Trois nouvelles, trois époques, trois univers.

V. Quéprina

1) Le secret de Maria

Maria était de celles qu’on appelle « mère exemplaire ». Du haut de ses trente-neuf ans, elle surplombait sa merveilleuse petite tribu de six rejetons avec une patience et un dévouement que tout le monde pouvait lui envier. Dans cette petite ville d’Aconesse, l’ensemble des habitants admirait cette ribambelle d’enfants si polis et si bien éduqués, qui étaient aussi doués à l’école que créatifs. Nul ne parlait de Maria sans vanter ses talents aux fourneaux, ses qualités de ménagère ou son dévouement envers sa progéniture. Son époux éprouvait une fierté immense et prenait un plaisir infini à présenter sa femme à ses collaborateurs professionnels ou à ses voisins, rencontrés le dimanche à l’Eglise.  

Ce matin, tandis qu’il finissait de se peigner devant le grand miroir de l’entrée, Maria lui apporta sa petite sacoche en cuir, accompagnée d’un petit gâteau salé fait maison, avec les légumes de son jardinet.  Elle déposa un baiser sur sa joue et s’empressa d’aller retirer la casserole de lait chaud du feu avant qu’elle ne déborde.  Elle appela d’une voix douce ses enfants, tout en sortant du berceau la petite dernière, âgée de quelques semaines seulement. Elle les contempla tremper leur énorme tranche de pain beurrée dans le lait avec beaucoup d’amour, tout en donnant le sein à son nourrisson.  Son homme claqua la porte et elle l’entendit s’éloigner. La matinée s’écoulait comme à son habitude. Les plus grands enfants partaient pour l’école, et elle pouvait s’occuper du foyer tranquillement tout en songeant à préparer le prochain repas.

Léonard ne savait plus vraiment si son travail lui plaisait ; venir tous les matins superviser des équipes d’artisans ne lui était pas désagréable, mais il avait perdu l’excitation des premiers jours. Cela lui importait peu au final, l’argent qu’il ramenait au foyer lui avait permis de vivre décemment et de finir la construction d’une chambre supplémentaire. Sa maison était modeste, mais bien plus confortable que la plupart des bâtiments aux alentours. Pour lui, chaque journée se ressemblait, mais il n’en éprouvait pas vraiment de lassitude. La perspective de retrouver le soir un repas chaud, la douceur de sa femme et l’affection de ses six enfants illuminaient ses journées. Alors, lorsque l’horloge pointa le chiffre salvateur, il sourit doucement et ramassa ses affaires. Le chemin n’était pas vraiment long mais il lui parut interminable, tant il était épuisé et affamé.  A quelques mètres de l’habitation, il entendit des pleurs d’enfant. Il fut un peu surpris, Maria ne laissant pas souvent l’opportunité à ses nourrissons de verser quelques larmes, puisqu’elle se précipite immédiatement pour les réconforter.  Il ouvrit doucement la porte d’entrée et annonça son retour. A sa droite, une odeur de brûlé semblait venir de la cuisine. Il s’y rendit. Les volets étaient clos et sur le feu, une marmite contenait ce qui avait dû être un rôti et quelques légumes. Il ouvrit la fenêtre et illumina la pièce. Il constata que la vieille horloge s’était arrêtée deux heures plus tôt.  Au centre de la table, posée, telle un quelconque objet, sa petite dernière, Lucie, sanglotant dans ses langes, épuisée par l’intensité de ses émotions. Il la souleva maladroitement et la garda contre lui.

« Maria ! Maria ! »

Les lieux étaient curieusement silencieux. Léonard sentit son cœur battre à tout rompre lorsqu’il avança dans le grand escalier menant aux chambres.  Il chercha du regard Milo, son plus jeune fils et réalisa l’absence de ses quatre ainés. Il ouvrit les pièces les unes après les autres, dans l’angoisse chaque fois de ce qu’il pouvait découvrir. Une fois la maison remuée de fond en comble, il se rua chez son plus proche voisin, tambourinant à sa porte, toujours l’enfant serré contre lui.  Un jeune garçon, d’une dizaine d’années apparu.

« André ! »

Léonard attrapa son fils comme il put et l’enlaça, un peu brutalement.

