Piège presque mortel

gordie-lachance

Henry entra dans la chambre et trouva son vieux copain Akim en train de jouer à Ultimate Destruction V. Il était vautré sur la moquette, avec la nuque appuyée sur le rebord d’un vieux fauteuil. Personne ne pouvait se sentir à l’aise dans cette position. Au bout d’un moment, Akim obligea son personnage à sauter dans un puits en flammes et lui tendit une main lourde et moite. Henry sentit un creux se former dans son estomac en voyant le héros partir en fumée.

− Ave, Henry.

− Ave, Akim ! répondit Henry sans entrain. Comment tu vas ?

− Moyen, mais on s’en moque. Je t’ai appelé pour que tu essayes un truc incroyable. Il m’a coûté les yeux de la tête, près de trois cents ducats, mais j’ai pas encore eu le cran de l’essayer...

Il se leva d’un bloc et alla chercher un casque-connecteur d’un gris opaque, en le tenant comme s’il s’était agi du Saint Graal. 

− Oh ! dit henry, tu sais je ne joue plus trop, avec les cours et tout...

− Arrête, tu es le meilleur joueur que je connaisse !

− Peut-être, mais tu ne connais presque personne… en plus, on raconte de drôles d’histoires sur ce nouveau procédé, l’immersion. Il parait que ça donne mal à la tête et même pire...

− C’est parce que les yeux du joueur perçoivent du mouvement, mais pas son oreille interne… certains doivent s’envoyer des cachets contre le mal de mer pour pouvoir jouer, mais je suis sûr que ce sera pas ton cas.

− Si tu le dis...

− Allez, fais pas d’histoires et installe-toi.

Henry s’assit à contrecœur et se laissa équiper.

− Je marche dans ta combine, mais je veux que ce soit ta sœur qui vienne me réveiller…

Akim eut un mince sourire : il savait parfaitement où étaient les faiblesses de son ami.

− D’accord, gros malin… te bile pas, le seul vrai risque, c’est quand on a  pris de la Substance 2. Un type du huitième district est entré en immersion chargé à bloc. Mauvaise idée ! Les voisins ont appelé la Vigie pour se plaindre des hurlements. On a retrouvé le type enveloppé dans du film conservateur et perché en haut d’une armoire. Il croyait que des microaraignées étaient sorties du jeu pour le bouffer. Tu te rends compte ! Ils ont mis trois plombes pour le sortir de là… J’avais eu l’info, alors je suis arrivé sur place au moment où ils l’embarquaient. Ces crétins se gondolaient de rire. Il y en a même qui avaient ramené des araignées en polymère pour se foutre de lui. Mais tu aurais vu ses yeux, lui il ne rigolait pas… allez, je te mets Dead Demona, je sais que t’as un faible pour elle…

Henry avait de plus en plus de mal à déglutir. Il ne s’était plus senti aussi mal depuis qu’il était monté dans un centrifugeur pendant la Grande Quinzaine de la galerie commerciale. Mais un moment d’intimité avec Ariane valait bien quelques sacrifices.

Il vit bientôt apparaître la guerrière mongole à la taille fine sur le petit écran témoin de la console.

Le casque lui donnait l’impression d’avoir mis la tête dans un aquarium.

− Voilà, c’est fait ! s’écria Akim. Le temps que les substituts nerveux se connectent et tu…

Henry n’entendit pas la fin de la phrase. Le monde venait de se dissoudre autour de lui, le propulsant dans une sorte de néant à la fois opaque et fluide comme une coulée de mercure. Il était dans ce qu’on appelait « la Soupe ». L’étape la plus dangereuse du jeu, pendant laquelle le processeur faisait ses premiers branchements sur le système nerveux central du joueur pour pouvoir communiquer au cerveau ses propres informations.

Il savait que la plupart des accidents se produisaient à ce moment précis, généralement des paralysies partielles avec pertes temporaires ou irréversibles de facultés cognitives, comme celles qu’on subissait parfois avec les drogues de synthèse…

C’était absolument terrifiant.

Il se dépêcha d’envoyer une impulsion mentale et l’affichage holographique apparut.   

   Energie vitale disponible : 100%

   Arme proposée : déchargeur à protons

   Munitions : 100%

   Identification au modèle : 100%

   Ennemis abattus : /

   Quotient de survie : total

Henry envoya le plus vite possible un nouvelle impulsion pour démarrer le jeu. Il lui sembla alors qu’une main énorme le retournait comme un gant et dispersait ses entrailles aux quatre coins du cosmos.

Et soudain, il fut dans la jungle.

A l’intérieur de Dead Demona. Il avait toujours voulu essayer d’être une femme, pour voir ce que ça faisait. Mais dans ces conditions…

En tout cas, l’initialisation avait réussi.

La partie commençait, sans le moindre temps d’adaptation. Et manifestement, Akim ne l’avait pas envoyé dans le niveau des débutants : Demona courait et sautait à une vitesse incroyable. A vous donner la nausée. La végétation était dense, et des feuilles épaisses et coupantes lui cinglaient sans cesse le visage ou s’accrochaient à ses vêtements, mais elle ne ralentissait pas.

A chaque foulée, ses jambes fines et nerveuses martelaient puissamment le sol. Elle sautait sans peine par-dessus des troncs abattus hauts de cinq coudées, franchissait des fossés grouillants de reptiles en agrippant des lianes d’une seule main, pulvérisait des branches basses d’un jet de protons…

Henry se sentait complètement dépassé, largué, relégué au rang de spectateur impuissant.

