Dégradé

carouille

Blanc, tout était d'un blanc éclatant.

Presque aveuglant.

Blanc comme une robe de mariée.

Blanc comme les cimes recouvertes de neige éternelle.

Eternelle, ça m'allait bien comme mot. Ça faisait une belle lumière pour éclairer mes espoirs. Ça et là un rocher affleurait, montrait ses arêtes sombres et menaçantes. Mais il me suffisait de tourner la tête pour l'ignorer. Et me perdre dans la contemplation de cette lumière ensorcelante.

Volontairement recluse dans cet univers à part, je me suis engloutie dans ses horizons scintillants. Engloutie dans un igloo. Où j'ai cachée ma nichée. Sûre que les parois de glace pure allaient lui tenir chaud.

Abrités là, je ne voyais pas quelle tempête pourrait nous atteindre. Toutes ces avalanches qui faisaient trembler la montagne sous nos pieds, tous ces tourbillons de vent furieux, ne faisaient que glisser sur nos murs trop lisses pour offrir la moindre prise.

 

 

Mais même réfugiée à ces hauteurs, impossible d'éviter de croiser le monde. Au fil du temps, j'ai vu apparaître dans la neige immaculée des traces de pas.

D'abord isolées et faciles à ignorer, elles ont commencé à tracer des chemins qui allaient et venaient autour de nous. Dessinaient des cercles concentriques qui se resserraient de plus en plus. La neige a commencé à fondre dans ces passages répétés. Souillée, elle a perdue de son éclat, s'est usée.

J'ai vu mes louveteaux faire des sorties de plus en plus longues à la recherche de la blancheur perdue. Et revenir les mains vides, ou pleines de pierres trop lourdes pour eux. Que je ne pouvais pas porter à leur place. Ou expliquer.

Le blanc est devenu gris.

Et alors que la neige nous tenait au chaud et nous abritait, nous avons commencé à frissonner dans ce nouvel univers minéral mis à nu.

J'ai lutté un long moment avec mon pinceau. Essayé de tout recouvrir de blanc, pour faire revivre le passé. Mais chaque matin les traces de pas avaient effacé mon travail.

Depuis je tente de donner vie au gris. Multiplie les mélanges pour que ce gris devienne pluriel et puisse à nouveau nous enchanter.

Je pensais pouvoir vivre ainsi longtemps. Peut-être même continuer à croire éternellement. Un dégradé de gris colorés, ce n'est pas si mal que ça, après tout. Malgré les ruades des louveteaux. Malgré la lumière qui se voile. Il reste possible de détourner les yeux. Rien ne peut rester tout à fait pur et étincelant. Et au rythme où mon igloo s'amenuise goutte à goutte, je pourrais encore y rester sans trop me préoccuper de tout ce gris.

 

Sauf qu'un matin, j'ai ramassé devant mon igloo vacillant un éclat de couleur.

Je l'ai retourné entre mes doigts sans vraiment savoir quoi en faire. Et j'ai fini par le poser sur une étagère avant de l'oublier. Le reste de la journée s'est écoulée sans changement, à son rythme grisonnant. Le lendemain, un nouvel éclat de couleur m'attendait devant ma porte. Et ainsi de suite, un jour après l'autre.

J'ai fini par avoir autour de moi tout un arc-en-ciel. Une palette enchantée qui d'heure en heure, a commencé à me rendre insupportable tout ce gris. Au lieu de les ramasser presque par hasard, j'ai commencé à attendre devant ma porte, guettant l'arrivée de chaque nouvelle apparition comme on guette la fin de la pluie et le retour du soleil. Pour voir s'illuminer les milliers de gouttelettes encore en suspension qui se mettent à flamboyer dans les rayons lumineux.

Mes louveteaux ne voyaient pas ces taches de couleur, mais leur reflet sur ma peau, et ils trouvaient cela beau. Ils aimaient bien ce nouveau teint que j'avais en me levant le matin. Cette chaleur qui irradiait de mes sourires et de mes regards. 

Je me suis habituée à vivre là, dans ce nouveau monde de couleurs caressantes et soyeuses.

J'aurais dû enfermer cet univers dans une toile solidement clouée au mur. Mais je l'ai laissé s'enfoncer en moi et rayonner sans parvenir à le canaliser. Je l'ai laissé s'approcher jusqu'à sentir son souffle sur ma peau, sa chaleur contre mon corps engourdi.

Je me suis laissée emporter, tellement loin que j'ai presque perdu de vue mon dégradé de gris. Et que mon igloo laissé sans attention est maintenant fissuré et ouvert à tous les vents. Avec mes louveteaux dedans.

 

Maintenant que j'ai découvert le goût de ces couleurs, je ne suis pas sûre de pouvoir revenir en arrière. Ni d'en avoir envie. Il est trop tard.

Mais je me retrouve les mains vides.

Parce que ces éclats n'appartiennent pas à mon univers, qu'ils seront toujours de passage. Mais qu'ils ont rendu insupportable l'idée de passer le reste de ma vie réfugiée dans un igloo qui disparaît goutte à goutte.

Quand on a connu l'éclat pénétrant du blanc, la douceur chatoyante et magique de l'arc-en-ciel…comment se satisfaire de la fadeur du gris ? Je n'y arrive plus. Et je ne le veux plus.

Après avoir été aveuglée et brûlée, je ne veux plus passer le reste des années qui sont devant moi dans la tiédeur. Cette tiédeur finalement devenue si confortable qu'elle endormait ma vigilance et mes rêves pendant que le temps s'écoulait.

