Un hiver à New York - Concours BSC News

tetedelitote

Coup d'œil par la fenêtre. La rue a revêtu son manteau blanc, les flocons répètent inlassablement leur ballet harmonieux. Rêveuse, je contemple un instant ces insaisissables cristaux flottant dans les airs, ces éphémères particules de pluie endimanchées. Le soleil timide perce à l'horizon, signe avant-coureur d’une journée particulièrement fraîche. J’enfile à mon tour mon blouson blanc, prend mon MacBook Pro, pars désespérément à la recherche de mes clefs, et quitte enfin la maison. Je m’engouffre dans la bouche de métro. Neuf arrêts de DeKalb Avenue à la 57ème rue, assez de temps pour passer en revue les énergumènes de la ligne F. Il y a le grand danseur Noir profitant du trajet pour faire étalage de son art, utilisant les poteaux métalliques tachés de sueur pour ses parades acrobatiques. Il y a le jeune cadre dynamique, travaillant dans un de ces grattes-ciel et rêvant de pouvoir, un jour, toucher les étoiles. Il y a aussi cette étudiante insouciante, balançant sa tête au rythme des notes que lui envoie son tout nouveau iPod. Il y a cette femme asiatique lisant le journal, qui s’apprête à aller vendre ses bijoux artisanaux sur Canal Street, ce vieux monsieur à la mine usée, pensant à ses années de gloire au sein de l’armée, cet adolescent et son blouson des Knicks, en route vers Madison Square Garden, des étoiles plein les yeux. Il y a aussi ce quadragénaire à la peau basanée, fatigué de tous ces regards de travers, pensant à raser sa longue barbe qui lui cause tant de problèmes, ce jeune encapuchonné aux yeux cernés n'ayant pour seule hâte que d’aller chercher sa dose de crack derrière Grand Central, ce sans-abri venu chercher un peu de réconfort et de petite monnaie auprès des voyageurs aigris et mal réveillés. Et, au milieu de cette population cosmopolite, il y a moi, la jeune Française aux espoirs multicolores et à la folie de venir goûter au rêve américain. Il y a longtemps que la France m'avait déçue et que mon écran de télévision rempli de Times Square et de Dolce & Gabbana me faisait les yeux doux. Dans la candeur de ma jeunesse, j'ai crié God bless America et je suis partie chatouiller la Statue de la Liberté. Avoir vingt ans au bout du monde, c'est la promesse de mener une vie de bohème. Enchaîner les petits boulots à New York quand on ne parle qu'un anglais scolaire, c'est la preuve d'un acharnement volontaire.

L'alarme du métro me tire de mes pensées. Je sors en suivant la cadence de la foule de new-yorkais qui se pressent pour aller s'enfermer dans leurs bureaux. Je ne suis plus qu'une toute petite fourmi noyée sous un flot d'anonymes. Le décor s'éclaircit, la brise hivernale vient souffler sur mes joues déjà rosies par le froid. J'enfile mon bonnet de laine et grimpe les escaliers qui mènent à la réalité. Times Square se dresse devant mes yeux qui semblent le redécouvrir chaque jour. Times Square, cet endroit magique aux mille lumières qui vous tournent la tête. Au loin, l'Empire State Building pointe son imposant bout du nez pour aller saluer les nuages. Une enseigne familière attire mon regard. J'entre au Starbucks et commande mon moka chocolate chip habituel, l'accessoire ultime de la working-girl new-yorkaise. Je glisse ma main dans la poche de mon blouson et en parcours le contenu. Mes doigts s'excitent au toucher si rugueux et pourtant si doux d'un morceau de papier rectangulaire. Je sors un de ces billets verts, ceux qu'on ne voit que dans les films, celui sur lequel Abraham Lincoln me sourit en coin. Je lui fais un clin d'œil et l'abandonne aux mains du serveur. La neige a cessé de tomber et une multitude de touristes afflue sur les escaliers de Times Square. Les locaux, les pure souche « tricotés-serré » qui ne prennent plus la peine de lever les yeux pour admirer la beauté urbaine environnante, se mêlent aux néophytes qui, munis de leurs boîtes à images, parcourent des milliers de kilomètres pour s'improviser new-yorkais le temps d'un instant. Mon reflet dans la vitrine d'une boutique m'appelle à la réflexion : suis-je d'ici ou d'ailleurs ? Suis-je de ceux pour qui Central Park n'est plus qu'une vaste étendue d'herbe verte ordinaire ? Ou bien ne suis-je, au fond, qu'une touriste aux yeux écarquillés devant cette ville dont tout le monde rêve ? Et justement, si tout cela n'était qu'un rêve ? Oui, un rêve. Éveillé. Le rêve Américain.

Report this text