Petite chronique de la misère

Jean Louis Michel

Christian a mal aux pieds dans ses nouvelles chaussures noires. Ce n’est pas la première fois. Ces chaussures sont toutes faites pareils, toujours trop serrées sur les côtés. La longueur est bonne, mais jamais la largeur. Alors il sait qu’il va encore passer des heures à les nourrir de crème et à les bourrer de papiers, le soir, pour qu’elles aient enfin la bonne forme.

Chez Christian, les pieds sont sacrés, ils sont ses principaux outils de travail. Depuis six années maintenant, il est employé comme vigile aux Galeries Lafayette. Cela fait presque une vie, quand on n’a pas trente ans. Ça lui parait vraiment beaucoup et il ne compte plus les chaussures qu’il a étirées patiemment, le soir, avec ses crèmes et ses bourrages de papiers.

Si Christian a mal aux pieds avec ses chaussures, c’est parce que dans sa famille tout le monde à les pieds larges, mais vraiment larges ! C’est aussi une caractéristique banale parmi les africains, des pieds adaptés à la marche sur des sols cabossés, alors que les gens d’ici ne marchent pieds-nus que sur la moquette de leurs salons.

Christian sait bien qu’il devrait penser à autre chose, se concentrer sur son travail de vigile. Il sait que lui aussi est surveillé et qu’on attend de lui qu’il fasse le travail pour lequel il est payé, alors il essaye d’oublier ses pieds.

La direction aurait bien remplacé chaque vigile par une caméra de surveillance, mais il faut bien qu’il s’en trouve pour faire le sale boulot : arrêter les voleurs à l’étalage, leur demander de vider leurs poches ou leurs sacs quand les voleurs sont des voleuses. Il y a des vols tous les jours. Le plus souvent des produits de parfumerie, des ceintures, des stylos de prix, de la lingerie. Des articles facile à ranger dans une poche de manteau ou au fond d’un sac à main.

Quand c’est une caméra qui détecte un indélicat, une voix dans son oreillette lui explique qui arrêter à la sortie. L’opération doit impérativement se faire le plus discrètement possible. Aux Galeries, on ne plaisante pas avec la manière. Elle se doit d’être efficace, rapide et discrète.

Mais ce matin, Christian à mal aux pieds. Un vrai mal de chien, la douleur est quasi insupportable. Il aimerait s’asseoir et les enlever, il aimerait plonger ses pieds dans une bassine d’eau tiède pour les relaxer. Pour tout dire, il aimerait être encore dans son lit à côté de son épouse, dormir encore un peu et revoir les couleurs du village de son enfance comme elles apparaissent dans ses rêves.

 Mais chez lui il fait froid. Très froid. Fatou n’a pas d’emploi, lui gagne une misère, tout juste un SMIC. À deux,  même dans leur petit logement de la porte de saint Ouen, le petit salaire ne suffit pas pour faire face à toutes les charges. Il y a deux mois que l’électricité est coupé et une vague de froid s’est abattue sur l’Europe entière. Heureusement, il y a le gaz.

Il se rappelle, un sourire au coin des lèvres, que la première fois qu’il avait vu la neige, il avait pris les flocons pour des plumettes de poules qui tombaient du ciel. Il était sorti voir le phénomène, en avait pris dans le creux de ses mains et les avait vu fondre très vite. Aujourd’hui la neige, il déteste. C’est froid, ça rend la chaussée glissante, c’est mortel.

Heureusement, le magasin est climatisé. Christian passe de temps en temps sous l’appareil qui pulse de l’air chaud, à l’entrée. De là, il voit chaque jour entrer les clients du magasin. Des clients aux poches pleines, biens habillés, de belles femmes très élégantes, trop maigres aussi à son goût, mais qui ressemblent à celles qu’il voit en ville dans les vitrines, sur les panneaux d’affichage. Ça aussi, ça le change de son village et des valeurs qu’on lui avait inculquées. Les femmes d’ici n’ont aucune pudeur, aucune retenue.

Marie-Laurence est arrivée en fin de matinée, quand le magasin est plein à craquer. En cette période de fin d’année il y a tant et tant de visites dans les allées qu’il est difficile d’y marcher. Il y a tellement de monde que parfois même elle a l’impression de ne plus toucher le sol – ambiance super héroïne – et cette situation lui offre ce qu’elle est venue chercher, l’invisibilité. Qui pourrait, dans ce tohu-bohu, cette foule compact, remarquer quoi que ce soit ?

