Lili aux quatre vents, ou : Quand et comment casser ses œufs

suemai

Non mais, trois heures qui se font la malle dans ma course à ...

Dimanche. Lili s'éveille. Il passe les midi. Ca frise la cata. Devant la glace, une petite ride tente de se faufiler. « Pas vrai ! s'écrit-elle. » Quoiqu'il en soit, hop dans la douche. Angoissée, ses mains s'accrochent résolument au pommeau. L'eau glisse sur sa peau et lui chuchote : « c'est aujourd'hui... c'est aujourd'hui, Lili, ou jamais! » La pression grimpe. Ça frise la tachycardie.

C'est parti. Slip rose et soutif assorti. Jeans et pull moulants. Un second café et la voici assise dans le sanctuaire des « laissés-pour-compte. » Quatre écrans gigantesques occupent toute la pièce. Lili s'assied au volant de son bolide. Son Smartphone en main, elle refait, pour la Énième fois, sa photo de profil. Elle télécharge le tout et se refait un cyber-look sur trois de ses sites de rencontre préférés, sans oublier son Facebook. Son calepin électronique à portée de souris. Papier et crayon à tout hasard, et la voici fin prête. L'arène aux amours lui ouvre toute grande ses portes.

« Voyons voir : oui… non… non… oui… oui… oui. La récolte s'annonce prometteuse. » C'est le beau brun qui l'accroche au départ. Sa fiche descriptive se lit comme suit : « Homme d'âge mur, propre de sa personne et non fumeur, recherche femme agréable, sportive, aimant les plaisirs de la vie. Relation d'un soir s'abstenir. » Elle note le nom du mec. Elle se déplace vers son écran Facebook et lance une petite recherche. Bingo! Il apparaît soudain. « Pas mal… hum... bien… wow ! sans enfants de plus. » Un petit tour rapide des photographies et la voilà conquise. Le type raffole des sports de plein air : un petit effort s'imposera de ce côté. Pour la cigarette : elle devra stopper ou ruser... un tantinet entendons-nous. Rien n'est impossible.

Tout en consultant le candidat suivant, un beau blond aux yeux bleus, elle n'avait pas remarqué cette petite excroissance au coin droit de sa lèvre supérieure. Élimination, il va de soi. Soudain, la petite cloche aux miracles titille. C'est le beau brun qui rapplique, suite  à son invitation. Elle balaie de la main une crise d'hyperventilation certaine et tape ses premiers mots. « Attention à l'orthographe, se dit-elle, ça peut vous tuer un contact dans l'œuf. »

Après un bon cinq minutes de clavardage, il désire la rencontrer. Café Louviers, centre-ville. La crise d'hyperventilation remet ça et c'est la course aux sachets. Après une vingtaine d'inhalations, elle se recolore, mais le temps lui, s'est offert du top-aiguille. Il ne lui reste que quinze minutes pour tout orchestrer : appeler Mimi pour convenir du code « d'état d'urgence. » « On ne sait jamais; on peut se prendre une gifle n'importe quand. Vaut mieux prévoir. » Et revoilà la question fatale des fringues. « Et puis, je n'ai pas le temps. » elle farfouille tout de même. « Allez… allez… maquillage ! » Elle parfait certains détails. Vivement, manteau noir et hautes bottes assorties – « le genre cuissarde. » – Chauffe-moteur déclenché. Montre : plus que vingt minutes. Après quelques sachets, tout baigne. Course vers la voiture. Elle déneige. Au volant et transis, elle s'engage dans l'agrippeur d'autos. Pas de pitié, tu ne loupes pas ta sortie. « Merde! Merde! Merde! » Dès sa sortie. Lili s'offre la déneigeuse. Ça y est, café Louviers à deux heures. Elle trouve un parking, mais se le fait chiper. « Enfoiré, hurle-t-elle » Elle refait le pâté de maison. Rien en vue. Elle doit se résoudre à s'offrir le méga stationnement à six étages et… à huit dollars « cinq euros » l'heure. Elle ouvre la porte du café en nage. Elle jette un rapide coup d'œil. Il y est. « Zut alors, angoisse-t-elle. » Un petit tour à la salle de bain, histoire d'ajuster le maquillage et les cheveux. Elle se plaque un sourire, prend un air décontracté et doit s'offrir le « hum, hum. » Le type, scotché à sa lecture, se lève aussitôt.

