French way of death

Michel Chansiaux

Les crimes n'ont parfois pas de mobile, surtout en cas de guerre, la chair à canon, c'est de la viande déjà morte sur pieds.

« Sranje » marmonne Yussef. En tant que « néo-oustachi » croate, il a ferraillé dur en Ex Yougoslavie dans les années quatre-vingt-dix contre les milices serbes. Depuis ces péripéties guerrières, il s'est établi à Manhattan où il est convoyeur de fonds la journée et « fin voyeur de cons », la nuit tombée. Il trempe dans un business en plein boom : le « gang bang » pour bourgeoises. Yussef assure la sécurité des clientes en rut pour un gros bonnet qui organise ces soirées mondaines. « Sranje » redit-il cette fois à haute et intelligible voix. Il est cinq heures du matin passées, son service commence dans deux heures, mais Léa en est encore à demander un ultime « bukkake ». Léa, c'est le surnom de cette cliente reine, que l'on va chercher vers minuit à Greenwich Village et que l'on dépose à nouveau à cet endroit lorsqu'elle est assouvie. Il y a encore un an, Yussef pouvait espérer dormir à quatre heures. Mais petit à petit, sa Léa, elle fait du full-time ! Il lui en faut de plus en plus, de la mention « bm » on est passé à « tbm », du bon petit gars des salles de musculation, aux Mexicains, puis aux Blacks, et maintenant aux étalons prothésés chimiquement. Si elle est chienne dans sa libido, elle ne l'est pas avec les billets de cinquante dollars qu'elle distribue avec une déconcertante facilité à ses « porte-queue » pour avoir sa crème de nuit. « Encore plus généreuse avec moi » se console-t-il. Yussef va se faire cent billets comme nounou au retour tardif. Enfin, elle arrive. Yussef fouille dans sa poche à le recherche des clés de la Cadillac. Par prudence, il a déjà revêtu son uniforme de travail. Son flingue est dans le vide-poches de la voiture. Il a hâte de caresser sa crosse. Rituel associé au bruit de serpent de la jupe de cuir de sa divine Léa se glissant sur la banquette.

Sur le trajet du retour Léa est plongée dans ses réflexions. Yussef aussi. Il est fou de cette femme. Intelligente, fortunée, carnassière, cheveux bouclés, presque crépus, couleur de jais. Ses pensées divaguent sur son amour secret quand il la voit s'agiter dans le rétroviseur intérieur, sursauter et se retourner.

« Quand je te dirai, stop, arrête-toi aussitôt » lui crie-t-elle !

Elle ouvre son portable nerveusement.

«  Allô, Larry ?»

« Que veux-tu de si bon matin ? »

« Tu n'es pas chez toi, rien ne bouge, quand je sonne », lance-t-elle au hasard.

« Non répond-il, je suis à Boston, chez une amie en pleine dépression ».

« Merde, tu aurais pu prévenir, j'avais décidé une simulation improvisée d'incendie du camion de foie gras à l'aéroport ce matin, j'avais besoin de toi »

« Désolé, je ne désobéierai plus. » soupire-t-il en raccrochant.

« Stop » ordonne-t-elle à Yussef

Yussef se gare devant une petite échoppe d'un marchand de muffins. Ils s'y engouffrent. En attendant sa commande, elle pense à Larry et aux autres dont elle devient la référence intellectuelle. Ils ambitionnent de devenir une des branches dures du IEA (International Ethical for Animals) fondé récemment par des cinglés de la cause animale. Des végétaliens violents, paranoïaques, anti-fourrure, anti-corrida, anti-chasse. Léa les a convaincus de se concentrer sur l'essentiel, le transport d'animaux vivants, ce calvaire qui commence à la ferme et se termine à l'abattoir. La plupart des animaux passent par cette souffrance. Le reste n'est que symbole, leur professe t-elle.

Larry passe devant la boutique sans les remarquer. « Suis ce type, il va chez son frère, tue-les ». Yussef n'a pas le temps de dire ouf. Elle lui balance cinq mille dollars. « Je t'attends ici » dit-elle. À son retour , il revient et fait le V des deux mains. « Bien, se dit-elle, sans cette coïncidence et ce niais de Yussef, mes lieutenants étaient sur le point de me faire un enfant dans le dos. Lequel, sans doute ce putain de camion, en réel ». Léa travaille d'arrache pied dans les milieux libertins pour imposer le foie gras à gogo et les produits des terroirs de Gascogne. Des agapes qui rapportent des millions à ses mentors. Son bras armé : les idéologues ou cons utiles qu'elle manipule. Son vrai prénom est V. Elle est Béarnaise et lobbyiste. Sa cible, affaiblir les producteurs locaux, qui brinquebalent cruellement les animaux asservis et favoriser les importations. Mascarade démagogique, certes mais efficace. Action : s'en prendre à des types comme Yussef. Cette brute qui transporte des viandes à baiser vivantes ! Comme cette agnelle qui programme sa mort pour demain. Yussef rien qu'une troisième carcasse sacrifiée pour la bonne cause. 

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