Le grand plongeon

manulelela

Je tombe. J’écarte les bras pour mieux prendre l’air. 84 mètres avant de me fracasser sur l’eau.

Comme sur du bitume. J’imagine déjà ma tête explosée, mon corps déchiqueté. Ça s’appelle le grand plongeon. Quelque part, c’est drôle, enfin si on veut, car quand j’étais petit, je voulais devenir champion de plongeon, comme dans la pub. Je souris.

75 mètres. Autre petite digression, j’en ai encore le temps, j’ai toujours adoré les ponts. J’en ai visité dans ma certes courte mais néanmoins remuante vie. Le Golden Gate de San Francisco. Le pont Charles de Prague. Le pont Nanpu à Shanghai. Même celui aux 17 Arches du Palais d’été. Des vieux. Des modernes. Surplombant des fleuves. Ou des routes. Des canaux ou des voies ferrées. Mais ce que je tiens pour acquis, c’est que ça se finit toujours de la même façon : un gros tas de chaires explosées. Et celui-ci ne fera exception à la règle, même si le gros tas, cette fois, c’est moi.

60 mètres. Le pont de Brooklyn. C’est ici que tout va se finir. Car c’est ici que tout a commencé ! C’est là que je l’ai rencontrée. La pute. La salope. Celle qui m’a donné l’amour. Celle qui a osé me le reprendre. Elle m’aimait ? Tu parles. Elle l’aimait, lui aussi et lui surtout. J’en ai mis, des mois, avant de me rendre compte qu’elle s’était unie pour la vie, quelques mois auparavant, sûrement en robe blanche et en toute naïveté. Pour elle la robe blanche, pour lui la naïveté. Elle n’était pas faite pour ça. Elle était comme une abeille qui butine, qui boit le nectar jusqu’à vous retirer toute substance. Comme une déesse qui vous chevauche mais ne vous offre jamais plus que ses cuisses.

50 mètres. Depuis des mois, je crève de savoir qu’elle dort avec lui, chaque soir, dans ses bras, qu’elle s’offre sans retenue, juste après avoir remis son alliance à son doigt alors qu’elle vient de me quitter. J’ai eu des doutes. Petit à petit. Elle n’était jamais libre le soir. Jamais le week-end. Elle ne m’accompagnait jamais dans les lieux publics, les expos, les restos. Elle voulait juste se faire sauter chez moi. Et alors que je l’aimais, elle passait du bon temps. Alors que je l’adorais, elle voulait juste mon organe en elle.

40 mètres. Mais maintenant plus rien n’a d’importance. Car je vais mourir. Je l’ai suppliée de me rejoindre ici. Pour notre dernière entrevue. Elle me doit bien ça. Pour s’être moquée. Pour m’avoir ridiculisé. Avoir trompé ma confiance. M’avoir pris pour un con quoi !

30 mètres. Je savais qu’elle accepterait. Elle n’avait pas le choix. J’ai menacé de tout dire à son mari. Là elle est en-haut. Je l’imagine, la main posée sur la bouche, étouffant un hurlement désespéré. Pour elle. Pas pour moi. Parce que de moi, elle s’en battrait les couilles si elle en avait. Non, elle hurle parce qu’elle comprend petit à petit. Sur le pont, il y a des caméras partout. Et ce qu’elles montreront bientôt, c’est la scène d’un homme se jetant d’un pont. Oh oui la dispute a été houleuse. Je l’ai bien provoquée. Je l’ai poussée dans ses retranchements.

20 mètres. Allez, je lui ai tout avoué avant de sauter. J’ai tué son mari. Cet après-midi oui. Pendant qu’elle m’attendait en vain dans un tout petit cinéma de quartier qui n’a pas de vidéo et dont j’ai graissé la patte de l’ouvreur avec toutes mes économies pour qu’il se barre et ne revienne pas. Elle n’aura pas d’alibi.

10 mètres. Je suis allé fracasser le crâne de son mari avec un vase. Offert pour leur mariage. Il l’a pris en pleine poire. Raide mort. Quelle jouissance ! Combien de fois a-t-elle rempli ce vase et donc déposé ses empreintes dessus ?

5 mètres. Tout ça parce qu’elle voulait le quitter pour moi mais qu’il n’a pas accepté. Oui, elle lui a écrit une longue lettre. Restée sur le guéridon. Fou de rage alors qu’elle m’avait choisi à jamais, il a essayé de l’en empêcher. Elle l’a tué et a couru me rejoindre.

2 mètres. Mais moi je suis quelqu’un de bien. Je n’ai pas supporté. Je ne veux pas être complice d’un meurtre. Quelle horrible femme ! Me réserverait-elle le même sort dans quelques années ? Alors j’ai sauté. Elle m’a peut-être même un peu aidé. Dans le tumulte de la dispute.

Deux meurtres en quelques heures ça fait désordre.

1 mètre. Ce soir, tu dormiras en prison. Pour l’éternité.

50 centimètres. Tout est bien qui finit bien.

Plouf !

Report this text