La vie ne tient à rien.

Hervé Lénervé

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’une histoire vécue.

Quand j'étais jeune, je passais toutes mes vacances dans un hameau près d'Auxerre. Je n'y avais qu'un seul copain, un agriculteur. Il était fort de corps comme un bœuf, mais assez faible de caractère. A douze ans il conduisait déjà des tracteurs, alors que je n'arrivais même pas à enfoncer la pédale de débrayage, tant elle était dure.

Plus tard, adulte,  alors qu'on s'était un peu perdu de vue, il me raconta une anecdote qu'il n'avait jamais racontée à personne. Un matin, il montait la rue étroite du hameau avec son tracteur attelé d'une herse de trois mètres de large, il était à la hauteur de la dernière maison, après c'était les champs. Dans cette dernière maison du hameau vivait une famille nombreuse avec un nom de poisson que je ne révèlerai pas. Les enfants au nombre de treize ou quinze, je n'ai jamais réussi à les compter tous en même temps, étaient, comme il se doit, des garnements notoires.

Mais revenons à mon copain qui montait la rue étroite. Il était attentionné à ne pas griffer les murs de façade avec sa herse. Il s'apprêtait à passer une journée monotone, des heures, les yeux dans le vague, la pensée à la dérive, des heures d'aller-retour dans des champs interminables. Sur la route à la limite où elle devenait un chemin de pierres et de terre, un carton d'emballage d'aspirateur traînait là, abandonné à l'abandon. La première idée, la première tentation, c'est futile, est de l'écraser pour égayer un peu, une journée de routine sans stimulation. Mon copain orienta donc légèrement son énorme machine vers le frêle emballage. Puis, que ce passa-t-il réellement dans sa tête, à la dernière seconde, il décida de l'épargner. Il ne put rien me dire sur la raison de ce changement, car il ne la connaissait pas lui-même et à l'instant où la roue avant du tracteur frôlait le carton, mon copain le vit bouger légèrement, une sorte de frisson de carton. Bien sûr, vous avez deviné qu'un des garnements n'avait rien trouvé de mieux à faire que de s'y glisser dedans. Un jeu innocent d'enfant qui se fait chier à longueur de temps.

Mon copain dépassa le hameau et arrêta sa machine. Il n'était pas du genre à philosopher, pourtant ce jour-là, il mesura à quoi tenait les tragédies, comment des vies pouvaient basculer dans le drame pour un instant de flottement, un instant de rien. Vous me direz que c'est le cas de tous les accidents et qu'il n'y a pas d'accident intelligent, certes, pourtant, ici quand l'instinct agit plus que l'esprit, on ne peut qu'être abasourdi et abasourdi, mon copain l'était. Mais après un temps de récupération, il alla faire son dur travail de nourricier de la planète.

Le cerveau est complexe, les facteurs décisionnels ne sont pas toujours conscients, donc restons en-là, sans tomber dans des conjectures parapsychologiques.

PS 1. Est-ce que les parents au nom de poisson se seraient aperçus qu'ils leur manquaient un enfant ?

PS 2. Je pars en villégiature ce weekend, je répondrais aux commentaires que lundi, désolé !  :o))

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