À vie déroulée.

austylonoir

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Il avait des instants qui étaient comme une évidence, et celui-là en était un. Dans la demie-clarté d'un faible néon, à coups de mains jointes et d'eau chaude remplies, je m'aspergeais le corps pour en laver l'odeur ; celle que les oignons, les épices ainsi que l'effort soutenu avaient conjointement souillé. Et je m'en trouvais las, à chaque soir venu, de devoir m'y contraindre dans cette toilette gelée que le froid pénétrait de mille interstices, et qui dans le creux des os amenait l'hiver. Et cependant, comme jamais avant, un espoir tangible m'allumait le regard, et mon visage réfléchi par le miroir crasseux, donnait à voir une subtile étincelle, vive comme un brasier et discrète comme un secret murmuré à l'oreille. Il était question de ce moment-là, où l'échec répété s'achevait enfin, et mon esprit s'agitait d'un livre conçu. J'en voyais le début, la fin et tout ce qui entre les deux, faisait son épaisseur, et pour la première fois, je savais dans le détail comment tenir la distance. Il me fallait l'écrire, non pour une seule raison transcendante, comme on aimait s'en trouver pour se donner l'air, mais pour un tas d'autres qui m'étaient contraignantes. Ce livre j'allais l'écrire, parce que j'aimais ça, parce que j'en ressentais le besoin et parce que aussi, je m'en étais appris l'art et que je savais y faire. Et s'il fallait pour cela, qu'on m'appelât rêveur, ou qu'on me dît insensé, ou qu'on me montrât encore, l'endroit qui me servait de lit entre deux congélateurs à l'arrière du restaurant, ou même qu'on me parlât de la réalité des choses, ou du sens des priorités, je n'étais pas là pour ce discours, j'étais là parce qu'à-ras du sol, je me donnais toujours le droit d'y croire. Il y a des rêves qui vous sont si forts, qu'avant de vous offrir leurs promesses gardées, ils vous peuvent entraîner cent fois dans la boue, et qu'importe! L'œil porté vers les hauts firmaments a si peu à se faire des marques de la glaise.

Je me suis essuyé le corps, frissonnant et pressé d'enfiler le vêtement. La pièce où je couchais était celle des congélateurs où l'on entreposait la viande, et dont je profitais de la chaleur dégagée aux parois externes. Un matelas confortable et des couvertures épaisses m'y avait été laissées, pour ainsi m'épargner les hauts loyers de la ville. Depuis mes premiers âges matures, le minimalisme, loin de me déranger, m'avait au contraire octroyé une forme d'apaisement, et pourvu la satiété, la sûreté en ma personne et quelques heures de sommeil, il ne m'en fallait pas plus pour me contenter.

C'est à peu près dire, que tout commençait là comme un cliché de plus ; l'histoire épuisée des idéaux bohémiens. Il s'agissait alors de rappeler que les voyageurs d'un même quai ne descendaient pas à tous à même port, ni ceux-là en quête de sens ne s'accordaient sur un seul. Je m'y livrais entier, c'est-à-dire vulnérable, non pour y exhiber sans pudeur ma part de faiblesse, mais pour que ceux qui la partageaient, la pussent reconnaître et agir en conséquence, ou du moins à loisir, enrichis par l'humble expérience d'un autre. Je m'écrivais en étant jeune, et je me sentais pourtant déjà comme en fin de vie, car je portais en moi le fardeau des confessions que les hommes faisaient à qui les voulaient entendre, et m'étant usé à l'écoute, je demandais aujourd'hui la parole.

Tout cela en apparence n'était qu'une conduite désordonnée, et les regards tierces qui s'y posaient, la jugeaient frivole et puérile, et l'ajoutaient sans clémence à mon long passif de projets avortés : est-ce là encore ton dernier caprice? Et cela, parce que c'était la nature des hommes d'estimer des autres d'après ce qu'ils réalisaient, avant de les juger par leur évolution. Or je ne regrettais rien de mes errements, ils faisaient ce que je j'étais et m'aidaient à me connaître. Il y avait au fond de moi, une logique du cœur qui était ma force motrice, et qui me dirigeait là où je sentais que mon pas devait aller, et me différait en cela de bien tant de gens, pour qui il était question de la seule chose tangible et qui craignaient l'erreur comme on craignait le drame, quand il n'y avait pas d'échec qui fût échec tout entier, mais il y avait plutôt en chaque expérience quelque bien à prendre, pourvu encore qu'on en eût le souhait. Ainsi, lorsque l'on disait romantiquement que telle profession nous avait choisi, c'était qu'en réalité, nous en avions en nous la prédisposition et la passion nécessaire pour ensuite s'y maintenir ; et c'est aussi là que je trouvais la meilleure définition du talent. L'écriture m'était donc ainsi. Elle était de ces folles entreprises, où l'esprit était engagé avec le plus de de vigueur. Ceux qui ne la connaissaient pas se la réduisaient à quelques dimensions et ignoraient tout de ses profondes racines. Ils disaient, si je devais écrire, mais n'écriront jamais, car il fallait beaucoup écrire, avant d'écrire réellement.

