Biophage

Lézard Des Dunes

Biophage.

 

     Séoul, 21h36.

     Le soir étendait déjà son voile obscur sur l'immensité de la ville. Un air humide, dans lequel baignait les lumières de cette cité, s'entremêlant telles des guirlandes sur une toile goudronnée.

     Dans une petite ruelle de la mégapole, des bruits d'hommes, de voix et de vie s'échappaient d'une enseigne, juste au coin de la rue. Un petit restaurant en vérité. A la vitrine nappée de tissus rouges et encadrée de néons électriques grésillant.

     Le bitume était humide de la pluie tombée quelques heures plus tôt. Et les petites gouttes retardataires, une à une, faisaient chanter en concert le bruit de leur chute au gré des souffles chauds de printemps. Partout, une odeur persistante de nouilles sautées, de spécialités marines, de grillades et de sauces épicées emplissaient l'atmosphère. Coulant telles des rivières, des ruisseaux d'eau sombres parcouraient le lit des caniveaux sales, emportant divers déchets et mégots dans le gouffre béant des bouches d'égouts.

     Bien que peu fréquenté, le petit restaurant était néanmoins l'attraction de ce coin perdu de banlieue. Si bien que tous les soirs, ils y avaient toujours des couples, des jeunes gens, et des anciens qui venaient ici, partageant un moment convivial autour d'un verre d'alcool de riz ou de nouilles fraîchement cuisinées.

     Mais ce soir là, un homme avait fait irruption dans les habitudes calmes du petit restaurant, Un homme grand, arborant des cheveux hirsutes et une barbe mal entretenue. Il portait un simple costume noir avec une chemise blanche légèrement froissée, et de grandes lunettes sombres lui masquaient le visage.

     Il était entré, discrètement, trempé de pluie. Et sans prendre la peine de regarder le menu, il s'était approché du haut comptoir. L'homme c'était assit, droit comme un moine, le regard fixé en face de lui, ne prêtant pas attention au relatif silence qui avait suivit son apparition. Par dessus l’épaule, on le regardait furtivement, comme si l'on avait peur d'être démasqué. Ce n'était pas le genre de client que l'on pouvait observer par ici, louche, aux vagues airs de voyous. Tout était si calme ici. C'était dans un mélange de méfiance et de curiosité que les autres clients du restaurant accueillir l'étranger.

     La jeune serveuse qui tenait les commandes ce soir là n'y fit pas vraiment attention. Car bien que ce visage ne lui disait rien, il en restait pas moins un client, et temps qu'il payait sa note et n'amenait pas de grabuge, il serait bienvenu ici.

     Saisissant son carnet de commande, la demoiselle s'adressa à l'homme en noir qui n'avait pas bougé.

- Bonjour Monsieur ! Bienvenu dans notre restaurant ! Qu'est ce que je peux vous servir ?

     Pendant quelques secondes, l'homme ne sourcilla pas. Puis, levant les yeux vers la jeune fille, il répondit d'une voix monotone.

- J'aimerais quelque chose de vivant s'il vous plaît.

- De... De vivant ?

     La serveuse marqua un léger temps d'arrêt. L'air aussi surpris que dubitatif, elle reprit cependant.

- Enfin, de vivant. Vous voulez dire que vous voulez commander un poulpe cru avec ses accompagnements...

- Oui, je veux quelque chose qui frétille encore, qui bat, qui palpite, qui crie, qui pleure, qui joui. Je veux tout ce que vous avez d'encore vivant.

     La serveuse passablement surprise s'empressa de prendre la commande avant de s'engouffrer en cuisine. Bien que le fait de déguster des poulpes et des crustacés crus, voire vivants, était une tradition culinaire coréenne, elle n'était pas si courante que ça de nos jours. L'occidentalisation et le souci sanitaire amenant à préférer des cadavres cuits plutôt que des mets d'une fraîcheur inégalable. 

     Une dizaine de minutes plus tard, la serveuse revint en salle, portant une lourde assiette à bout de bras. Elle jeta un bref coup d'œil à l'homme en noir toujours immobile avant de déposer délicatement le plat commandé sur le comptoir.

- Voilà, hum... souri la serveuse un peu crispée, en espérant que la commande vous convienne...

- C'est parfait, dit calmement l'étrange client et fixant les denrées mouvantes se débattre dans son assiette.

- Mais vous êtes vraiment sur que c'est ce que vous voulez ? Insista-t-elle en souriant d'un air gêné.

