Tard dans les nuits

riatto

Un soir j'ai croisé ce type, c'est simple : il ne parlait que de Romain Gary.

Je l'ai connu par un ami, qui lui ne parlait pas de grand-chose. De doses, de plans, de rendez-vous, de bonnes affaires pour le lendemain. Un ami cher oui, si on veut. Si on se met à calculer sérieusement ce qu'il nous a coûté, et puis après ?

Mais le type en question, rien du tout !

Après quelques rencontres placées sous le signe d'un hasard vaguement malchanceux et de quelques pleines lunes perdues dans le brouillard, lui le type, n'avait que Gary a la bouche. Partout, et à n'importe quelle heure.

En début de soirée, calmement, ça commençait par des clins d'oeil, des petits bouts de littérature complices dispersées en happy hours. Et puis, chaque fois sans exception, la soirée se prolongeant tard, tard dans le soleil du lendemain, le type y revenait de plus belle !

Et plus l'hiver nous réfrigérait sur les terre-pleins désertés, plus le type tout seul, s'enflammait. Les yeux comme des phares dans la brume.

Parfois le type disparaissait, mais fallait toujours qu'il revienne. De derrière une porte, d'un sous-sol, d'un coin de la rue, de n'importe où . En sautillant, à moitié nu, à cloche-pied à l'horizontale, dans tous les sens !

Il finissait par me revenir, chargé comme une mule bolivienne. De pauses coke-pipi à la va-vite, et dans la bouche toujours la même : Romain Gary.

A l'heure où même les épiceries s'endorment, le type se faisait savater, entre deux bancs, entre deux arbres, devant la station du boulevard, celle qui ne vend jamais d'essence.

A l'arrière des taxis collants, entre deux hoquets. Il avait beau se faire engueuler par le chauffeur rasé de frais, le type y revenait encore !

Le nez en choux-fleur bien mûr, lui le gars, ne se lassait jamais.


Romain Gary ! Emile Ajar ! Et chaque nuit deux résurrections. Chaque nuit la bataille d'Angleterre, et les Goncourts et les grands airs.
Après un temps j'en ai eu marre. Marre c'est assez dans le parler de chez nous.

Vous auriez sûrement fait comme moi, vous auriez fini par le perdre, en y jetant vos dernières forces.
Juste vouloir rentrer, dormir, et n'entendre plus parler de rien.

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