Marie-Laurence est ce qu’on appelle communément une étudiante précaire, une pauvre. La jeune femme est issue d’un milieu social trop pauvre pour la soutenir dans ses études mais trop riche pour obtenir une bourse d’étude conséquente. Sa vie à Paris est faite d’entraide avec les autres étudiants. Fauchés ou pas, ceux de son entourage sont plutôt solidaires quand il y en a un dans la mouise.  Parfois c’est un petit ami qui l’aide à payer son loyer, parfois elle ne peut pas assurer. Sa propriétaire avait été bienveillante au début, maintenant elle la harcèle pour obtenir son fric. Marie-Laurence se dit qu’en magouillant un peu elle pourrait obtenir des aides du CROUS, elle connaît d’autres étudiants comme elle qui falsifient des documents administratifs, des feuilles d’imposition de leurs parents à grands coups de Photoshoping. Elle n’ose pas. Elle a trop peur des conséquences, elle n’aimerait pas se faire virer de la fac, elle aurait trop honte.

Pourtant, elle a des besoins impératifs : manger, dormir, se chauffer, étudier, se vêtir. Alors elle hiérarchise ses besoins en fonction de ses moyens. Elle mange peu et mal, ne se chauffe pratiquement pas et dort souvent sous d’épaisses couvertures pour oublier le froid. Elle a bien pensé faire des petits boulots pour gagner ce qu’il faut, mais c’est à chaque fois tombé à l’eau. Il y avait toujours trop d’heures à faire et elle ne peut se permettre de compromettre son année. Elle doit beaucoup réviser. Maintenant, pour se vêtir, elle vole.

Oh bien-sûr, elle ne vole pas beaucoup ! Il s’agit essentiellement de lingerie, de T-shirt, de petites choses. Mais à chaque fois elle a le sentiment à la place de l’œuf, d’enfourner un bœuf dans son sac. Sa grande peur est de se faire prendre, de se faire désigner à la foule comme la coupable d’un crime, qu’on la pointe du doigt. Alors à chaque fois, c’est avec la peur au ventre qu’elle vient se fournir, mais c’est aussi paradoxalement quand elle a un peu d’argent en poche qu’elle saute le pas. Elle se dit qu’au moins, si elle se fait prendre elle pourra payer, alors que si elle n’a rien, le risque c’est que les vigiles appellent la police. Ça la terrorise. Parfois, quand elle a vraiment faim et qu’elle se lasse de ses purée-jambon, elle vole un fromage  à la supérette de son quartier, il lui arrive même de manger entre deux rayons. Elle prend un panier à l’accueil, elle le remplit, se sert dedans, comme si elle avait l’intention de payer à la caisse, puis elle le laisse dans un coin, comme si elle devait aller chercher autre chose, dans un autre rayon et elle s’en va, sans rien prendre, mais repue.

Marie-Laurence à honte. Honte de sa condition, honte de devoir voler pour s’en sortir, honte d’avouer à ses parent qu’elle a du mal à s’en sortir, honte de vivre dans un pays qui n’offre pas les conditions nécessaires à tous les étudiants d’étudier sans avoir à se soucier de ce qu’ils pourront manger le lendemain. Honte que ça lui arrive à elle. Elle a honte mais elle refuse de vivre au niveau de ses maigres moyens. Pour sa connexion Internet, elle utilise un vieux portable prêté par une amie et le réseau Wi-fi d’un voisin anonyme. C’est un autre étudiant féru d’informatique qui a cracké l’accès du réseau sécurisé.

Aujourd’hui, Marie-Laurence a décidé de prendre quelques petites affaires. Des chaussettes, un T-shirt de marque et des dessous un peu chics. Elle a choisi la marque et la boutique, et s’est saisie de quelques affaires dans les bras à essayer dans une cabine. A l’intérieur, elle sort de son sac un aimant qui pèse lourd et lui scie l’épaule. C’est avec ce bloc d’acier trempé de Baryum qu’elle démagnétise généralement les dispositifs de sécurité. Cette astuce, elle se la partage avec un copain dans la même situation qu’elle. Ça n’a pas toujours été simple : plusieurs fois les cartouches d’encre lui ont pété entre les doigts. Maintenant, l’opération ne dure qu’un bref instant, à la suite de quoi elle n’a plus qu’à enfiler les affaires, cacher les chaussettes derrière la doublure de son sac qu’elle a pris soin de découdre sur une petite longueur et sortir de la cabine. Les dispositifs antivol, elle les déposera un peu plus loin, dans la poche d’un blouson, sur un portant.

Christian a toujours mal au pied, c’est bientôt la pause déjeuner. Dehors, la neige ne cesse de tomber alors que la foule sature l’atmosphère d’une fine vapeur, chaleur et sueur. Le brouhaha l’empêche de se concentrer sur les ordres qu’on lui donne dans son oreillette : surveiller tel homme douteux, telle femme trop curieuse. Il sait juste que bientôt c’est la pause, qu’il pourra, après la relève, se mettre à l’abri dans la petite salle de repos au sous-sol. Un espace exiguë et tout sauf convivial, juste une kitchenette, une table et quelques chaises. La misère, encore une fois, pour le petit personnel. Le luxe du magasin avec ses petites boutiques, ses produits hors de prix, ça lui fait envie, à lui aussi. Il y a bien eu quelques petites combines parmi la foules des petites mains du grand magasin, il se serait bien laissé tenter après les heures de fermetures, mais il y a eu des plaintes, des renvois aussi pour ceux qui se sont fait avoir et la police. Christian n’a donc jamais essayé.

