Ghost Cat

coob

Ce texte a été écrit dans le cadre du club d'écriture Extraction-Désenfumage # 9. Le sujet donné était : un texte comprenant les 10 mots suivants :  IMAGINAIRE - TORPEUR - LION - OIGNON - OUBLIER - NOUS - AUTOMATIQUE - SERIE - FOLIE -TICKET

                       GHOST CAT

Il avait décidé de monter à la rencontre de la brume.

Elle arrivait du col par lambeaux légers qui, lorsqu'ils passaient devant le soleil, donnaient à la vallée des allures de théâtre d'ombres. Il était très fier des centaines de photos qu'il avait prises du splendide massif montagneux illuminé, des nuages cabrés dans le soleil, des arbres silencieux enveloppés de leurs pelisses blanches.

Pour lui l'enfant de Brooklyn, élevé au bord de l'Atlantique, le Colorado était comme un pays imaginaire.

Au Refuge du Col, où il avait bu un chocolat chaud, il avait demandé s'il pouvait acheter un ticket de bus pour redescendre au village. Le patron avait ri et lui avait conseillé de partir immédiatement s'il ne voulait pas avoir à faire la descente de nuit à travers la forêt.

Il avançait à présent aussi vite que possible, accompagné du seul bruit de ses raquettes dans la poudreuse. Le chemin serpentait entre les arbres couverts de neige. Il distingua un panneau de bois sur lequel était gravé: DANGER, RISQUES D'AVALANCHES. Une corde tendue entre deux arbres interdisait le passage. Il s'arrêta un instant pour resserrer la sangle de son sac.

La lumière déclinait rapidement.

Je déteste cette heure entre chien et loup, pensa-t-il.

La brume l'encerclait peu à peu, par l'arrière.

Lorsqu'il releva la tête, un immense chat se tenait au milieu du chemin.

Il retint son souffle.

Un grand chat roux, tout en longueur, avec des yeux clairs et comme deux crocs noirs qui encadraient sa bouche blanche.

Il repensa au poster accroché au-dessus de sa table au Refuge. C'était le même. Le lion des montagnes, un puma.

Il abaissa tout doucement la main qui tenait encore la sangle de son sac et appuya sur le déclencheur de son Reflex automatique, qu'il portait autour du cou. L'appareil prit une série de photos en rafale.

D'un seul coup le vent se mit à hurler à travers les arbres. La brume s'épaissit et de gros flocons commencèrent à tomber. Il sentit une étrange torpeur l'envahir, accompagnée d'une soif subite et incompréhensible. En contrebas un groupe de choucas tournoyaient en silence.

Subitement, le puma se dressa sur ses pattes arrière et se transforma en vieux chef indien au visage émacié. Son immense coiffure de plumes bougeait à peine malgré le vent furieux. Il avança d'un pas et tendit la main. Il avait l'air déterminé, le visage fermé, la bouche tombante, et bien qu'il ne paraisse par armé, il ne désirait sans doute pas faire connaissance.

Tout était noyé dans le blanc à présent, le vent était tombé d'un coup et Ted ne pût s'empêcher de penser à la Complainte du Vieux Marin de Samuel Coleridge :

I had killed the bird

That made the breeze to blow

Le Vieux Marin du poème avait abattu l'albatros qui suivait leur bateau, et déclenché une sécheresse impromptue. Lui n'avait pas tué le puma mais peut-être qu'avec ses photos, il avait ... Il retira son gant avec ses dents et éjecta la carte SD de son appareil, puis il s'avança et la tendit à l'indien. Celui-ci la prit, se remit à quatre pattes et détala dans les bois.

Ted regarda sa longue queue disparaître derrière les arbres ...

La nuit était tombée à présent. Il vit des phares en contrebas et décida de couper directement vers la route.

- Allez monte donc, mon gars! Rien de tel qu'un bon vieux RAM 1500 pour te ramener à bon port! Où que c'est-y que tu crèches? À l'Hôtel de la Piscine, hein ? Tu dois pas être de chez nous pour trainer dans ces parages à c't'heure. Ben t'es tout pâle, t'aurais pas croisé le chat fantôme par hasard ? C'est comme ça que les Indiens appelaient les pumas à l'époque, rapport à ce qu'y chassent qu'à la tombée de la nuit. Y'a même une vieille légende qui raconte qu'avec leur queue, ils attisent les tempêtes et font disparaître les montagnes. C'est ma Nanny-Nana qui me racontait ça quand j'étais môme, elle avait sûrement du sang Shoshone ou que'que chose ...

Tout seul à sa table du restaurant de l'hôtel, en attendant sa soupe à l'oignon, Ted Wainwright, jeune professeur de littérature à l'université de Columbia, essayait de se raisonner. Il était bien placé pour savoir que les légendes étaient des histoires. Et que les histoires relevaient de la fiction. Or, sa rencontre dans la forêt relevait de la folie pure et simple.

Discrètement, il fouilla dans son sac à la recherche de son appareil photo. Il le posa sur ses genoux et d'un coup d'ongle ouvrit le compartiment de la carte mémoire. Il passa son doigt et ne sentit que le vide. Il le souleva à la lumière : rien.

Il ferma les yeux. Il n'y avait plus qu'une solution: essayer d'oublier.

La petite fille de la table d'à côté avait collé son nez à la vitre. L'éclairage extérieur n'illuminait que du blanc, compact, sur lequel était tombée la nuit.

Elle se retourna et demanda:

- Maman, qui a volé la montagne ?

  
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