Les derniers saltimbanques

enzogrimaldi7

     Un réseau de fils multicolores enchevêtrés, branchés sur des tableaux immenses, comme des fibromes tentaculaires bourrés de méga-octets, régulent la vie saturée des terriens. Plus rien ne semble les rattacher à une planète qui pourtant les porte encore. Ces cordons ombilicaux connectés à l'univers électronique dirigent tout, font, défont, refondent.


Tapis dans l'ombre, hackers, arnaqueurs et autres pirates de l'esbroufe internet, pianotent, encodent, décodent, cyber attaquent à tout va.  Le Pentagone, Microsoft et Facebook, pour ne citer qu'eux, pourtant protégés par des firewall valant plusieurs millions de dollars n'y échappent pas. C'est à se demander si les collabos ne seraient pas de retour.


Mais ces néo collabos, outre le fait qu'ils pratiquent, comme leurs ancêtres, la délation, sont d'un nouvel ordre dans la forme. Leur gagne-pain n'est plus vraiment de dénoncer leurs voisins mais de voler leurs données personnelles à des fins commerciales, ou politiques ce qui est du pareil au même: peu louables.


En fait, dans le fond, rien ne change: certains de nos semblables sont des vauriens qui trahissent ce que l'homme a de plus abject et qui en font, au cas où nous en douterions encore, une espèce superflue. Le pouvoir a toujours eu quelque chose d'illusoire, il l'est d'autant plus dans ce marasme virtuel navrant.


Tout ici s'égare, s'éloigne de l'honnêteté propre à l'artisan. Penché sur son ouvrage, il souffre de l'amener là où les règles de l'art l'ont toujours mené: la perfection issue d'un savoir-faire transmis de génération en génération qui n'a que faire du coût car sûr de son coup.


L'objet naît d'une alchimie comprenant une pincée de talent, une pincée d'ingénierie et une pincée de maîtrise. La justesse du geste ne vaut rien s'il elle ne s'effectue pas sur du matériau brut. Les as du clavier n'ont qu'à bien se tenir.


Ainsi le dernier lustrier d'art, saltimbanque dans l'âme au delà de l'éclat de son oeuvre, pourrait mettre la clef sous la porte. Avec lui s'éteindrait l'ultime éclairage orné d'un brin d'humanité: le scintillement des pampilles en cristal pour réfracter la lumière.


Les lustres n'ont cessé de raccourcir au fur et à mesure que les plafonds baissaient, au point qu'ils ont disparu, au profit de ceux qui avaient les idées courtes, parvenant encore et toujours à imposer leurs limites.


Quel est ce monde qui ne bâtit plus que des édifices aux allures d'hôpitaux tamisés de lumières blafardes? Écoles, mairies et même les églises perdent leur âme. Les tours ressemblent à des prisons, comme une prolifération de cages à lapins, que dis-je, de trous à rats low cost où la seule évasion possible passe par l'absorption de substances illicites.


Serait-ce pour créer un plus grand contraste avec la majestuosité des cathédrales ? Ces ultimes lieux de refuge où le son, la lumière et l'atmosphère demeurent intacts malgré la noirceur des façades tapissées d'obscure pollution que l'on ravale parfois comme on se lifte la peau pour combattre le temps, perclus de remords et de culpabilité.


L'ultime lustrier peine à sa survie. Mais il reste ici ou là quelques saltimbanques qui prennent le risque de se démarquer du formatage aliénant en gardant le verbe haut, la tournure espiègle, le déhanchement déroutant, le clin d'oeil moqueur, l'accent local, le regard qui tue, la mine patibulaire, le silence qui en dit long, façon métèque.


Ce sont des artisans qui cultivent une différence qui n'admet qu'un seul calibre: celui qui leur sert à dégommer l'abrutissement des temps dénués d'inspiration. Plus qu'une orfèvrerie, l'artisanat ne tolère pas le surfait, la broutille, l'à peu près. C'est une raison d'être.

                                                                           2018

  • Quel tableau noir et pourtant réaliste... Mais n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? L'homme est fait pour dominer son voisin, de quelque manière que ce soit. Tous les artifices, toutes les ruses, toutes les violences sont légitimées. Combien de savoirs, de savoir-faire, de connaissances sont partis en fumée ! Combien de bibliothèques du savoir sont parties en cendres ! Les GAFA combient le vide existentiel de l'humanité...

    · Il y a 4 mois ·
    Coquelicots

    Sy Lou

  • L'artisanat, le savoir faire, les règles de l'art ... Des mots anciens bafoués par d'autre comme "Start up" etc. Les temps changent, le monde évolue et il n'y a toujours pas de jury pour mesurer et dire tout haut à tout le monde s'il évolue dans le bons sens.

    · Il y a 4 mois ·
    Gaston

    daniel-m

    • I! évolue à l'envers, assurément! Merci.

      · Il y a 4 mois ·
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      enzogrimaldi7

  • La frontière est ténue entre l’artiste et l’artisan et certains artisans d’autrefois étaient plus artistes que certains artistes d’aujourd’hui...
    Le geste mille fois répété jusqu’au sublime mérite en effet admiration et hommage, ce texte le fait avec tout le dépit et la nostalgie qu’il fallait y mettre. Bravo.

    · Il y a 5 mois ·
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    sandrine-p

    • Nous retiendrons donc l'espagnol ''artesano'' qui illustre à merveille votre pertinente remarque.

      · Il y a 5 mois ·
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      enzogrimaldi7

  • Il subsistera toujours quelques irréductibles....

    · Il y a 5 mois ·
    Oeil

    anne-onyme

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