Alors qu’il pense à ses pieds et à son estomac, un sifflement strident se fait entendre à sa porte. C’est là, tout près de lui. Une jeune fille au regard effrayé autant que surpris, une pauvre fille dépareillée s’est figée. Marie-Laurence à fait un bond en passant le portillon électronique, elle en aurait pissé dans sa culotte ! Elle blêmit, ses jambes flageolent, le vigile la fixe dans les yeux et s’approche.

Christian voit la détresse dans les yeux de la fille, il sait déjà ce qu’il s’est passé. Cela fait un moment que la direction peste contre l’importance de la fauche, qu’elle s’énerve après ces dispositifs anti magnétiques que l’on trouve en vente sur des sites de commerce en ligne et qui permettent d’enlever les grosses plaques à pointe d’acier sans difficulté. Un matin ils ont élevés les niveaux de sécurité en insérant un fil d’acier sur d’autres parties des vêtements. Une parade plus discrète. Marie-Laurence s’est fait avoir, bêtement.

Un ordre dans l’oreillette, Christian appelle la jeune fille : « vous pouvez ouvrir votre sac mademoiselle ? » Marie-Laurence, en silence, incapable de parler, ouvre son sac. Christian n’y voit rien. Il ne veut rien voir. Il le voit bien que la fille à faim, elle n’est pas différente de lui. Alors il la laisse s’en aller. C’est juste un défaut de la machine. Quand il lui rend son sac il lui fait un petit signe, un clin d’œil amical. S’il avait voulu la fouiller, Christian aurait vu passer sa pause déjeuner, la possibilité de s’asseoir et d’enlever ses chaussures. Il y a déjà tant de pickpockets mondaines dont il faut s’occuper, qui sortent des sacs et des parfums de sous leurs manteaux comme on exhibe des trophées, ce n’est pas d’une pauvre dont Christian  s’occupera aujourd’hui, non, il a trop mal aux pieds. Quand on lui demandera des explications il dira simplement « fausse alerte » ou « c’est un bug de la machine ». Pour l’instant il regarde la jeune fille s’en aller le pas pressé. Il la regarde jusqu’à ce qu’elle s’engouffre dans l’escalier de la bouche du métro. Christian regarde sa montre, il est l’heure, il va pouvoir manger et retirer ses chaussures.

  • Merci elsa. Il n'y a que "Marie-Laurence" qui soit réelle, Christian, lui, n'existe pas. Enfin, je veux dire, il est la somme de tous les vigiles que l'on croise partout, de ces types que l'on engage parce qu'ils sont plutôt balaizes, payés à coups de lance-pierres. Alors je ne sais pas ce qu'aurait donné cette rencontre dans la vraie vie...

    · Ago over 8 years ·
    Stamped 500

    Jean Louis Michel

  • la rencontre prévisible de deux "exclus", chacun à leur manière, avec une chute qui réchauffe le cœur et que l'on aimerait bien réelle... mais (?). Merci Jean-Louis pour cette nouvelle pleine d'humanité!

    · Ago over 8 years ·
    Locq2

    Elsa Saint Hilaire

  • Oui, malheureusement, c'est ce qui fait mal avec ton excellent texte... La misère bel et bien vécue, par toutes les Marie-Laurence, étudiantes de misère, les Christian, fauchés chroniques sous-payés au smic. On le sait, mais ça fait toujours du bien de le redire, surtout quand c'est fait avec talent.

    · Ago over 8 years ·
    Jos phine nb 7 orig

    junon

  • Merci ! Je tiens à préciser que "Marie-Laurence" existe bien, avec un autre prénom, j'ai juste ajouté le vigile. Le reste, la fauche, la misère, c'est du 100% vécu.

    · Ago over 8 years ·
    Stamped 500

    Jean Louis Michel

  • mon coeur a palpité d'angoisse jusqu'à la fin, et enfin les petits méprisés par les gros plein de fric qui se gavent en exploitant les plus faibles, arrivent parfois à s'en sortir en s'entraidant. Belle histoire.

    · Ago over 8 years ·
    Effet2

    mirellehdb

  • j'ai beaucoup aimé, très agréable à lire

    · Ago over 8 years ·
    Tyt

    reverrance

  • Merci, merci !

    · Ago over 8 years ·
    Stamped 500

    Jean Louis Michel

  • j'ai adoré. c'est vraiment bien! ça se lit tout seul! plein de coeurs et un coup de coeur!

    · Ago over 8 years ·
    Img 0052 orig

    Karine Géhin

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