Il y avait donc de ces nuits-là, où longtemps je fixais le plafond sans vraiment y discerner grand chose, et le sommeil fuyant, l'esprit me tournait, et s'en allait cavaler d'un endroit à l'autre et d'une émotion particulière à une seconde opposée. Qu'étaient devenus ces autres avec lesquels je m'étais mêlé l'enfance et plus tard l'âge adolescent? Je me les imaginais installés dans le confort d'une vie solide, auquel les rangs de naissance menaient sans faillite. Je les voyais analystes financiers et médecins de renom, vêtus du bel habit et tenant bonne demeure. Et malgré moi, contre tout principe, je me laissais désirer un instant à ce que je ne voulais pas, c'est-à-dire le statut, l'apparence et les choses ; non que j'y trouvasse un mal quelconque, mais à quoi bon désirer par le cœur ce que la main ne possédait pas? Et alors, me faisant plus lucide, je me disais que ces privilèges me viendraient plus tard en temps et en lieux. Je me savais capable d'y parvenir au moyen de mes mots, et divergeait déjà en ces quelques termes d'avec les jeunes idéalistes aux vœux de pauvreté, chez qui l'épuisement du quart-de-vie trouvait à court de moyens, faute d'avoir su anticiper qu'en toute liberté, il y avait lassitude. Je savais cependant tenter un pari délicat au regard des faits et des chiffres qu'affichait le milieu littéraire, de telle sorte que le problème se posait ainsi qu'on me l'avait froidement présenté : soit tu réussis et tu fais parti de ces quelques chanceux, soit tu ne publies rien et tu t'enfonces encore plus dans la galère où tu t'es toi-même mis. Or la réalité était telle, qu'intuitivement, un auteur savait avec la plus ferme des certitudes si son livre serait ou non le succès cultivé. Il fallait assurément de l'audace, et peut-être même de la folie, pour oser jouer une carte aussi fragile, mais l'équilibre précieux entre le doute et la confiance, était au fondement de toute ambition ; il en appelait à l'excellence en prévenant de l'abandon. Ainsi donc, je me pouvais prévaloir d'une double motivation, l'une primordiale et intrinsèque – l'amour de l'écriture – et l'autre secondaire, mais aidant elle aussi, l'envie de m'en sortir. C'était ma force et ma faiblesse, je ne savais pas faire les choses autrement qu'avec passion, c'était le feu ardent par lequel je me gardais en vie pour tout ce que j'avais à cœur. À cause de cela, il m'était difficile de trouver une place dans la grande distribution des rôles, puisque chaque métier, une fois brisée l'aura première des choses nouvelles, me laissait insatisfait à degré variable, tous sinon l'écriture, pour laquelle j'entendais parfaitement l'expression qui consistait à dire que l'on s'y réalisait ; elle s'imbriquait avec justesse à mes traits de personnalité. Pour un esprit solitaire qui se perdait souvent dans la contemplation et la rêverie, elle offrait un vaste pays de liberté, d'imagination et de réflexion. Elle était ce retranchement entier, à partir duquel je me réappropriais la mesure du temps, et alors, au rythme lent qui était le mien, j'y allais sonder l'abysse profond de nos chaos intérieurs. Finalement c'était cela qui m'importait le plus ; atteindre les gens dans ce qu'ils avaient de plus humain, au bout du lâcher prise, aux dernières résistances, quand le cœur à nu, j'en découvrais les blessures. Mes regards étaient toujours de vives percées dans la chair des hommes, ils saisissaient le dit et le non-dit, et savaient par les détails reconnaître l'ensemble. J'avais tant observé les gens, qu'en mon esprit, s'étaient dessinées de précises catégories où je plaçais les individus selon leur façon d'être et d'appréhender le monde, et l'existence ne m'avait jamais fait rencontré quelqu'un qui y fut plus adroit que je ne l'étais, car la finesse de mon jugement avait pour lui, la précision méticuleuse des maîtres horlogers ; un mouvement d'âme qui trouvait sa genèse dans le souci d'authenticité et de connaissance que j'avais pour moi-même et que j'espérais aussi pour autre que moi. Peu entendaient cette nécessité d'introspection à laquelle me soumettait mon être, et de laquelle je dépendais comme d'un besoin vital. Il me fallait toujours me comprendre et comprendre la place qu'il m'advenait d'occuper, et cette quête d'identité et de sens était ce qui définissait le mieux ma personnalité ; elle m'animait en permanence sans me donner de répit. Je m'étais donc fait de l'écriture un exutoire, un espace où la distance entre la pensée et la parole écrite me permettait le discernement des choses, cela d'autant plus que je n'étais pas grand parleur car peu habile en la matière, mais aussi parce que l'oralité des mots, à cause de son instantanéité demandait le jugement rapide, or je ne me permettais d'être tranché que dans l'extrême certitude, la fermeté d'opinion ne me venant qu'après un long soupèsement de toutes les possibilités. Ainsi l'on me croyait silencieux, mais tout un foisonnement d'idées avait cours en-deçà des surfaces, et tout ce que je tenais secret à l'oreille des autres, je leur rendais dans une forme meilleure par le biais d'une écriture que je voulais au plus juste. Quelle entreprise en allait découler? Il me semblait marcher un chemin qui n'avait pas été parcouru auparavant, car ni tout à fait roman, ni tout à fait biographie, ni même encore confidences ; j'avançais par conséquent comme l'explorateur d'une terre nouvelle, à la fois fier et prudent, et face à l'inconnu, j'éprouvais l'exaltation nourrie des pionniers, au premier matin d'un continent soudain à conquérir. Ma seule ennemie en ces terres se logeait au creux de moi ; c'était l'indomptable volatilité de mes humeurs et passions. Un instant elles portaient mon écriture comme le vent les navires – tout en vigueur et légèreté – et l'instant d'après elles m'arrêtaient en plein élan, comme une bourrasque contraire. Et alors, ce qui à la première heure me paraissait génie, sous la force tyrannique de ce doute absolu brusquement devenait un ouvrage médiocre. C'était d'ailleurs là que cédaient au combat bien des aspirants, quand en réalité l'œuvre d'un auteur n'allait à sa fin qu'à l'épreuve de lui-même. Il fallait donc accepter l'imperfection au détriment de la beauté, bien qu'une âme d'écrivain, avide de grands idéaux, s'en refusait fermement la moindre braderie. Quant à la vérité, ah la vérité, voilà seulement où se trouvait mon intérêt. Je me voulais un art utile, loin de l'esthétique bourgeoise et des fins coups de pinceaux, le langage de l'abstraction ne m'intéressant pas. Je préférais, chaque nuit, me tenir aux vitres du restaurant fermé, pour y voir se dérouler tout un spectacle nocturne ; un éclat de lumières et de passants abîmés, et une course de taxis qui me semblait sans fin, une magie en quelque sorte, faite de peu ou de rien, et alors sur mon clavier, une œuvre prenait forme.