Je veux retrouver l'enchantement des sens, un teint de porcelaine au réveil, une impatience de faire et de vivre chaque jour. Etre à nouveau pleinement vivante, et en avoir conscience chaque jour.

 

Alors aujourd'hui, j'ai peur.

Désarmée et vulnérable, je n'arrive qu'à rentrer dans ma coquille, refermer ma carapace pour tenter de me protéger. Debout au bord du gouffre, je joue les équilibristes, refuse de basculer dans cette obscurité. Il y a moi, debout, minuscule, à nue. Et mes louveteaux, qui attendent, me poussent du museau, pour savoir où je vais les emmener.

Le blanc a disparu.

Je ne veux plus du gris.

Et les couleurs ne sont pas à moi.

Sur la palette que je connais, il ne reste que le noir. Mais je refuse de vivre dans le noir.

 

Alors il me reste le temps.

Pour chercher, découvrir, inventer un nouvel univers. Du temps pour écrire mot à mot les dernières phrases grises et fermer ce chapitre. Avec douleur mais sérénité, parce que je sais que c'est le passage obligé pour un autre avenir.

Du temps pour laisser mes louveteaux apprivoiser ce nouveau voyage vers l'inconnu que je leur propose. Et leur faire comprendre que même s'il est angoissant aujourd'hui, même s'il est étranger et muet, il est plein de promesses et d'espoir.

Et toutes mes couleurs… Aujourd'hui je ne sais plus quoi en faire. Parce que j'en ai besoin. A la folie. Elles m'ont redonné vie. M'ont offert un nouveau souffle. Ont ressuscité l'espoir. M'ont tirée du sommeil dans lequel je vivais sans même m'en rendre compte. M'ont rendue à la lumière. M'ont donné faim. Une faim merveilleuse, dévorante, pleine d'une énergie sacrée. Une force à déplacer les montagnes. Elles m'ont rendue à moi-même.

Mais elles me blessent. Me font trembler.

Parce qu'elles portent le sceau du silence. De l'absence. Et de l'impossible. 


Crédit photo : © part of himself
  • Bravo pour ce texte dégradé, déroulé que tu nous offres à lire!.... je te souhaites plein de couleurs à vivre demain !... ;-))

    · Il y a plus de 2 ans ·
    12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

    Maud Garnier

    • Demain est un mystère, profitons déjà d'aujourd'hui ;-) Merci ma toute Mauve

      · Il y a plus de 2 ans ·
      Ananas

      carouille

    • ;-)

      · Il y a plus de 2 ans ·
      12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

      Maud Garnier

  • Là où il y a un regard, il y a des couleurs. Une vie qui se prépare à éclater.

    · Il y a presque 3 ans ·
    Mai2017 223

    fionavanessa

    • Merci pour cette jolie phrase Fiona : "là où il y a un regard, il y a des couleurs". Je l'adopte.

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

  • La vie vraie, je veux dire, la vie vivante, ce n'est pas fait que de choses simples et gaies. Mais ce qui blesse, ce qui est difficile est tout aussi nécessaire. Tout aussi vrai.
    L'essentiel n'est pas de ne jamais souffrir. Ni de ne jamais faire d'erreur. C'est au delà de ça. C'est de ressentir. Jusqu'au bout.

    · Il y a presque 3 ans ·
    Vie1

    thib

    • Ressentir, oui, c'est être vivant. Et c'est là que nous trouvons les mots.

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

    • Ou qu'ils nous trouvent ;)

      · Il y a presque 3 ans ·
      Vie1

      thib

    • Oui :)

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

  • Les couleurs, qu'elles soient vives ou pastel, te vont à merveille. Elle a raison Ellis, t'es une vraie magicienne. Ce serait dommage que le temps se dégrade.

    · Il y a presque 3 ans ·
    479860267

    erge

    • j'ai consulté la météo ce matin : grand soleil dans le cœur et éclats de couleurs dans la journée ;)

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

  • Un réveil. Carouille ce texte tremble et résonne en moi. T'imagines pas comment. Et pis, t'es une magicienne un peu, les couleurs et les mots, t'es une magicienne. Merci pour le tableau. O combien vivant.

    · Il y a presque 3 ans ·
    248407193 78b215b423

    ellis

    • Oui, les couleurs et les mots, ça va ensemble. Pour moi les gens, les événements, les émotions ont toujours une couleur. Alors comme pour l'instant je n'arrive pas à peindre...j'écris en couleurs ;) merci ellis.

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

  • Grâce à Erge, je ne suis pas passée à côté de ce texte qui m'a beaucoup touchée. Les couleurs reviendront vers toi, car tu es toi-même des tas d'éclats multicolores à toi toute seule.

    · Il y a presque 3 ans ·
    Yeza 3

    Yeza Ahem

    • Alors il faudra que je remercie l'ours !;) merci de ton passage, yeza, et de ce beau compliment ;)

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

  • Je peux t'assurer que ces couleurs seront ton devenir, tu es une battante

    · Il y a presque 3 ans ·
    W

    marielesmots

    • Oh Marie, quel plaisir ton passage au milieu de ce bug ! ;)) je n'ai pas ton assurance. Mais j'ai l'espoir, qui ouvre bien des portes . Et c'est déjà énorme ;)

      · Il y a presque 3 ans ·
      Ananas

      carouille

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