« Que fais-tu ici ? Où est ta mère ? Où sont tes frères ? »

L’enfant leva vers lui de grands yeux surpris, mais ne dit mot. Il tourna les talons dans la maison et revint quelques secondes plus tard, accompagné d’un homme d’une soixantaine d’années, le voisin de la petite famille.

« Votre femme m’a demandé de veiller sur votre fils, qu’elle allait revenir dans moins d’une heure. »

Léonard se gratta la tête, perplexe.

« Elle est partie en direction du marais. » Ajouta le vieil homme. Il jeta un œil sur la petite fille blottie contre le torse de son père.

« Laissez-la ici, mon épouse va s’occuper d’elle. Partez retrouver la vôtre, Dieu seul sait ce qui peut passer par la tête des femmes. Quoique la vôtre n’a pas l’air de faire beaucoup de fantaisies. »

Léonard pris quelques secondes pour réfléchir puis se sépara doucement du nourrisson. Il tapota les cheveux de son fils, toujours aussi peu loquace et repris la route.

Les marais n’étaient pas bien loin, ce n’était pas non plus un endroit dangereux mais ils étaient particulièrement isolés et tortueux, ce qui rendait l’égarement plus que facile. Par chance, Léonard connaissait toute la région comme sa poche, y ayant grandi et passé toute son enfance.  Il atteignit l’endroit désiré au bout de quelques longues minutes de marche rapide. Il s’engouffra dans les marais sans hésiter, malgré la nuit qui commençait à tomber. Il scrutait chaque arbre, chaque plan d’eau, chaque buisson tout en appelant sa petite famille de vive voix.

Enfin, à quelques pieds de lui,  il aperçut une silhouette familière. Son fils ainé, était debout, attaché au tronc d’un saule avec de larges lanières de cuir, comme celles que l’on utilise pour fixer les selles des chevaux dans la région. Léonard accouru, et tenta de l’en défaire. Là, envahi d’une incontrôlable angoisse, il posa ses mains partout sur le visage et sur le corps de l’enfant, vérifiant qu’il n’ait ni plaie, ni blessure. L’enfant avait l’air paisible, fatigué mais calme, lui aussi silencieux, ne répondant à aucune des interrogations de son père, ne donnant pas d’explication ou d’indication concernant l’endroit où se trouvait le reste de sa famille. L’empoignant par le poignet, Léonard se remis à fouiller les marais, avec une vigueur qu’il ignorait posséder. De son autre main, il saisit une branche épaisse, comme pour se protéger d’un éventuel danger. Peu importe ce qui avait séquestré son enfant, c’était à lui de défendre son foyer.  Enfin, un peu plus loin, il trouva ses jumeaux, assis au sol, dos à dos, sur un tas de feuillages, et liés entre eux par le pied grâce à ce qui semblait être de la ficelle de cuisine. L’un deux somnolait et l’autre se grattait doucement les jambes. En s’approchant, Léonard découvrit avec horreur que ses enfants reposaient sur un paquet d’orties. Il les releva rapidement et essuya leurs membres avec le dos de sa manche. Là encore, les enfants demeurèrent muets. Leur père perdit patience. Il commença à sentir les larmes couler sur son visage tandis qu’il caressait successivement ses trois fils pour les garder près de lui. Il prit quelques minutes pour reprendre ses esprits et soupira un grand coup avant de s’enfoncer de nouveau dans les profondeurs du marais.  Tandis qu’il errait, infructueusement, à la recherche de son épouse, il reconnut la douceur de sa voix, quelque part près de lui. Il courut, aussi vite que ses fils pouvaient le suivre, sans jamais oublier de s’assurer qu’ils étaient toujours là. Enfin, il arriva.

A genoux près d’une mare, Maria était là, paisible. De sa main droite, elle tenait une tête blonde enfoncée sous l’eau, et l’en retirait de temps en temps. L’enfant suffoquait.

« Mon chéri, les règles sont claires. Tu ne dois pas proposer à tes frères de jouer avant que les devoirs soient faits et la maison rangée. Regarde, mon cœur, vous êtes tous punis maintenant, et toi le premier. »

L’enfant essaya d’articuler quelques mots entre deux respirations bruyantes.