  • Toujours rien au plafond... Et pourtant, j'ai bien regardé! Bravo.

    · Ago about 3 years ·
    Profil fbk

    Cé Bé

  • Toujours subjuguée par la qualité de tes textes.

    · Ago about 3 years ·
    Avatar

    nyckie-alause

  • "j'étais là parce qu'à-ras du sol, je me donnais toujours le droit d'y croire."♥
    "Ma seule ennemie en ces terres se logeait au creux de moi ; c'était l'indomptable volatilité de mes humeurs et passions." l'histoire de ma vie....

    · Ago about 3 years ·
    Avat

    hel

  • Ca fait plusieurs fois que j essaie de commenter et ça marche pas.
    C tellement Ca :) tes mots se savourent toujours il ne peut en être autrement !

    · Ago about 3 years ·
    110 f 36716650 xenkavv6slkrmgb7skhvnqjgd670qb5n

    parismrs

    • Soit : ) Mais là je veux à mon tour pouvoir apprécier une écriture de qualité dans un texte long!

      · Ago about 3 years ·
      Boat lake night reflection stars

      austylonoir

  • C'est surtout un talent certain et un style ... encore bravo

    · Ago about 3 years ·
    W

    marielesmots

  • Quelle écriture magistrale, de celle qui vous happe du début jusqu'à la fin avec une maîtrise des mots, de la construction . l'écriture en un jet, c 'est tellement rare et je sais que le site vous a déjà mis à l'honneur, c'est amplement mérité ! Toujours un plaisir de vous lire ...

    · Ago about 3 years ·
    W

    marielesmots

    • Je suis touché que tu lui trouves une certaine originalité! C'est aussi avec beaucoup de plaisir que je reçois tes commentaires, toujours très encourageants : )

      · Ago about 3 years ·
      Boat lake night reflection stars

      austylonoir

  • C'est bien mais il faut juste aérer votre texte :)

    · Ago about 3 years ·
    Rose rouge touches du piano 12395 934

    Edgar Allan Popol

    • Merci bcp de la lecture : ) Oui je note aussi la densité du texte, en l'occurence c'était un peu l'effet recherché en cohérience avec la lourdeur du propos

      · Ago about 3 years ·
      Boat lake night reflection stars

      austylonoir

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