La Mesure du voyage

austylonoir

C'est le genre d'endroit où le temps s'arrête, des persiennes inclinées dans un café de Patras, à trois minutes du port, entre deux oliviers. Assis dans coin à respirer le parfum viril, l'odeur de grains et d'arômes mélangés. Et derrière les vitres, les rumeurs de la route. Je finis mon café et pars pour Athènes.

Un camion qui s'arrête pour me prendre en stop, tu viens d'où, il demande, de France, je dis. J'ai un cousin à Marseille, Alexandros, tu le connais? Non...non, pas vraiment... Mais tu sais quoi, il reprend, j'aime bien ta gueule de bourgeois français, t'as la même tête que mon frère, regarde dans le portefeuille, je te l'aurais bien présenté, sauf qu'il est mort lui aussi. De toute façon, on finit tous par perdre tous notre vie en gagnant cet argent...

Il me laisse après la raffinerie, sous le soleil de treize heures, vingt-et-un kilomètres de goudron devant moi, une route qui coupe droit, sans le moindre embarras, et s'enfonce dans l'Acropole comme une erreur de l'Histoire.

Je décide de marcher pour m'acheter du silence, quitte à suer du t-shirt en sandales de touriste, à me poser des questions que les autres ne se posent pas, est-ce qu'il suffit de partir pour se dire qu'on voyage?

Je m'assoie dans une taverne pas trop loin de la mer, on me sert une salade et treize calamars, et aussi à côté, des brochettes d'espadon. J'écoute les conversations des petits vieux aux cheveux blancs, je comprends quelques phrases et je souris au fond de moi, des souvenirs lointains de ma jeunesse ici...

Comme la fois où mon père roulait de nuit dans une ferme, et qu'il a éteint les phares de la voiture pour me montrer toutes les ténèbres de l'univers et sa poudre étoilée. Et dans mon regard d'enfant, et dans mon coeur encore tendre, quelque chose battait soudain la mesure, comme un message ancien, un truc un peu prophétique, la sensation d'une proximité retrouvée avec quelqu'un que je n'avais jamais vraiment quitté.

Je dépose un pourboire sur la nappe en papier, puis laisse les petits vieux à leur conversation agonisante, à l'âge où l'on ne parle plus que des petits-enfants partis à Boston, du temps qu'il fera ce jeudi au soir, et parfois mais pas trop, d'un ami qui est mort.

Encore une fois je retrouve la rectitude de la route, son tracé plat dans l'arrondi des collines. Bientôt j'entre dans le tumulte du centre-ville, son bruit, sa saleté, ses murs blancs fissurés qui ont trop bu la poussière, qu'on dirait presque qu'ils la recrachent dans un éternuement silencieux. Les dédales d'Athènes, l'antique, la légendaire, comme une ode au passé dans le klaxon des taxis.

Comme une envie soudaine de prendre la mer, répandre l'écume sur les sentiers parcourus, débarquer en conquérant sur une île déserte et voir avec humilité le soleil se coucher.

Et alors qu'Athènes s'illumine de sa nuit, les foules se déploient dans le rire et le murmure, tantôt dans l'exubérance et tantôt dans l'intime, comme un soir qui ne finira pas, comme un songe d'une nuit d'été. Et je me dis que partir c'est d'abord s'éloigner de soi, et ce n'est jamais qu'au retour qu'on prend la mesure du voyage.
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