans raquer un centime.

-Bon les gars vous savez quoi ? Ca part en taxi-basket !

                                                                                      *

-Franchement les mecs, on va pas prendre un taxi sans l’payer ? S’inquiète Redouane.

Je le chambre un peu, gentiment :

-Red, j’te trouve bien exemplaire pour un rebeu…

-…J’t’emmerde ! On peu très bien prendre le métro.

Befa et moi, on n’est pas chauds, mais alors pas du tout. Je traite Redouane de « petite bite » puis termine mon grec moisi. Nan, c’est mort, je l’ai dit, il n’y a pas moyen que je prenne les transports en commun. Le casse-dalle m’a foutu une de ces claques, je veux rentrer chez moi vite. Je ne taperai pas de mission comme à la dernière soirée, à Marne-La-vallée. J’arrête de me foutre de la gueule de Red pour tenter un petit engrainage en finesse :

-Mec, c’plan là, on l’a fait vingt fois. Y a pas d’galères, au moment d’payer on s’barre tous en courant. C’est vite-fait et c’est golri.

-Ouais, j’sais pas. J’kiffe pas faire ça.

-Qu’est-ce tu t’en bats les couilles ?

Befa en rajoute une couche :

-Ouais ! Qu’est-ce tu t’en bats les couilles ! On est des oufs ou pas ? C’soir mon gars, c’est « taxi basket » entre frangins!

Je ne laisse pas le temps à Red de réfléchir, je lance un signe au premier tacos qui passe. Il s’arrête.

-Allez les mecs, on l’prend.

Red hésite deux secondes puis se motive. Et ben voilà ! On monte dans le taxi. Le conducteur ne se retourne même pas pour nous regarder. Abusé ! Tant mieux, je n’aurai aucun remord à le carotter. Une fois avec des potes, on s’est éclipsés du tacos d’une vielle, franchement ça m’a fais de la peine. Mais là, cet enculé pourra aller se faire mettre bien profondément.

-On va à Colombes, je lui dis.           

Il démarre. Je finis par intercepter le regard du gars dans son rétro intérieur. Quelle sale gueule !

                                                                           *

Redouane reste muet, tellement il se chie dessus. Je tente d’amadouer le tacos en lançant des conversations bidons mais le conducteur ne parait pas hyper réceptif :

-Vous travaillez de nuit ?

-Ca dépend !

-Souvent ?

-Ca dépend j’te dis.

J’ai rarement vu un type aussi désagréable. Ses sourcils sont énormes et tombent, comme tous les gens antipathiques. Il a oublié de se raser et il fait crade, on dirait presque qu’il vient de sortir de zonzon, avec son Marcel de beauf, son crane de skin et ses tatouages chelous sur les doigts. Le gars a l’air mastoc, carré comme un déménageur, et grand aussi. Au début, j’ai l’impression qu’il est rebeu mais après coup, peut-être portouguesh. Méditerranéen en tout cas.

Befa, comme Redouane, ne prononce pas un mot. Les « taxi basket » procurent toujours un petit stress. Même moi, je ne me sens pas super à l’aise. J’aurais dû choisir un autre taxi, un bolosse. Celui-ci est limite flippant. Mais maintenant, il n’y a plus moyen de faire marche arrière. C’est sur, je pourrais m’arrêter à un distributeur et tirer un peu de thunes mais je suis déjà débiteur et je ne veux surtout pas me faire niquer par mes darons. En plus vendredi prochain, c’est grosse soirée.

Le taxi quitte Paname. On arrive bientôt. Redouane avale sa salive, je lui envois un petit clin d’œil pour le rassurer. Allez mon pote, un peu de nerfs ! J’ai envie de gerber parce que le tacos conduit comme un abrutit. Les gars qui se prennent pour des pilotes n’ont qu’à piloter sur des circuits, plutôt que de jouer avec la vie des autres. Aucun remord, on va le baiser !

On arrive sur Colombes, je lui fais prendre un petit chemin que je connais bien. On ne va pas tarder à s’éclipser. Silence complet, la tension monte. Très très envie de pisser. Ca va être une bonne mission. Pipi !

-Vous allez pouvoir vous arrêter au prochain croisement ! J’explique au taxi.

