Moi, Clé des champs

Colette Bonnet Seigue

Prendre parfois la Clé des champs est un palliatif à la mélancolie

 

Je suis la clé, l'indépendante, la rebelle ! Non, je n'ai pas de servitudes comme mes consœurs de trousseau. Elles ne jouent pas les filles de l'air comme moi, elles sont disciplinées, sans défense, esclaves du porte-clés, du sac à main ou, toutes entières complices des malfrats cambrioleurs.

 Je suis le passe-partout invisible des aventuriers, des poètes, des rêveurs, des trouillards, des vagabonds. Quand la vie se fait trop monotone, hop ! En un tour, j'éloigne les turpitudes ! La campagne est mon lieu de prédilection. Pas plus tard qu'y hier, une pauvre femme désemparée m'a prise au cœur, j'ai eu pitié d'elle, je lui ai ouvert mon pêne pour mieux s'évader. Aujourd'hui, la voilà libérée du carcan conjugal ! J'aime aussi ce doux rêveur solitaire qui m'emprunte pour larguer les amarres. Je me fais solidaire des vagues océanes ! La mer mon autre lieu d'évasion. Je suis clé des champs, mais aussi celle des grands larges !

J'aime à souhait ouvrir ces horizons interdits, sans  frontières, parfois sans but, juste pour  se laisser emprunter, voilà tout !

Ainsi, je règle les conflits en douceur, le temps d'un voyage, d'une irrésistible envie de solitude. J'ouvre un paysage, un nouveau chemin pour une nouvelle rencontre.
Comme je vous disais, mes vrais amis sont les poètes. Pas le temps de chômer, noctambules même, ils sont toujours en perpétuelles demandes.

Un tour de clé sur rimes et les voilà en route pour les nuées.

Là, c'est Alfred de Musset, il me prenait toujours en fredonnant :

            « C'était dans la nuit brune

Sur un clocher jauni

            La lune

Comme un point sur un i… »

 Ou encore son homonyme,  vous avez deviné,  Vigny, un peu tristounet-mélancolique :

« J'aime le son du cor, le soir au fond des bois »

 Moi, je l'aime bien, aussi, je lui ai ouvert : « des montagnes d'azur, des cascades qui tombent des neiges enchainées » Je lui ai  offert : « sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées »

 Puis, Hugo qui ne cessait pas de me solliciter pour : « Son demain dès l'aube »

« Demain dès l'aube à l'heure où blanchit la campagne

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends

J'irai par les forêts, j'irai par les montagnes

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps »

Ça c'était bien moi !

 Ou encore : « Une allée au Luxembourg » quand Gérard de Nerval m'a empruntée :

« Mais non, ma jeunesse est finie

Adieux doux rayon qui m'a lui

Parfum, jeune fille harmonie

Le bonheur passait, il a fui !

Mais non, mon bon monsieur, vous auriez dû m'apprivoiser,  pour retrouver ce bonheur perdu !

Et puis, grâce à moi Baudelaire  dans « Sa vie antérieure »

« A longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins peignaient de mille feux »

Un torturé qui m'a souvent laissé tomber dans son Spleen !

Pour  « L'albatros », là, je l'ai bien aidé !

 J'ai été aussi l'inspiratrice de Hérédia pour son « Soleil couchant »

« L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre

Ferme les branches d'or de son rouge éventail »

 Ne parlons pas de Rimbaud et de son copain Verlaine qui me prenaient souvent, jusque dans leurs tristes beuveries.

En effet, en un cliquetis, je peux être le meilleur ou le pire, c'est toute l'ambiguïté de mes trous de serrures invisibles. On peut me prendre aussi bien pour un tour de chambre que pour un tour du monde dans la tête.

Voilà, j'étais même dans les yeux de ce chat de Maurice Carême :

« Le chat ouvrit les yeux

Le soleil y entra »

 Vous avez bien compris que j'ai un faible pour l'évasion poétique :

 Je suis la clé

Des noctambules.

Un point-virgule

Et, libérées

Du cervelet,

Les peurs diurnes

En infortune !

Clé des champs

Sans cliquetis,

Juste un moment,

Sans trous d'souris…

 

 

 

 

 

 

 

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