- Oui, merci mademoiselle, je ferais appel à vous si je désire autre chose.

     Dans un mouvement d'une lenteur quasi automate, l'homme retira ses lunettes noires qu'il plia et qu'il déposa juste à côté de son assiette. Un léger sourire se traça sur ses lèvres.

     Dans le grand plat en face de lui s'étalait dans un organisation quelque peu improvisée une flopée de crustacés, crevettes, petits crabes, hippocampes, petits poissons et, trônant au centre de ce manège marin, un poulpe aux tentacules tortillés et luisant de l'eau duquel il venait d'être sortit.

     Comme il l'avait demandé, tous étaient encore vivants.

     D'une main délicate, l'étranger se saisit d'une crevette qui agitait désespérément ses petites pinces. Il l'observa quelques secondes. Ces petits yeux noirs inexpressifs, ces pattes piquantes, cette carapaces luisante d'eau salée, cette petite créature, encore toute frétillante entre ses gros doigts de primate.

     L'homme, la bouche entrouverte, plaça simplement la tête du crustacé sous ses molaires. Il attendit patiemment que l'animal arrête de se débattre avant de refermer les mâchoires. Un immonde craquement retentit lorsque l'étau mortel brisa la carapace du crustacé. La crevette rendit l'âme dans un soubresaut tandis qu'une giclée de viscères venait déjà imbiber la nappe rouge de la table.

     Le client en noir broya tranquillement ce qui pouvait rester avant de lever un regard bienveillant vers la jeune serveuse.

- Mademoiselle, pourriez vous remercier le chef de ma part. Sa cuisine est simplement délicieuse.

-  Euh... Oui, oui. D'accord. Je... je vais aller lui dire. Bredouilla la jeune fille presque tétanisée par le manège de cet homme en noir.

     Bientôt, toutes les autres créatures frétillantes qui couvraient l'assiette se retrouvèrent délicatement mastiquer par cet étranger. Les crustacés et autres crabes tentaient bien d'utiliser leurs petites pinces, mais cette défense était illusoire, et tôt ou tard, tous se retrouvaient écrasés sous les dents acérés. Les petits poissons bien plus conscients de leur destin funeste, sautillaient de plus belle, tentant de s'échapper de l'assiette et d'esquiver les mains habiles du prédateur. Mais comme tous les autres, une fois attrapé par ces étaux, ils ne pouvaient qu'espérer une fin rapide, que les mâchoires cruelles daignent les trancher rapidement. Même si pour la plus part, ils ne pouvaient avoir le privilège que d'être vaguement abîmés avant d'être avalés.

     Vivants.

     Semblable à la conséquence d'un combat effroyable, les carcasses des crustacés et autres restes organiques tapissaient l'assiette et ses alentours. Arrêtes plus ou moins propres, têtes grossièrement décapitées, carapaces brisés, viscères, giclures diverses, tâches de sang, membres en pinces encore parcourus de soubresauts nerveux. Tout s'amoncelait, tel un cimetière macabre, aux cadavres empilés d'une marine vaincue.

     L'étrange client, aux vêtements encore impeccables malgré les saletés projetées en nombre, fixait maintenant l'unique survivant de ce massacre culinaire, le pataud poulpe violet.

     Traînant son corps mou et luisant, celui-ci se frayait un chemin parmi les cadavres de ces défunts camarades de plâtré. De ses tentacules mauves et entremêlés, il s'accrochait péniblement aux bordures de l'assiette, s'apprêtant à en descendre tout mal-alaise qu'il semblait l'être.

     L'homme assista durant un moment au manège vain du petit poulpe, comme par respect pour ce dernier instinct de survie qui animait le mollusque. Et tout en laissant celui-ci poursuivre sa fuite, il dépliait doucement la serviette blanche posée sur ses genoux avant de la caler dans le col de sa chemise.

     Il retira ensuite les restes de carapaces coincés entre ses dents avant de se saisir à pleines mains le poulpe violet qui s'apprêtait à tomber sur la nappe. Approchant la créature de son visage, il l'observa quelques secondes. Admirant l'élasticité de la peau. Curieux de voir les tentacules collant s'enrouler autour des ses doigts, comme pour le faire lâcher prise. Plongeant son regard dans les yeux sombres de l'animal. Comme demandant pardon.

