Il faut être gentil avec son intérieur

Thierry Kagan

Tôt, le soleil entame son taf.

Avec, je me lève.

J’abandonne lâchement la chambre à coucher sans la remercier, alors qu’elle m’a cocooné sans rien demander.

Comme tous les jours.

Mais encore un peu plus aujourd’hui.

Et les rituels s’enchaînent.

Dans la cuisine, je caresse le chat, sors une boîte et la lui pose telle quelle sur le dos.

Ca glisse. Obligé. A lui de gérer.

Puis, dans le salon.

Je m'affale dans le fauteuil. Nous sommes étourdis. Moi, par la nuit, lui, de me retrouver pour de longues heures.

D’une main, je trempe un doigt sur deux dans l’eau des fleurs, sur le guéridon, juste à côté (un truc pour m'empêcher de fumer la première cigarette de la journée… mais pas la seconde).

De l’autre, je balaie les restes d’un magazine d’extrême droite (même pas drôle) et profite de son inattention pour lever les yeux sur ma femme.

Celle que je n'aime pas pour les siens, bruns, qui n'ont pas l'avantage d'être beaux, mais seulement celui d'être deux.

Celle dont le crin - qui me fait peur, même dans la nuit - pousse toujours et partout un peu dru.

Mais avant tout, celle qui m’aime et qui héritera bien un jour.

Elle n'arrête pas de me regarder depuis mon entrée dans le living.

De son portrait, au-dessus de la cheminée, elle se donne du mal pour me plaire.

Elle est droite, elle est fière, elle veille.

Mais !

Mais malgré l’extrême fluidité de tout ce qui se passe, je me mets à douter.

Je ne reconnais pas ma maison, celle de tous les jours. Il y règne comme de l’hostilité.

D'abord, je n'ai pas de femme.

Une femme, c'est rare, ce qui est rare coûte cher et faut pas déconner.

De plus, le tableau qui est là n’y est clairement pas pour faire joli.

Ensuite, c’est quoi ce chat ?

Je perds moi-même mes poils et j'ai autre chose à faire que de recoller ceux des autres.

Enfin, je ne suis pas d'extrême droite puisque j’apprécie quelqu'un qui a un ami dont le père a lu une étude comparée sur les noirs, les arabes et les juifs. Et il n’a pas ri.

Mais bon sang, que se passe-t-il ? Mon métabolisme s’emballe. Je transpire. Les perles, très vite, font dans le jet.

Descendre aux fondations m’aidera peut-être à comprendre ce qui se trame dans mon intérieur.

A la cave, il fait sombre, je ne reconnais rien.

Peut-être pour me mettre à l’aise, l’endroit tente de me refiler un vélo. Tout rouillé, le vélo.

Mais c’est généreux. Touchant même.

Pour remercier, je lui allume la lumière.

Ca ne marche pas. Et il n’y a même pas de fenêtre pour compenser.

Couche en plus, la porte claque derrière moi. Je vais pour lui parler, mais rien à faire.

Je m’acharne : elle est braquée, elle ne lâche rien.

En tâtonnant, je décèle le joint en caoutchouc qui en fait tout le tour : je suis donc en vase clos.

Je respire comme un buffle et de moins en moins à ma guise.

Rassurant mais inquiétant à la fois, il n’y a pas que moi qui se plaigne. L'air geint, à sa façon. Il se raréfie, il ne se suffit plus à lui-même.

C’est une situation de crise, donc chacun pour soi.

Je me mets à sa place, on lutte. Je me plaque au sol, il s’enfuit, au plafond, contre les murs.

Je rouvre quelques cocottes remisées afin de gober les derniers ilots d’oxygène. Mais c’est insuffisant.

Je manque d'air et forcément, mon cerveau divague.

Il veut me repasser le meilleur de ma vie.

Et il se plante.

Ce qu'il me montre est inepte : à dada sur un bidet, à la campagne avec tante Michèle ; tout à coup, un sourire lumineux, une Rolex : c'est un gosse de bonne famille.

Il me tend... il me tend les clés de son coupé.

Qu'est-ce que j'en ai à foutre, de sa bagnole !

Puis le noir, cette fois-ci à l’intérieur du crâne. 

L'azote m'euphorise, l’envie de me laisser aller me taquine.

Ah ! Il reste un fond d'air dans un coin.

Il me sourit.

Et puis... et puis il éternue.

Le con.

Un fond d’air, vraiment, ça n’est plus ce que c’était.

Dehors, le soleil continue sa course.

Dedans, je vais mourir bêtement.

J’essaierai de faire mieux la prochaine fois.

Et d’être plus regardant avec mon nouvel intérieur.

  • ah là j'ai bien plus aimé, je me suis marrée, surtout " à dada avec tante Michel" j'ai éclaté de rire. Bon, c'est très stressant ton truc, c'est assez dingue mais il y a quand même une certaine jubilation qui se dégage de l'écriture et c'est surtout cela que j'ai trouvé touchant.

    · Ago about 7 years ·
    Bbjeune021redimensionne

    elisabetha

  • Merci Choupette !
    Effectivement, c'est important de penser aux coins

    · Ago about 7 years ·
    Img 20190711 155330

    Thierry Kagan

  • Après kiné, boulot et visite à maman Alzheimer...je relis avec un autre regard...ce soir c'est plein d'humour dans les coins...même celui qui éternue,(!) ça fait du bien. Je pense que je lirai tes textes le soir plutôt le soir que le matin.

    · Ago about 7 years ·
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    Choupette

  • Vu de l'extérieur, un régal d'écriture !

    · Ago about 7 years ·
    Sdc12751

    Mathieu Jaegert

  • T'a fumé la moquette? Humour 2éme ou 3éme degré? J'ai fumé aussi!Commentaire 2éme degré!

    · Ago about 7 years ·
    Moi

    Yvette Dujardin

  • j'aime beaucoup le ton de ce récit et belle écriture!!!

    · Ago about 7 years ·
    Mariage marie   laudin  585  orig

    franek

  • Je l'ai lu attentivement, comme chacun de tes textes...je pense qu'il y a plusieurs lectures...suivant notre état d'esprit, bien plus que le tien...Et chaque fois il me "dit" autre chose. Ce matin, c'est noir...je le relirai ce soir. Parce qu'il le vaut bien.

    · Ago about 7 years ·
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    Choupette

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