Au bar des Laissés pour Compte

bartleby

Je me promène souvent, la nuit dans cette ruelle. Autrefois, il y avait un bar. Je n'y étais jamais entrée, mais je passais mon temps à regarder à l'intérieur. Personne ne me voyait. Spectatrice invisible. Je restais là, juste en face, contre un mur et j'observais la vie, l'ambiance de ce lieu. Elles me plaisaient, il avait l'air d'y faire toujours bon. On pouvait entendre des basses d'une mélodie, des morceaux de jazz, semblait-il. Je reconnaissais les voix étouffées contre les vitres de Dinah Washington, Nina Simone, Chet Baker. Certains soirs, on passait du Amy Winehouse, parmi tous ces anciens. Le barman semblait particulièrement l'apprécier et on pouvait deviner ses play-back intermittents entre la préparation de cocktails ou de cafés.

Certains couples s'enlaçaient sur les airs de Sarah Vaughan. On poussait les tables et la pièce prenait des allures de piste improvisée. Certaines filles semblaient soûles ou amoureuses ou les deux, dans les bras de leur partenaire. Mais ce que j'aimais par-dessus tout, dans ce décor aux lumières tamisées, c'étaient cet homme et cette femme.

Au début, elle venait seule, s'installant au comptoir et parlait avec le barman qui lui servait un genre de… milkshake rose et une paille rouge. Chaque soir la discute, chaque soir le verre à glace rose. Elle paraissais joyeuse, parlait beaucoup. Pourtant, même de l'extérieur, je trouvais que son regard avait un je-ne-sais-quoi de mélancolique.

Et puis un soir, il y eut ce type. Il n'était pas avec elle, mais s'était assis sur la chaise de bar voisine. Il buvait seul une bière à même le goulot. Ses gestes étaient sans vie, son visage incliné vers le zinc. Intriguée, elle se tourna vers lui. Je vis qu'elle bougea ses lèvres à son intention et lui posa une main sur l'épaule. Au moment où le serveur sortit une coupe pour préparer le breuvage rosé, elle déclina. Elle fit un geste de l'index qui signifia « La même chose que lui, s'il te plaît… ! ». Elle porta la bière à sa bouche et baissa la tête, de la même façon que lui. Elle s'approcha et chercha par en dessous les yeux de cet homme.

J'avais froid dehors, mais je les regardai commencer à parler. Puis parler encore. Ils trinquèrent mollement, du cul de leur bouteille avec une nonchalance similaire. Étrange, mais on eut dit que ce tintement de bouteille marqua le début d'une relation amicale. Ils revinrent assez régulièrement et semblèrent devenir de plus en plus proches. Jusqu'au soir où il lui tendit la main pour danser. Ils laissèrent là leur coupe rose et orangée sur le comptoir Elle se serra contre lui et lui passa ses mains dans son dos, ses hanches. Elle en profita pour coller sa joue contre la sienne. Enfin, ils finirent par s'embrasser. Doucement d'abord, puis de plus en plus passionnément.

Au moment où ils franchirent la porte de sortie du bar, main dans la main, les vitres volèrent en éclats dans le fracas d'une explosion qui les souffla de l'arrière. Il ne resta d'eux que deux corps sans vie. Je me souviendrai toujours de ce moment. Peut-être qu'ils auraient pu se sauver et s'aimer bien avant de se rencontrer dans ce bar.

Le Bar des Laissés pour compte.

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