Saturnin.

eukaryot

A tous ceux qui m'ont envoyés leurs recommandations, je n'ai pas encore eu le temps de vous lire, mais je n'oublie pas ;)

C'est ce matin là qu'il comprit une fois pour toute que tout le monde autour de lui trimbalait des petits bouts de cadavres entre les dents. Cela ne sautait pas aux yeux, il détestait les détails trop visibles. Non, une observation longue et minutieuse, yeux plissés insistants, regards fugaces, coup d'oeils appréciateurs pour confirmer. Il y avait bien, dans les espaces dentaires, près des gencives, à la pointe d'une canine, de minuscule miettes carnées pourrissantes, brunes, jaunes. Sur les bouts de langues, derrière les mots l'haleine. Aux commissures sans gêne. Postillons lambeaux dans les barbelés des barbes.

 Un résidu qui parfois se détachait au détour d'un discours, pendant l'équarrissage d'une phrase. Il avait remarqué que les gens qui en avaient le plus étaient les présentateurs télés. Drôle de coïncidence, pensa-t-il lorsqu'il s'en fit la remarque.

Ca le turlupinait, ça le grattait dans la tête, ça l'obsédait même franchement un peu. C'est pas raisonnable, se dil-il soudain très inspiré à être raisonnable.Alors il oubliait. Il s'oblige à oublier. Il a oublié. De quoi vous parliez?

Mais pas loin jamais très loin, à la lie, la lisière, cette fringale allumée refuse de se voiler.

Alors il  observe   avec délice, avec rapacité vorace, son avidité livide vidait invariablement sa vue de toute autre sujet, ça l'obsède maintenant ça l'entête c'est une fête carnassière de charognarde pourrissement. Une fois appris que le monde entier pue de la gueule, difficile de pas se demander pourquoi ne pas se délecter à son tour des méphitiques fumets fermentés dans l'alcôve des palais. Pas de raison, il ne veut plus être raisonnable. Ca c'était plus haut, avant.

Il se mit à mordre. Il voulait savoir pourquoi. Il voulait comprendre. Au début, il s'y prit mal, il mordait les vivants, il déchiquetait des chairs fraîches, elles se fachaient, il s'en fichait.
Mais la chaîr fraîche est rude, elle répond, épines et dentition dehors, elle rend les coups. Pas évident. Il faut se confronter, ruser, détourner, tricher, truquer, traquer, jusqu'à la dernière minute, guet-apens nocturnes des fois qu'il se tue à pas trouver. Mais le vivant est trompeur, le vivant s'échappe et se faufile quand on l'écharpe. Mourir par morsure c'est jamais marrant.

Donc, petit à petit, de moins en moins... Il repère d'abord les fragiles, les abîmés, ceux un peu derrière le troupeau, ou à l'écart. Ceux qui toussent, qui boîte, qui chancèlent, qui pantèlent, qui halètent, qui allaitent, qui têtent basse. Puis les malades, les mourants, les immobiles, les vaincus, de plus en plus loins, de plus en plus dans l'image de la mort, dans l'image de la mourante incarnation.
Et puis, un jour, un corps laissé là, bord de la route, yeux vides regard incertain. Il s'approche. Il inspecte, renifle, tourne autour, cerne, tatonne, tapote, palpe, gratte, puis il approche la face et lèche du bout. Il recule, il regarde à gauche à droite, inquièt, circonspect. Il tremble excité, apeuré. Il se rassemble, s'asseoit accroupi.

Il croque.

C'est encore tiède, c'est pas raide du tout mais un peu fort, fermenté ce qu'il faut, pas tout à fait, un peu vert finalement. Il croque tant et tant, il déchire les tendons avec délectation et s'empiffre de tripes, pathétique ravi, il régurgite et ravale les filets de viande trop tendre, il joue à jongler avec la langue, il fait rebondir les boulettes, avec patience, avec tendresse, il imprègne le jus sur le palais et fais pétiller ses papilles en claquant très fort les lèvres. C'est facile, faisandé pas trop fade, délicieux. Raffiné, se dit-il. Et commode, subodore une partie de lui pas tout à fait éteinte. Il la fait taire d'un "taratata" mental, à tout jamais.

Il comprend, il accepte alors, il quitte les vivants.
Et le voici, lui aussi comme les autres, yeux de verre regard absent.

 Il a des petits bouts de cadavre entre les dents.

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