Pression ! Le tacos ralentit. Je fais genre de fouiller dans ma veste, comme si je cherchais mon larfeuille. Je matte Redouane et Befa : ils sont tendus, ça se voit. J’imagine vite-fait le tacos nous rattraper et nous défoncer la gueule. Nan, je ne dois pas penser à ça. On va taper le sprint du siècle, économiser de la thune, enculer un enculé et au final, on va bien se fendre la gueule. Je n’ai même plus envie de pachave. Le taxi s’arrête au carrefour.

Je continue à fouiller dans ma poche, Redouane et Befa sortent tranquillement de la caisse, comme si de rien n’était. Ils gèrent !

-Je vous dois combien ? Je demande au chauffeur.

Sans me répondre, il me montre le compteur. 32 euros. Je m’éclipse du tacos, d’un coup.

-TAXI BASKET ! Je gueule.

On détale comme des dingues.

                                                                                              *

Redouane s’est barré de son côté, Befa et moi, on tape le sprint du siècle en direction de notre immeuble.

-Continue à courir ! Je gueule à mon pote.

C’est ouf de voir à quel point le stress décuple la puissance. J’ai l’impression d’être une flèche….PAF ! Un énorme bruit de pétard éclate derrière moi. Je m’arrête de courir, Befa aussi. On se retourne. A une cinquantaine de mètres, Redouane est allongé par terre. C’est quoi ce délire ? Le chauffeur, sorti de son taxi, tient un flingue dans la main. Nan…Putain…Il a tiré dessus.

-Bande de petits enculés ! Hurle le gars.

Nan, ce n’est pas possible, il a flingué Redouane. Nan ! On se barre très vite, sous les insultes de ce taré. Putain, ce n’est pas vrai, c’est un malade ce mec. Dans la course, Befa passe devant moi. Putain, putain, faut tracer, il va nous faire du mal. Bordel de merde ! Un deuxième coup de pétard retentit très fort. Je pousse un cri et continue de courir. Il nous tire dessus.

Je rattrape Befa. Au secours, on a besoin d’aide ! J’entends crisser les pneus de la caisse. Putain, il vient nous chercher ! Redouane…Il a flingué Redouane. Je m’écarte de la route et grimpe sur le trottoir en continuant à speeder comme jamais. Le dingue ! Le dingue ! J’esquive de peu le taxi lancé à tout berzingue, Befa sur la route se mange son pare-choc puis voltige avant de s’exploser par terre. Nan ! Il…il l’a écrasé. Le taxi stoppe, sort de sa caisse avec son gun puis me braque. Je m’arrête et lève les bras.

                                                                                          *

Le canon d’un flingue pointé sur moi. L’horreur ! Je suis paniqué, totalement. Le type sourit et tremble en même temps. Nan, je t’en supplie ! Redouane est étalé au sol et ne bouge plus. Du sang coule de partout sur le goudron. Mon regard se reporte sur le calibre. Je ne peux plus bouger, le flippe me paralyse.

-Baisse tes bras connards ! Me fait le taxi.

Je m’exécute. Mon dieu, je vous en supplie, une caisse de keufs. Je ne veux pas crever ! Le meurtrier se marre, baisse son arme et part ouvrir le coffre de sa voiture. Il me regarde :

-Monte !

Pas dans son coffre, nan !

-Grouille-toi !

Pas le coffre. Je chiale. Il me remontre son flingue.

-J’vais t’buter ! Monte tout d’suite !

Il se recule pour me laisser la place. Je le regarde dans les yeux pendant que je me dirige vers l’arrière de la voiture. S’il te plait mec, je t’en prie ! Je ne dirai rien, je le jure sur ma vie et sur celle de ma mère. Je voudrais lui dire plein de choses mais je ne peux pas parler. Je suis terrorisé et je chiale. Je ne veux pas crever.

-grouille !

Je ne veux pas monter dans ce coffre. Le gars me fout une tarte puis me pousse dedans. Je me laisse tomber. Je ne peux pas lutter. Je t’en supplie mon pote, ne me flingue pas ! Je me recroqueville, la portière du coffre se rabat sur moi. Noir complet. Je ne veux pas mourir.

                                                                    FIN

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