Chemin de fer et de défaire

Michel Chansiaux

La bonne blague

« La bonne blague de la rentrée » tel était le thème du concours de nouvelles lancé par le site littéraire anglo-américain « www.onaimelesmots.com » en partenariat avec une revue « in-flight ». Le mensuel de cette compagnie aérienne est l'unique chose gratuite qui soit mise à la disposition des passagers. Il paraît en fin de mois précédent et il est distribué une seule fois sur les sièges. Un usager sur deux se l’approprie si bien qu’au bout de quelques jours on se l’arrache ! Après avoir réussi son coup de « com » sans dépenser un cent de publicité, en déclarant « Je maintiens les toilettes dans tous les appareils, mais le papier sera payant », le Président, qui ne manquait ni d’idées, ni de cynisme, avait lancé ce magnifique magazine avec ce slogan « A lire quand on se fait chier mais trop classe pour s’essuyer ». En effet, la revue est entièrement en quadrichromie, papier mat avec « de la main », dos carré-collé, couverture vernie. Pour un obscur de mon genre, publier là, c’est le jackpot !

Son succès et son aura sont les fruits d’une stratégie manipulatoire. La ligne éditoriale est d’un classique affligeant dans sa structure mais redoutablement audacieuse dans son contenu. Les auteurs n’y mâchent pas leurs mots. C’est permis ! C’est jouissif ! Souvent l’un d’entre eux dérape. C’est attendu. Aussitôt le directeur de la communication du Président envenime délibérément l’affaire. Les médias montent alors l’incident en épingle. Tout part en live ! C’est voulu. Au paroxysme de la crise, le Président sort de son « penthouse » tel Zorro de sa grotte. Focalisé sur ces tensions, il va s’expliquer sur toutes les chaînes de télé et radio. Le personnage qu’il endosse alors est celui du Prince Magnanime. Flairant qu’il y aura du grabuge juridique dans l’air, il a provisionné du cash et il a demandé à ses avocats de préparer des propositions de conciliations généreuses payables en numéraire d’une validité de soixante-douze heures. Cette contre-image d’un homme sain, bien dans sa peau, au portefeuille ouvert, réactif, serein va venir télescoper la figure honnie de l’entrepreneur moderne, arriviste, cupide, arrogant, irrespectueux. C’est calculé. L’anticipation des dommages va prendre les plaignants de court, ils n’en attendaient pas tant ! Ce sont eux qui vont alimenter et perpétuer le mythe !

En Juin, j’avais ciselé une petite merveille de nouvelle pour cette machine à faire du fric, de l’image et de la notoriété, y compris pour ses auteurs. Début Juillet, j’avais reçu un appel au travail du rédacteur en chef basé à New York me demandant des précisions sur mon texte « au cas où » m’avait-il embobiné. J’étais convaincu d’avoir gagné. J’en tirais une grande fierté intérieure. Je m’en étais ouvert à mon jeune collège installé au bureau d’en face. Un prétentieux. Il était piqué au vif de m’avoir entendu échanger en angliche avec l’homme qui faisait la pluie et le beau temps dans ces pages dont nous rêvions tous. Ce matin, lorsque le téléphone s’agita, il se rua dessus. Il décrocha, écouta, émit quelques « oui » et me sourit. Puis me regarde dans les yeux, me tendant le combiné, il me taquine « Sorry, it’s for you, secrétariat de la Présidence, Sir ». Je me dis illico « Banco, tu la tiens ta revanche ». C’est simplement l'assistante de www.onaimelesmots. Elle tient à m’avertir que le partenariat avec le magazine aérien est annulé car le Président s’est fâché tout rouge contre son rédacteur en chef. Après un été marqué par une série démente de catastrophes ferroviaires, le patron de la rédaction avait maintenu bêtement son chemin de fer initial. Il n’avait pas compris que le Président, un autodidacte ambitieux, tenait là l’occasion de dénigrer le train et de vilipender ses dirigeants, qui le toisaient de haut, lui, le méprisable avionneur pingre qui jouait avec la sécurité en mégotant sur le kérosène embarqué ! Le scénario de ma prose aiguillée en voie de garage ne m’avait pas effleuré mais maintenant l’évidence me saute aux yeux : mes mots ne voleront jamais dans le ciel. Il n’y a pas de chemin de traverse pour moi ! Je reste donc dans mon placard, chargé de la rubrique « départ en retraites » à la Vie du Rail. Quant au type en face de moi, il a rejoint la pause-café. Ils y sont tous. On y rit très fort, ce n’est pas habituel.

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