Et puis elle s’arrêta net, s’accroupit et lança un coup d’œil circulaire en pointant son déchargeur sur les feuillages.

La forêt était sombre et anormalement silencieuse. Dans tous les jeux que Henry connaissait, le silence était synonyme de danger. Il percevait uniquement la respiration saccadée de la jeune femme et les battements précipités de son cœur. C’était très réaliste. Bien qu’il se sache parfaitement à l’abri dans ce corps d’emprunt, il sentait monter en lui la peur de l’inconnu, car Akim n’avait pas dit quel ennemi il avait programmé.

Et puis il y eut un sifflement, suivi d’un crépitement dans les feuillages. Une flèche ultra légère écorcha l’aine de la guerrière. Henry sentit jusque dans son âme la brûlure fugace du graphite.

Vraiment très réaliste…

Sa peur était telle qu’il envoya une impulsion cérébrale incontrôlée. Demona se mit à tirer dans tous les sens, de façon totalement inefficace.

Les troncs gorgés d’eau explosaient avec un bruit mou. Les feuilles hachées par le faisceau de protons libéraient des nuées de vapeurs acides qui se collaient sur sa peau et poissaient ses cheveux.

Une seconde flèche, partie d’on ne sait où, se ficha dans la cuisse gauche de la guerrière. Henry, électrisé par la douleur, la lui fit arracher aussitôt, effectuer un retournement arrière et se remettre à courir.

La forêt s’obscurcissait de plus en plus et le sol devenait spongieux. La course de Demona perdait de son assurance. Sa cuisse s’engourdissait, alourdissant son pas et la faisant trébucher. Son témoin d’énergie ne cessait de baisser…

En tout cas, Henry ne perdrait pas sans se battre, l’aiguillon de la douleur avait réveillé en lui une rage insoupçonnée. Cette fois, il prenait le combat à son compte.

Il actionna mentalement le détecteur de chaleur qui faisait partie de l’équipement de Demona et vit deux halos pourpres qui évoluaient entre les feuillages, à une trentaine de mètres sur sa droite. Il tira deux rafales et les halos virèrent au noir, signe qu’il avait atteint les cibles. Mais trois autres apparurent aussitôt sur sa gauche, puis quatre devant… il en venait de toute part, et bientôt les flèches se mirent à pleuvoir en déchirant sinistrement les feuillages.

Il tenta de la faire courir plus vite, mais le témoin d’énergie était au plus bas. Totalement épuisée, Demona tirait maintenant au hasard.

Deux flèches la touchèrent en même temps, l’une dans l’épaule droite et l’autre dans la gorge. Elle lâcha son arme et tomba à genoux, couverte d’un sang bleu vif.

Henry, au comble de la fureur, ne sentait pas les nouvelles blessures de la guerrière. Juste le goût brûlant de la défaite.

Ses injonctions mentales restaient désormais sans réponse. Il n’avait pas tué assez d’ennemis et la réserve d’énergie, insuffisamment rechargée, s’était définitivement tarie.

Demona s’écroula et la flèche qu’elle avait dans l’épaule s’enfonça dans son omoplate avec un grincement écoeurant.

Extrêmement réaliste…

S’il avait été dans son propre corps, Henry aurait sans doute vomi sur le champ. Il n’aspirait plus qu’à le réintégrer au plus vite et à oublier ce calvaire, mais un long moment s’écoula sans que rien n’arrive. Les arbres centenaires continuaient de remuer leurs branches chargées de lianes au-dessus de sa tête, le sang bleu vif de Demona continuait de couler…                                                              

Il voulut crier, mais elle avait la bouche pleine de sang de synthèse. Elle ne parvint qu’à écarquiller des yeux rageurs et à produire une série de bulles azurées. Finalement, le décor se dilua, laissant la place à l’écran témoin.

Munitions : 27% 

Ennemis abattus : 9

Bilan énergétique du personnage habité : zéro                                           

Déconnexion du sujet

Ensuite, ce fut le noir absolu, et l’absence attendue de toute douleur.

Puis il y eut un éclair lumineux très intense et les sensations revinrent brutalement : douleur, écoeurement, élancements dans les bras est les jambes… l’impression d’avoir des lianes odorantes sur le visage… non, plutôt des cheveux, longs et bouclés.

Henry ouvrit les yeux. La lumière était crue, blessante, l’accommodation difficile. Il y avait une forme très proche… un visage penché, avec un regard attentif et tendre.

C’était Ariane. 

− Vas-y doucement, disait-elle d’une voix basse et chaude. Tu as eu un petit souci mais rien de grave, ça arrive tout le temps. Redresse-toi… là…

Il se pressa contre elle, assez pour sentir la chaleur de son corps, et une vague de bien-être le submergea…

  • Donc, c'est pourquoi je refuse de jouer avec mon petit fils, c'est flippant quand même!

    · Ago almost 7 years ·
    Moi

    Yvette Dujardin

  • Je suis très touché par ton commentaire, j'avoue que je n'ai jamais su quoi penser de ce texte, qui fait partie d'un ensemble plus vaste... quand à la Carla, elle s'arrondit tranquillement !
    bien à toi, Tom

    · Ago over 8 years ·
    Yinyang

    gordie-lachance

  • C'est tout simplement magnifique et Ariane me semble avoir beaucoup plus de personnalité que Carla Personne... compliments !

    · Ago over 8 years ·
    Photos libres.com orig

    3d0

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