Une rencontre singulière

pourquoilavie

Dévier de l'ordinaire est le meilleur chemin pour croiser l'extraordinaire... Merci par avance de votre lecture.

Ce soir, je n'avais pas suivi le chemin habituel pour revenir chez moi. Je fis un détour à l'image de mes pensées, car j'étais à la recherche d'une solution novatrice concernant un projet pour l'un de nos clients.

Dévier de l'ordinaire est le meilleur chemin pour croiser l'extraordinaire, que ce soit une rencontre, une émotion, un événement....

Ce soir-là donc, je marchais d'un pas vif, car le froid était mordant, quand je vis une silhouette assise sur le rebord d'un pont enjambant la Seine.

Intrigué plus qu'inquiet, je me rapproche d'un pas feutré pour ne pas l'apeurer, de crainte qu'elle commette un geste maladroit en réaction pouvant la projeter dans l'eau glaciale en contrebas.

Je m'assois sans un mot à ses côtés. Elle ne détourne même pas les yeux. Comme si elle savait que je viendrai. Comme si cette rencontre, fortuite de mon point de vue, était toute naturelle pour elle.

Je brise le silence en lui demandant ce qu'elle fait. Elle me répond :
- J'aime être suspendue au-dessus du vide, n'est-ce pas la fragilité même de notre vie ? J'admire la vue sur la mort.
Je la regarde d'un air effrayé. Convaincu qu'elle est sur le point de se suicider.

Pour la première fois, elle me regarde. Avant de désamorcer ma crainte :
- Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas là pour me jeter à l'eau. Vous ne trouvez pas que la vie c'est comme un pont suspendu ou nous passons d'événements en événements. Mais avec pour vide au-dessous de nos pieds la mort ? J'admire juste la vue. Et ces points lumineux. Vies en sursis ou fantômes de l'au-delà ? Impossible à dire.  Équivoque non ? Poursuit-elle.

Je suis pris au dépourvu. Aucun mot ne sort de ma bouche. Elle s'en amuse. Elle se tourne à nouveau vers moi et me regarde pour la deuxième fois avec un joli et tendre sourire qui dessine finement son visage.
- A moins que cela soit l'inverse.
Je ne la suis toujours pas, je lâche :
- Pardon ? trahissant mon incompréhension.
Elle ne se fâche pas. Elle semble avoir l'habitude.
- Je veux dire c'est peut-être la mort qui est un pont suspendu au-dessus de la vie. En tous cas, l'un dans l'autre, la vie, la mort c'est comme se tenir autant qu'on peut débout au-dessus du vide. Elles se rejoignent toutes les deux dans ce vertige qu'elles nous imposent. Ah le vertige…

Voilà qu'elle se lève et se met à faire quelques pas sur la pointe des pieds sur le muret. Je tends les bras pour la retenir de tomber. Geste inutile.

- Ça ne vous tente pas le vertige ? M'interpelle-t-elle.
- Pas vraiment, je bredouille en ne la quittant pas un instant des yeux.
- Le vertige de l'incertitude, de l'imprévu, de l'inconstance m'énonce-t-elle tout en continuant, non sans adresse, ses pas au bord du vide.
- S'il vous plait, je me sentirais mieux si vous veniez vous rasseoir.

Sans insolence mais plutôt comme un goût pour ce jeu dangereux, elle fait plusieurs pas supplémentaires avant de pivoter et de revenir vers moi en me soutenant d'un regard de défi. Elle s'assoit de nouveau.

- Vous devriez en faire de même. Cela vous libère. Vous libère de leur emprise. Comment se laisser aller à vivre et apprivoiser votre condition de mortel, sinon ? A vous voir ainsi, vous me faites peur. Vous n'avez pas peur de vous-mêmes ?

J'étais perdu. Elle reprend son souffle.
- Aussi, je regarde. J'observe. J'essaie de percer le mystère ou ce qui ressemble à une énigme insoluble. Comment savoir laquelle des deux contemple l'autre ? Impossible de savoir qui jauge l'autre. Elles se fixent en chiens de faïence. Etre ainsi suspendu permet de se tenir à équidistance entre la mort et la vie.

Elle fait une courte pause.
- Il fait froid. Il se fait tard, vous devriez rentrer chez vous pour ne pas inquiéter votre famille. 
- Et vous ? Je lui demande anxieux.

Elle me regarde pour la troisième fois, avec son sourire en croissant de lune.
- Ne vous en faites pas pour moi. Et qui vous dit que j'existe ?

Je la quitte, troublé, sans me retourner. Je m'attends à entendre, malgré moi, comme un vague splash au contact de son corps avec l'eau. Ce qui ferait de moi un lâche pour ne pas avoir apporté mon assistance. J'avance, malgré moi. Car en mon for intérieur, je sais que je n'entendrai rien.

Mais la curiosité plus que le remord l'emporte. Je me retourne. La silhouette a disparu. Sans bruit. Seuls mes pas résonnent dans cette nuit épaisse qui semble m'avaler.

Une nuit lourde qui me fait ressentir physiquement la mort, un court instant. Frissons dans le dos. Je relève le haut du col de mon pardessus, réflexe inconscient pour me protéger.

Je pense à ma famille que je suis sur le point de retrouver. Ma famille, la vie.

Elle avait raison, nous sommes constamment ballottés entre les deux. Je me dis que c'était mieux en effet de se tenir à une distance raisonnable pour ne pas éveiller la suspicion, la jalousie de l'une ou de l'autre.

Pour détendre mes nerfs à vif, je compare la mort et la vie à deux femmes qui se disputeraient le même homme. L'effet est réussi car l'analogie m'a fait rire. Je me sens mieux. Libéré tiens moi aussi. Réconcilié avec moi-même. Je le suis totalement au moment de tourner la clé dans la serrure et de rentrer à la maison pour partager cette fin de soirée avec ma famille.

Le triomphe de la vie. Jusqu'à présent… 

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