Arthur et Adélie

mls

Sur le seuil, Arthur s’arrêta un instant. Son cœur battait à tout rompre. Cela l’amusait prodigieusement de constater qu’Adélie lui faisait encore un tel effet. Il y avait pourtant plusieurs années qu’ils partageaient leurs vies, mais un envoûtement magique gardait Arthur dans un état d’excitation adolescente. Adélie représentait tout ce dont Arthur rêvait. Il n’aurait jamais pu concevoir sa vie sans elle. Parfois, les jours où il broyait du noir, il se demandait comment les choses se seraient passées si elle n’avait pas existé. Pas besoin d’imaginer mille et une suites : cette histoire aurait mal fini. Il en aurait mis sa main à couper. Sans elle… Mais inutile de s’étendre sur cette impossibilité ! Arthur était sur le seuil et derrière la porte l’attendait Adélie.

En voyant Adélie, Arthur se mit à rougir. Son cœur s’emballa encore plus qu’au moment où il se l’imaginait. Elle était magnifique comme un soleil couchant, idyllique comme une plage déserte par un beau jour de printemps, féérique comme un ciel d’orage sur la dune, brillante comme le firmament étoilé, lumineuse comme le jour qui se lève sur un lit où reposent deux amants. Adélie était un peu grande, certes. Un peu trop imposante, aussi. Le nier, pour Arthur, aurait été se voiler la face. Mais dans son amour infini pour Adélie, il la voyait telle qu’elle était, avec ses défauts et ses qualités. Pouvait-il imaginer plus grand bonheur que celui de passer sa vie avec celle qui le complétait si bien ?

Car autant Adélie était sublime aux yeux d’Arthur, autant il se savait lui-même très laid. Il était aussi petit qu’Adélie était grande, aussi fluet qu’elle était robuste. Il ne brillait pas de mille feux comme elle, raisonnait du haut de sa modeste intelligence. Son crâne chauve et sa barbe rousse y étaient sûrement pour quelque chose : Arthur se trouvait hideux. Mais dès qu’il se trouvait dans le halo de la beauté d’Adélie, il se métamorphosait. La puissance de l’amour réalise de ces exploits, parfois !

Quelques années auparavant, Arthur était seul. Il ne s’en plaignait pas, mais dans le tréfonds de son âme tintait cette absence d’amour. Son cœur était désespérément vide et ses battements lui parvenaient comme en écho. Alors Arthur trouva une idée. Il savait ce qu’il était, ce qu’il préférait, ce qu’il pourrait aimer. Une introspection poussée le porta aux confins de son être. Puis, extériorisant les trésors de son âme, il se mit au travail. Celui lui prit du temps, énormément de temps, infiniment de temps. Mais petit à petit, adoptant l’allure laborieuse de la tortue décidée à aller jusqu’à son objectif, Arthur construisit, inventa, insuffla vie à Adélie.

Dans le plus grand secret, Arthur avait fait tous les calculs. Il les avait vérifiés des centaines et des centaines de fois. Il avait demandé à d’autres gens de les vérifier encore. Il avait dissimulé les calculs d’Adélie parmi beaucoup d’autres, afin que rien n’ait de sens pour ces gens pourtant futés. C’était complexe et des mathématiciens qualifiés s’étaient arraché les cheveux. Il avait alors compris pourquoi personne n’y avait jamais pensé, pourquoi lui-même avait eu tant de mal et y avait passé des années entières. Mais tout avait fini par être parfait. Ensuite, Arthur était passé à la phase pratique : la construction. Cela lui avait encore demandé beaucoup de temps et d’efforts. Il avait dû partir à la recherche des pièces nécessaires avec discrétion, pour ne pas attirer l’attention. L’excitation l’avait empêché de dormir, toutes ses pensées étaient dirigées vers l’éblouissante Adélie.

Alors qu’il retrouvait sa dulcinée après une longue journée passée loin d’elle, Arthur recensa ses émotions. Adélie représentait dorénavant le centre de son univers, il l’adorait tellement qu’il donnerait sa vie sans hésiter pour la sauver. Il se rappela, des larmes dans les yeux, le jour du baptême d’Adélie. Il avait cru longtemps que le champagne l’avait irrémédiablement gâtée. Après des jours entiers d’observation, d’examens et de tests, il avait versé toutes les larmes de son corps en se rendant compte qu’Adélie ne garderait aucune séquelle de ce regrettable incident. Essuyant ses yeux humides, Arthur inspecta une nouvelle fois son bébé. Il se sentait fier et fanfaron comme un jeune père, et également exténué et heureux comme une jeune mère. C’était le jour de la mise en fonctionnement d’Adélie.

Arthur plaça son casque sur sa tête et enfila ses lunettes à verres polarisants. Il disposa à un endroit précis ce qui serait nécessaire pour sa bien-aimée Adélie. Il vérifia soigneusement le niveau des liquides colorés, s’assura du bon graissage des différentes pièces. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il fit plusieurs fois le tour de la rutilante Adélie. Tout semblait en ordre, à première vue. Alors il prit position derrière la table de commandes. Les manipulations successives étaient devenues son mantra, ces derniers temps. Il avait joué sans relâche les notes du bonheur dans son esprit et en connaissait la séquence par cœur. Il formula une prière pour un dieu auquel il ne croyait pas, mais sait-on jamais… Ses doigts voltigeant tels les doigts d’un pianiste, il réalisa enfin la « symphonie d’Adélie ».

L’opération se déroula très bien jusqu’à ce qu’un joint se torde sous l’effet de la chaleur. Ce joint servait à fermer un tube dont le liquide s’enflamma rapidement, et la pièce de verre explosa. La salle s’emplit de fumée. Arthur ne voyait plus rien derrière ses verres déjà sombres, ses bronches le brûlaient, la fumée incandescente l’empêchait de respirer. Il se mit à pleurer, tant à cause de la tristesse que des vapeurs chimiques. Ses larmes lui éclaircirent suffisamment la vue pour lui permettre de trouver la fenêtre et de l’ouvrir. Enragé, malheureux et dévasté, Arthur battit des bras de toutes ses forces pour faire s’échapper le brouillard nauséabond. Il le fouetta tant et si bien qu’après une minute il s’était désintégré.

Cette fois, la déception seule fit pleurer Arthur. Son cœur était brisé, son âme ravagée. Adélie n’était pas. Adélie ne serait jamais. Et le sens tout entier s’échappait de la vie d’Arthur. Titubant comme un homme ivre, malheureux à fendre un diamant, il longea le monstre de métal brûlant pour sortir de ce mausolée. Plus jamais il ne reviendrait ! Son désir s’était envolé au côté de la vie d’Adélie. Un dernier coup d’œil désespérée au corps de son aimée ramena la joie à Arthur. Son bonheur explosa comme un geyser d’eau fraîche dans le désert. Le soleil se leva une seconde fois. Arthur hurla comme un damné entrant au Paradis. Adélie, la fleur de son âme, la flamme de son corps, l’inspiration de son cœur, la toute-puissante, la maîtresse incandescente, l’aboutissement de sa vie, Adélie était. Adélie existait.

Arthur avait réussi.

Car sur le sein de la tendre Adélie reposait le fruit de son labeur.

Arthur avait inventé la machine au fil à couper le beurre.

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