– Bonjour Lili, vous êtes très ponctuelle, une qualité que j'apprécie beaucoup…

« Non mais je rêve, s'énerve-t-elle. Condescendance et petite phrase assassine dès le départ. De plus, il a le nez fourré dans les pages sportives de cet infect journal électronique.»

- Oui, pardonnez-moi ce retard Marcel, une véritable congestion, je n'vous dis pas.

– Nasale… rigole-t-il à s'en étouffer, et il enchaîne : « mais au contraire, racontez-moi tout voyons… je vous ai commandé un café « latté » et une petite pâtisserie, celle que je préfère. »

Lili est déjà au désespoir. « Il s'esclaffe à ses pitoyables tentatives de blague. Le véritable mec contrôlant : « sa pâtisserie préféré », « raconte-moi tout » mais pour qui il se prend! » Lili sort de son brouillard et le questionne sur les sports qu'il pratique. Alors là, elle se tape trois cafés supplémentaires et, d'évidence, elle aurait pu s'offrir toute une manucure; c'est tout dire. Soudain, elle le regarde bien en face. « Ah ben ça… une chemise à carreau et cette sorte de veste boutonnée datant des années… ou plutôt du siècle dernier. Un pantalon d'un brun à… je me tais par courtoisie. Il empeste un parfum difficile à identifier. Un après-rasage bon marché, voilà! » Lili constate qu'il monologue encore et encore. Lorsqu'elle réussit à attirer son attention par un petit raclement de gorge, il renait et lui sourit d'un air hébété.

– Changement d'à-propos, Marcel, vous aimez le cinéma?

– Oui, bien entendu, J'adore.

– Et quel serait votre film fétiche?

– Bien, au risque de vous paraître snobinard : « Maman j'ai raté l'avion 1 » me vient instantanément à l'esprit. Remarquez, je n'ai pas encore visionné le second.

Lili se refait une crise d'hyperventilation. Elle souffle dans ses mains jointes et le malaise s'estompe. « Un con… qu'un con ce type! »  Sortant délicatement son téléphone de sa poche, elle envoie un texto rédigé au préalable. Après moins d'une minute, son Smartphone rugit.

– Pas si vite Mimi, comment ! Quoi ! Sarcelle a pris feu. J'arrive immédiatement.

– Quelque chose de grave ? s'enquiert Marcel.

– Oui, je dois vous quitter. Un véritable cauchemar. On me dit que mon chat a pris feu soudainement, combustion instantanée semble-t-il. C'est épouvantable.

Lili a délibérément choisi cette histoire abracadabrante par vengeance. Plus de trois heures qui se font la malle dans sa course à sa douce moitié. Cette rencontre s'avère une catastrophe. Marcel la regarde bizarrement. Il n'est pas dupe. « L'état d'urgence, se dit-il.» Lili s'envole. Pas le temps pour un au revoir; surtout à proscrire dans les circonstances. La voilà en pleine rue à courir. Dans un état indescriptible, totalement désillusionnée, frustrée, effondrée, elle démarre.

Afin d'oublier cet abominable rendez-vous, elle se rend au marché bien décidée à s'offrir une bouffe indécente. Puis, tout en se remémorant les dernières heures, elle se voit de retour à la maison, assise devant la télé, pop-corn en main. Elle se repassera : « When Harry meet Sally » pour la Ixième fois, afin d'y trouver un peu de réconfort. Finalement et misérablement, elle se trainera à sa chambre, rêvant de l'homme parfait, le mec craquant. Une caissière, au sourire usé, la sort de sa torpeur. Croulant sous les sacs, elle se rend à son véhicule et redémarre.