« Pardon.. Pardon ».

Elle lui tapota la tête et l’invita à se relever.

« Allons chercher tes frères et rentrons, Papa va bientôt arriver du travail et je dois recommencer le dîner ».

Elle se redressa et se trouva face à Léonard, figé à quelques mètres d’elle. Les mots lui manquaient.

« Ah mon cher et tendre, tu es là ! »

Elle prit un air surpris, un peu gêné et décrocha un sourire poli ; puis, tenant son enfant encore trempé par le col, passa devant son époux en lui faisant signe de rentrer avec elle.  Celui-ci ne bougea pas. Trop abasourdi, il l’attrapa par l’épaule, l’obligeant à lui faire face.

« Je ne comprends pas. Maria, je ne comprends vraiment pas. Pourquoi torturer nos enfants ? Que se passe-t-il ? »

Tout en avançant sur le chemin, sa femme fit un signe rapide à ses fils qui s’alignèrent sagement derrière elle.

Elle ne répondit pas aux sollicitations de son mari jusqu’au moment où ils atteignirent la porte d’entrée de leur maison. Elle envoya son ainé chercher le reste de sa fratrie chez les voisins et les autres enfants se débarbouiller pour  se changer en tenue de nuit. Puis, elle enfila un tablier et se tourna vers les fourneaux. D’un air nonchalant, elle regarda la vieille pendule.

« Je comprends mieux maintenant. Elle ne fonctionne plus, je suis en retard. »

Tout en cuisinant, elle expliqua :

« Quand ils ne sont pas parfaits, je les punis. Quand ils sont en retard, je les punis. C’est mon secret pour avoir la meilleure famille possible.»

« Aucune punition de ce genre ne devrait être infligée à un enfant » rétorqua Léonard, bouillonnant.

« Tu ne devais pas être au courant, les enfants n’ont pas le droit de t’en parler. Grace à mon secret, ma famille est exemplaire, tout le monde nous envie, et te respecte. Ne mets pas en péril cet équilibre. Lave toi les mains mon amour, on va dîner ».

Léonard resta quelques secondes perplexe, debout, dans la cuisine puis tourna doucement les talons et parti s’asseoir à table, comme tous les soirs depuis trente ans.

2)  Souvenir éphémère.

C’est une grande ville bruyante, qui accueille des millions d’habitants chaque jour. Un endroit où les travailleurs pressés croisent des automobilistes impatients, et où les transports débordent inlassablement de voyageurs jusqu’à la tombée de la nuit. Tout le monde se déplace à toute vitesse, chacun plongé dans son propre univers, ne croisant pas un regard de l’autre. Une mégalopole, dans toute sa splendeur. Difficile dans cette immense ruche humaine de ne pas se sentir minuscule, voire parfois insignifiant. C’est ce qu’a probablement ressenti Lin, lorsque ce taxi est venu brutalement percuter son scooter et qu’elle s’est vue voltiger sur plusieurs mètres. Une sensation éphémère, intense, puis, plus rien. Lin se réveille quelques heures plus tard, sans surprise, sur un lit d’hôpital. Sa mère feuillète nerveusement une revue médicale, en marmonnant des insanités sur la qualité du service.  Elle lui explique ensuite que l’accident n’était pas bien grave, qu’elle ne souffre que d’un poignet cassé, quelques contusions, et un léger traumatisme crânien dont les conséquences ne semblent pas dramatiques. Elle l’embrasse sur la joue et retourne travailler.

Lin regagne son appartement quelques heures plus tard, encore groggy par le choc, la tête lui tournant légèrement. Devant le néant de son frigo, elle soupire, puis empoigne le téléphone et appelle son service de livraison de repas favori.  Après un bref échange et un petit quart d’heure d’attente, la sonnette retenti. Enthousiaste, Lin se dirige vers la porte et salue le livreur d’un ton familier, tâtonnant dans sa poche à la recherche de monnaie. L’intérieur de cette dernière sonnant bien creux, elle laisse le jeune homme patienter quelques secondes, le temps d’aller chercher son portefeuille dans la chambre.