     Délicatement, il goba ensuite l'encéphale visqueux de l'animal, l'emprisonnant entres ses lèvres luisantes, avant de mâcher longuement.

     A chaque bouchée pénible, les tentacules violets s'agitaient, se tordaient par spasme, comme des vers que l'on écraserait sous la semelle d'une chaussure.

     L'homme mâchait, en prenant son temps, comme savourant à chaque instant cette chaire salée qui palpitait encore contre sa langue. Tentacule par tentacule, il ne perdait pas une miette de sa proie, la laissant agoniser à petit feu, dans le fond de sa gorge.

     Dans un mouvement final, il aspira le dernier bras du mollusque dans un suçon bruyant.

     L'homme en noir détacha sa serviette qu'il tapota sur ses lèvres pleines d'eau salée avant de la replier parfaitement et de la reposer sur la table. Il épousseta ensuite ça chemises avant de remettre ses lunettes de soleil noir. 

     Dehors, la pluie avait reprit, martelant la vitrine dans un chant de percussions aériennes.

     L'étranger se tourna alors vers la jeune serveuse qui n'avait pas raté un seul instant de ce festin mortel.

- Tenez mademoiselle, dit-il en lui tendant un billet, et gardez la monnaie. Ce repas était tout simplement délicieux.

     Tétanisée, la serveuse prit l'argent d'une main tremblante. Regardant tour à tour le visage fermé de cet homme en noir et les restes du carnage qui jonchaient la table et le sol alentour,  ne pouvant bredouiller un seul mot.

     Alors que l'étranger s'apprêtait à sortir, celui-ci marqua un temps d'arrêt. Il remit en ordre son costume avant de dire tout haut.

- Mademoiselle, vous apprendrez bien assez tôt qu'il ne faut jamais réprimer une envie de dévorer la vie, de quelque manière que ce soit.

     Et sans se retourner, l'homme en noir laissa ce petit monde figé derrière lui. Sous les grondements de la pluie tiède de printemps, il parcouru un instant le bitume ruisselant de la petite rue avant de se fondre dans le voile de la nuit...

Signé Lézard des Dunes © 2012

  • Je devrais indiquer: "Ne pas lire après, ou avant, avoir mangé".

    · Ago over 7 years ·
    Dargon d absinthe orig

    Lézard Des Dunes

  • Berk,tout l'art de donner la nausée en croquant la vie. Même si j'ai dans l'idée, qu'il va me rester sur l'estomac, j'ai adoré ce texte imagé et vivant à souhait!!!

    · Ago over 7 years ·
    Pulbo 500

    corinne-antorel

  • Il y a bien d'autres façons de dévorer la vie mais celle-ci est brillament écrite

    · Ago over 7 years ·
    Img 4806 orig

    la-vie-en-rose

  • Aaaaaaah ! On en mangerait euh... non... on n'en mangerais !!

    · Ago over 7 years ·
    Wlw

    simon-rainner

  • j'aime bien, ca donne faim....de vie, faut pas rever je mangerai jamais ca. tres bon

    · Ago over 7 years ·
    521754 611151695579056 1514444333 n

    christinej

  • @ Franek: Justement, une chute gore me semble de trop, le tout est déjà appétissant. Je voulais justement à la l'époque faire un effet un peu "calme après la tempête".

    @ Chevalier Néon: Oui... "MOUhahaha ! Je vais tous vous bouffer vivant !". Et oui, je n'ai rien contre le fait de consommer d'autres êtres vivants, mais je suis contre le fait de les consommer encore vivant, justement. Trop cruel.

    @ Sophie: Oui, et je m'en excuse. Promis, de nouvelles créations arriveront bientôt !

    · Ago over 7 years ·
    Dargon d absinthe orig

    Lézard Des Dunes

  • ça va faire vieux briscard mais je me rappelle de ce texte à l'époque ....
    Toujours aussi bon ... le texte !

    · Ago over 7 years ·
    Flottins orig

    sophie-dulac

  • J'ai adoré la dernière phrase de l'étranger... même si j'avoue que venant de lui je n'ai pas trop su comment l'interpréter.
    En tout cas bravo. C'est vrai que ces choses-là se font encore en Asie.

    · Ago over 7 years ·
    Ryo88

    chevalier-neon

  • que dire, rien c'est super une remarque il manque peut être une chute soit encore plus "gore" ou comique sais pas cdc

    · Ago over 7 years ·
    Mariage marie   laudin  585  orig

    franek

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