Arrivée chez elle, elle ouvre la porte extérieure et entre. Elle descend les quelques marches la menant à son appart. Elle réalise avec rage que son sac à main se trouve toujours dans la voiture. Tout en se retournant et trop absorbée par ce colossal échec, elle ne réalise pas qu'une personne lui marque le pas. Inévitablement, c'est la collision. « Il ne manquait plus que ça, bordel… j'ai droit à la totale ! »

Lili éclate en larmes. La victime de ce délicat incident pose ce qui lui reste d'effets au sol et attrape Lili au vol. Il tente de la calmer. Lili, reprenant ses esprits et honteuse de son comportement, se retire des bras de l'étranger. Les larmes s'estompant, elle relève la tête et entend de la bouche d'un homme plutôt mignon :

– Veuillez me pardonnez, mademoiselle, vous me voyez désolé, je suis le seul responsable de tout ceci.

Lili tente une réponse, mais sa voix baragouine quelques sons inintelligibles, un gribouillis sonore ressemblant vaguement à des excuses. Et la voilà qui remet ça.

Simon trouve le moyen de mettre un terme à ce larmoiement.

– Que pour rigoler, je crois que nos brocolis ont déjà fait connaissance. Alors, je me présente : Simon Selliars et vous êtes la mystérieuse propriétaire du 101, si je ne m'abuse. Pour ma part, j'habite le 301, deux paliers au dessus.

Lili redevient Lili et retrouve sa pleine lucidité.

– Heureuse de vous rencontrer Simon, je me nomme : Lili! Lili Castan et sans accent; évitons toute méprise dans les circonstances. Vous me pardonnerez cette stupide crise de larmes. Je suis confuse.

– Mais non, il y a des journées comme ça… faites gaffe à votre manteau, je crois que nos œufs avaient aussi des choses à se dire, éclatèrent-ils de rire.

C'est ainsi que Lili et Simon se tombèrent dessus. « Façon de parler. » Il fallait bien casser ses œufs quelque part. Ils fraternisèrent toute la soirée et toute la nuit, et ce,  pour bien des années. Ce même soir, un excellent merlot californien à la main, Simon propose l'écoute de « When Harry meet Sally. » Voilà qui laisse Lili pantoise. Elle en attrape des crampes.

Qu'est-ce à dire :

(1)   Que les sites de rencontres demeurent inefficaces et qu'il suffit d'attendre la descente du voisin du troisième palier? Voilà qui est fort peu probable, ne sachant pas que cet homme existe et qu'il habite là-haut. Du moins supposons-le.

(2)   Que sans les sites de rencontre, il deviendrait impossible d'être sujette à une collision avec un quelconque Simon? Bien, les sites de rencontres ne favorisent pas nécessairement la floraison de tels hasards, du moins le crois-je.

(3)   Que tout n'est que coup de dés et que mère-destinée prendra tout en main et nous offrira le paquet-cadeau tant attendu ? Encore là, j'hésite à me conforter dans un tel raisonnement. Si tout était déjà écrit, il y a un moment que Donald Trump ne serait plus de ce monde – pardonnez-moi cette insidieuse digression.

(4)   Qu'il faille attendre, attendre et attendre et que, soudain, sous un ciel à la guimauve, à l'odeur légèrement caramélisée, une adorable étoile scintille, envoûtant notre rêveuse déjà toute en nage ? – entendre au sens noble du terme. Bien, ai-je réellement besoin de commenter cette farandole : Elfes, lutins et farfadets, tous au lit, tante Lili va nous raconter une incroyable histoire. Passez vite vos pyjamas, les fées s'impatientent.

À moins « qu' » :

(5)   Qu'autant nos réseaux d'ami(e)s de chair et d'os, que la ribambelle de nos cyber-contacts, ne deviennent d'excellentes sources de référence ? Ce pourrait être là une réflexion valable et constructive, tant qu'on ne devient pas, à l'image de notre amie « Lili aux quatre vents », dépendants au point de s'offrir un méga sanctuaire : cette flamboyante arène aux amours.

Conclusion :

En l'occurrence ici, la règle du nombre d'or ou : l'algorithme du coup de foudre, s'exclut d'emblée. Ne demeure qu'une seule voie : freiner ses ardeurs et ne pas considérer ces sites comme des boules de cristal. Sûrement que votre « Simon » se terre quelque part. Laisser-le venir à vous dans un esprit calme et détendu. Pratiqué le lâcher prise et conserver une attitude Zen; seule garante d'un avenir meilleur.