Elle revient peu après, farfouillant son large étui de cuir à la recherche de quelques billets. Le livreur, l’apercevant, la salue d’un « bonjour » enjoué. De nouveau. Surprise, elle lui répond poliment puis le paye avant de s’emparer de son repas.  Sa tête semble moins résonner une fois que son ventre est rempli. Lin décide ensuite de prendre un moment de repos,  tranquillement, allongée sur son canapé, à parcourir les fonctions  de son téléphone portable. Celui-ci vibre. Un message, de ce garçon. Le cœur battant, elle se redresse et répond, presque aussitôt à l’invitation de ce dernier à se retrouver prendre un verre. C’est un charmant jeune homme, qui lui plait vraiment beaucoup. Lin lui propose de se retrouver le lendemain, et s’en va, titubant légèrement, se coucher avec un large sourire sur le visage.

La nuit passe plus vite que prévu, et c’est avec un léger sursaut que la jeune femme se réveille. Le rendez-vous est dans deux heures.  Elle observe son visage devant la glace, et grimace devant son front légèrement tuméfié. Elle cache quelques points de suture sous ses cheveux et fait jouer l’art du maquillage pour camoufler les stigmates de sa malencontreuse aventure.

Six heures. Lin fait un petit signe de la main au jeune homme assis à  la terrasse du café. Il l’invite à venir s’asseoir et tous deux, légèrement gênés, commencent à faire plus ample connaissance. Ils se questionnent, se découvrent, rient parfois ensemble et échangent des regards timides mais évocateurs. Aucun rendez-vous ne pourrait mieux se passer. Ils décident de poursuivre la rencontre dans un petit restaurant des alentours ; Lin prend poliment quelques minutes pour se rendre aux toilettes.  A son retour, elle voit une silhouette masculine s’éloigner dans la rue. Surprise, elle le suit en courant, et lui pose la main sur l’épaule.

« Tu ne m’attends pas ? » dit-elle en riant, un peu essoufflée.

Le jeune homme prend un air surpris.

« Tiens ! Lin ! Bonjour, tu vas bien ? »

Elle reste inerte, ne sachant comment réagir à cette drôle de blague.

« Je n’ai pas beaucoup de temps là, je dois aller déjeuner. Mais la prochaine fois, on pourrait aller boire un verre ensemble, si tu es d’accord.  A bientôt »

Il sourit puis tourne les talons. Lin se fige un moment, sans rien comprendre, debout sur le trottoir. C’est sans aucun doute la manière la plus bizarre et la plus humiliante d’écourter un rendez-vous. La gorge nouée, elle traine les pieds jusque chez elle, ressassant sans cesse les moments de sa journée où elle aurait pu dire une bêtise, faire une erreur poussant son ami à s’enfuir de cette manière. Un coup de fil à une amie proche, et elle reprend ses esprits. Elle ne peut rester là, à se lamenter sur sa mécompréhension des hommes. Demain, elle recevra du monde chez elle, pour célébrer son anniversaire. Il lui reste encore beaucoup de choses à préparer.

Vingt heures. Les premiers invités surgissent dans l’encadrement de la porte d’entrée, les bras chargés de bouteilles et de victuailles. Les décibels de sa petite chaine de musique augmentent à chaque minute, et les voix se font de plus en plus enjouées. La fête bat son plein. Stéphanie, une de ses meilleures copines, ne cesse de prendre des photos, ce qui commence à agacer légèrement ceux dont les yeux picotent à cause des flashs multiples. Mais les râles sont vite couverts par les rires et les cris de joie ; rien ne pourrait mieux se passer. Lin reçoit un appel d’une de ses amies de province, qui est perdue quelque part, à deux rues de là.  En riant, elle lui propose de venir la chercher et averti ses amis de son rapide aller-retour.  Elle enfile une veste et part à sa recherche. Le trajet fut court, et les deux jeunes filles tombent rapidement dans les bras l’une de l’autre. Une dizaine de minutes plus tard, les voilà revenues dans l’appartement. Lin est surprise de ne plus entendre de musique, mais imagine que les voisins ont du se plaindre. Pourtant, lorsqu’elle ouvre la porte, elle ne voit plus personne. Les invités sont partis, il ne reste dans l’appartement que des vestiges de soirée et des cadavres alimentaires.  Oubliant la présence de son amie, elle tombe assise sur son canapé et sent les larmes lui monter aux yeux. Cette dernière la console doucement, cherchant une explication rationnelle au départ de tout le monde. Une heure après, Lin, furieuse, finit par décrocher le téléphone.

