L'aube à Leksand

Yannick Darbellay

Leksand, Suède.

Je suis parvenu un peu avant l'aube devant une cabane aux façades de bois rouge, entourée de bouleaux frissonnants. J'ai coupé le moteur et suis descendu du véhicule, avant de m'étirer longuement. La propriétaire ne devait arriver que quelques heures plus tard, alors j'ai fermé la voiture à clé, et me suis enfoncé dans le bois de conifères adjacent. Le sentier, tapissé d'aiguilles sèches, serpentait entre des épicéas décharnés, et des buissons chargés de baies savoureuses. L'air embaumait la résine et la mousse humide. Un merle a percé le silence avec ses trilles mélodieux. J'ai marché ainsi une vingtaine de minutes, avant que le chemin ne débouche sur une crique enchanteresse.

Émerveillé, je me suis immobilisé, les mains sur les hanches et les pieds plantés dans l'herbe grasse. Autour de moi, il y avait le petit froid venu du large, courant à travers la brume matinale, il y avait les bras noirs des pins accrochés au rivage et le bruit des feuilles froissées par des esprits égarées. Il y avait encore le clapotis des poissons en chasse, et tout un foisonnement de vie bruissante qui imprégnait mon âme endolorie. Et j'ai fermé les yeux. J'ai évoqué l'image de mon père, et pour la première fois depuis des semaines, je me suis senti apaisé.

Mon père venait de mourir. Ça n'avait pas de sens. La mort n'a pas de sens. J'ai perdu mon père, et je me suis perdu. Et pourquoi fallait-il qu'il meurt ? Alors j'ai attrapé mon sac à dos, j'y ai mis quelques affaires, juste l'essentiel, et du chagrin, et de l'oubli, et j'ai sauté dans sa vieille volvo d'homme pratique. Elle sentait le tabac.

J'ai roulé, roulé sans fin. Et j'ai dormi sur la banquette arrière. J'ai traversé les orages, les tempêtes, j'ai roulé vers le nord. J'ai mangé des souvenirs à la chaleur d'un feu de bois et j'ai perdu ma trace entre deux horizons. J'ai cherché mon chemin dans les collines boisées, dans l'ambre de l'aquavit, puis pleuré des larmes d'orphelin, dans le secret des bois, des larmes pures qui roulaient dans ma barbe et perlaient au bout des poils fous, dorées comme des trésors de pirate. Avec mes poings, j'ai cogné les troncs fissurés d'épicéas bienveillants, puis me suis affalé à leurs pieds. J'ai dormi sur un lit de fougères, et me suis réveillé sous la nue étoilée. J'ai croqué des étoiles avant de reprendre la route pour arriver enfin à Leksand, au cœur de la Suède, où j'avais réservé pour quelques jours une cabane isolée.

Les premiers rayons du soleil se sont frayés un chemin à travers la brume qui se levait. On aurait dit des éclats de miel qui scintillaient sur les flots. Je me suis allongé dans l'herbe. Puis me suis endormi. C'est Inger, la propriétaire, qui m'a tiré de mon sommeil. Elle a posé une main sur mon épaule et m'a secoué gentiment. Quand j'ai ouvert les yeux, elle a ri, et c'était comme un chant d'amour. Dans mon ventre, j'ai senti s'envoler des oiseaux effarés, vers les sommets, vers le cœur. Elle m'a proposé d'aller visiter le logement et j'ai dit oui. L'intérieur était chaleureux, clair et boisé. Les jours qui ont suivi, je les ai passés à me promener torse nu, un carnet à la main, allant par monts et par vaux, comme un aventurier sauvage. À chaque halte, j'écrivais la lumière, et la pluie, je dessinais le frémissement de l'eau et le brame du grand cerf barbu. Et le soir, rentré dans mon cabanon chaleureux, je m'asseyais près de la cheminée pour écrire encore. J'ouvrais en grand mes carnets colorés, et j'y décrivais des sentiments : de la tristesse, la solitude, l'émerveillement, l'enthousiasme et la joie.

Et la sérénité.

Le jour, quand venait Inger et que je me trouvais là, j'attrapais une chemise imprégnée de violette et de vent, avec encore un peu de soleil emprisonné sous le tissu. Elle s'approchait avec ses yeux plongés dans les miens et des messages muets qui courraient entre nous.

Il a fallu que ça arrive. Un soir, devant la cabane alanguie, je l'ai serrée entre mes bras, l'enlaçant toute entière dans mon amour d'homme. Puis nous sommes allés au bord de l'eau. Je l'ai allongée sur la mousse, avec des gestes d'orfèvre, et elle s'est accrochée à moi. Les bords du lac Siljan. L'amour sur un tapis de fanes. Inger, Inger. Les poissons ont happé nos soupirs, à la surface du lac. Le parfum sauvage de l'amour et des mauves. Nos sueurs mélangées. Odeur fauve d'homme, de femelle et de mâle. Haleine, fougère, résine. Inger, Inger.

Plus tard, nous nous sommes baignés. Puis nous avons parlé jusqu'à ce que la nuit tombe. J'ai entendu le cerf, au fond des bois qui bramait une dernière fois. Inger a frissonné. Alors, main dans la main nous avons parcouru le sentier à tâtons, trébuchant sur nos rires. Nous nous sommes échoués auprès du feu, puis dans le lit de la cabane enchantée de Leksand.


Le lendemain je partais pour la France, le cœur chagrin, et l'âme renouvelée.

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