  • Je reviens un peu sur le site, et suis ravie de lire cette histoire à mon retour ! J'ai trop laissé filer le temps, j'essaierai d'être plus constante :) ! A quand la prochaine ?

    · Il y a 3 mois ·
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    souricettedunet

    • alô souricettedunet, un pseudo bien particulier^^ merci alors pour ta lecture et fêtons donc ton retour + Sophie

      · Il y a 16 jours ·
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      suemai

  • Chuis pas de la génération "rencontres internet" , mais j'imagine qu'à la fin nos anges gardiens ont du boulot !

    · Il y a 4 mois ·
    Oiseau... 300

    astrov

    • alô, ouais, il s'agit d'une parodie et è la fois d'une très légère étude psychosociale. Bref et vlan pour les AG +++

      · Il y a 4 mois ·
      6a012876c02e5d970c019affb02dba970d 500wi

      suemai

  • Très belle originalité dans cette histoire pleine de rebondissements et d'humour autant que de recul :)

    · Il y a 4 mois ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • alô Lou, il y avait longtemps que je n'avais publié^^ pauvre Lili, se réfugiant dans ce carrousel d'ordinateurs : la salle aux miracles^^ L'eau de sa douche avait bien raison; c'était effectivement pour aujourd'hui... bisous

      · Il y a 4 mois ·
      6a012876c02e5d970c019affb02dba970d 500wi

      suemai

    • Je suis contente d'avoir retrouvé ta prose :)
      Une bise aux douceurs du printemps

      · Il y a 4 mois ·
      Coquelicots

      Sy Lou

  • bonjour j'aime bien votre texte, une petite nouvelle rigolote et sympa, bien écrite. dommage d'avoir rajouté les commentaires qui ne s'imposaient pas. Mais, bon, ce n'est que mon humble avis

    · Il y a 4 mois ·
    Bernie aux automn'halles

    Bernadette Dubus

    • alô Bernadette. Nous voilà en en plein débat fondamentaliste : la finale d'un texte. Dans un sens tu as raison et d'un autre, j'estime que la finale apporte une dimension particulière et oriente le lecteur dans son propre questionnement. Ce n'est pas simplement un texte humoristique, mais une réflexion sur le ou les moyens utilisés, par Lili, pour rencontrer son âme sœur. Ma démarche oblige le lecteur à sa propre questionnement (du moins je l'espère).
      En ce qui concerne ta position, oui tout ça alourdit le texte, qui se veut, au départ, vraiment humoristique. Il existe toujours un message dans n'importe quel texte. On finit par le décoder, hourra! Mais voilà qu’ici, se pose un hic : on se doit de supporter le lecteur dans sa réflexion et non dans ce jeu à dénicher les éléments clés qui feront dire qu’un texte nous parle de : (... ...) et de (…)

      · Il y a 4 mois ·
      6a012876c02e5d970c019affb02dba970d 500wi

      suemai

  • C'est très original Sue, ces deux là étaient fait pour se rencontrer !

    · Il y a 4 mois ·
    Version 4

    nilo

    • alô ma belle, Et oui, Nicole, il fallait bien casser se œufs quelque part^^^^ plusieurs grosses bises

      · Il y a 4 mois ·
      6a012876c02e5d970c019affb02dba970d 500wi

      suemai

    • Des grosses bises, ma jolie.

      · Il y a 4 mois ·
      Version 4

      nilo

  • Superbe Sue ! Et voilà comment un site de rencontres peut en favoriser une vraie !

    · Il y a 4 mois ·
    Louve blanche

    Louve

    • alô, Louve, oui ces sites permettent et favorisent la rencontre d'une personne complémentaire, mais il ne faut pas que ça devienne la foire de la folie^^^^ bises à toi

      · Il y a 4 mois ·
      6a012876c02e5d970c019affb02dba970d 500wi

      suemai

    • Tout à fait d'accord, cela deviendrait vite une obsession ! Gros becs !

      · Il y a 4 mois ·
      Louve blanche

      Louve

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