« Stéphanie ! Où êtes-vous ? »

« Ah Lin, bonsoir ! Tu tombes bien ! Justement on voulait t’appeler. Je suis avec quelque potes dans un bar, je me demandais ce que tu faisais ce soir, si tu voulais nous rejoindre. Sauf si tu as autre chose de prévu, évidemment. »

« Tu te moques de moi ? »

« Pardon ? »

« Et ma soirée d’anniversaire ? Pourquoi est-ce que tout le monde est parti ? »

« Lin, désolée, mais je ne vois pas de quoi tu parles…  Si tu fêtais son anniversaire ce soir, il fallait me le dire. Mais je n’étais peut-être pas invitée.  Enfin, ma proposition tient touj… »

Lin raccroche, furibonde. Elle raconte sa conversation à son amie, toujours assise auprès d’elle. Puis elle évoque l’accident, son rendez-vous raté et les réactions bizarres des gens qui l’entourent. Elle se demande si elle n’a pas perdu la tête, ou si le choc cérébral n’était pas beaucoup plus important que ce que le médecin racontait. Son amie prend quelques minutes pour se concentrer, puis lui dit :

« C’est curieux. On dirait que lorsque tu t’absentes, les gens avec qui tu es oublient tout ce qui vient de se dérouler. Comme si les souvenirs du moment que vous venez de passer ensemble s’effaçaient. »

« C’est absurde. »

« Il n’y a qu’un moyen de le savoir. » La jeune femme attrape son téléphone et se filme avec, répétant la même chose. Puis, elle demande à Lin de quitter la pièce quelques minutes. Cette dernière s’exécute, perplexe. A son retour, elle trouve son amie, sur le pas de la porte.

« Oh Lin, bonsoir ! Je passe prendre de tes nouvelles. Et ben ! Quel chantier ! On peut dire que tu t’es bien amusée, il y a de la bière partout » dit-elle en riant.

Lin, sans un mot, saisit le téléphone de son amie et lance la petite vidéo enregistrée quelques temps plus tôt. Après l’avoir visionnée, les souvenirs semblent revenir petit à petit. Les jeunes filles se regardent sans dire un mot.

« Allo ? Lin ! Encore toi ? »

« Stéphanie, regarde dans ton appareil photo puis dis à tout le monde de se rassembler chez moi ce soir ».

En visionnant les images de la soirée, Stéphanie et les autres convives retrouvent lentement leur mémoire. Ces derniers se confondent en excuse, et Lin essaie de ne pas pleurer d’émotion.  Chacun essaie de comprendre, à sa manière, la curieuse capacité de Lin à effacer sa présence dans la mémoire des gens. La soirée se termine dans la convivialité et la bonne humeur, sous les vrombissements des multiples caméras et téléphones immortalisant chaque seconde.

Quelques jours plus tard, en consultation, le médecin, après un long moment d’incrédulité, lui annonce que cet effet devrait théoriquement s’estomper avec le temps.  Il pose énormément de questions à Lin, en prenant des kilomètres de notes. Il lui donne aussi quelques pilules à prendre quelques semaines. 

Un mois plus tard, l’effet amnésique est moins puissant. Mais peu importe, Lin ne se promène plus jamais sans son dernier cadeau d’anniversaire : un appareil photo.

3) Complainte naturelle

L’enfant sentit la brise du soir caresser son visage. A genou sur un petit tabouret, la tête passée par la fenêtre de sa chambre, il regarde au loin, vers ce qu’il reste de forêt.

« Chéri, il est temps d’aller dormir »

La jeune femme referme doucement les carreaux et emmène le petit dans son lit.

« Maman, est-ce vrai qu’ils vont bientôt détruire la forêt ? »

Elle soupire puis s’assoit auprès du lit en lui caressant doucement les cheveux.

« Dans un ou deux ans nous seront 26 milliards d’êtres humains sur cette planète. Nous avons besoin de place, et nous ne pouvons conserver les vestiges de la nature, comme nos ancêtres. »

Bien que longtemps protégée jusque dans les années 2050, le bois de Londenier sera rasé dans quelques semaines. C’est un des derniers endroits sur terre où l’on peut encore y trouver quelques restes de faune et de flore. A sa place, une immense usine de nourriture de synthèse se dressera, permettant à des centaines de milliers de personnes de manger à leur faim. Sylvius est un chêne millénaire, immense, aux allures indestructibles. Il est le dernier représentant des Esprits de forêt, ces gardiens pacifiques qui veillent sur les bois du monde entier. Ce soir, portées par le vent, il laisse s’envoler ses lamentations douloureuses dans tous les pays du monde. Aquins, du fond des océans, gardien des mers et des rivières,  répond à sa plainte en agitant ce qui lui reste de flots.  Des continents artificiels sont apparus au fil des ans, empiétant sur son territoire, détruisant ce qu’il lui restait de vie. Les grandes étendues d’eau ont disparu, et il ne reste que quelques petits lacs. Petit à petit, les algues ont arrêté de pousser, et les animaux se sont faits de plus en plus rares. Aquins se souviendra toujours de ce cri de douleur déchirant, lorsque la dernière baleine s’est échouée sur une de ces îles factices, marquant la fin d’un règne aquatique luxuriant.

Lui et Sylvius savent qu’un des leurs ne répondra pas. La dernière plainte de Sandor, le gardien des déserts s’est dissipée il y a bien des années, après la construction  compulsive de bâtiments dans le Sahara.  Les hommes ont su dompter la chaleur et le sable,  et il ne reste rien des étendues sauvages, longtemps protégées par le soleil. Des représentants de nombreuses espèces animales ont été placés dans de grandes réserves,  comme une arche de Noé moderne, où ses habitants seraient à jamais prisonniers.  Nivis, gardienne des neiges et des glaces, a longtemps lutté contre sa propre disparition. Avalanches, températures extrêmes, crevasses… elle s’est battue avec un courage et une hargne exemplaire pour repousser les constructions, faire disparaitre l’envahisseur et préserver sa candeur hivernale. Mais même le caractère le plus énergique n’a pas réussi à freiner l’ambition des hommes de se développer encore, et toujours plus. Dans un dernier élan, Nivis avait envoyé des milliers de petits flocons à travers le monde, embrassant une dernière fois ses acolytes. Sylvius se souvient de ce contact doux et froid, de cette caresse ultime. Il se sent impuissant. A quoi bon veiller sur la nature verdoyante s’il ne peut la protéger ? Comment peut-il être nommé gardien, lui qui n’a pas su préserver les forêts du monde entier ? La plupart de ses collègues ont été cruellement exterminés, et il sait qu‘il est le prochain. Aquins sera probablement le dernier survivant,  contemplant avec douleur les humains lui arracher ce qu’il lui reste de territoire, jusqu’à la commercialisation de l’eau artificielle. Dès lors, ses petits plans d’eau n’auront plus lieu d’exister, et il pourra enfin disparaitre à son tour.

La plupart des maladies a été  éradiquée, la famine a disparu, et le monde est rempli de centenaires. Pourtant, Sylvius ne parvient pas à se réjouir. Le cycle de la vie et de la mort est altéré, au prix de milliards d’organismes vivants et de ressources naturelles. Il  lance un dernier chant d’adieu, remuant toutes les branches, de tous les arbres qui se dressent encore, de chaque buisson qui n’a pas encore été anéanti. Il fait tournoyer  les feuilles, éclore tous les bourgeons et trembler le sol en agitant les racines. Le vent siffle autour de lui, comme reprenant avec lui ce dernier refrain. Aquins fait déborder ses quelques rivières, comme pour verser quelques larmes avec son ami.

 L’enfant se relève, surpris par ce semblant de tempête aux alentours. Il regarde de nouveau par la fenêtre et assiste au requiem des gardiens avec une admiration sans limite. Fatigué, il baille puis se remet au lit. Sylvius sait que personne ne peut plus rien pour lui.

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