Je me suis rarement senti aussi libre

Eric Varon

Mon arrière grand-père m' a raconté une histoire qui m'a stupéfié, il disait que s'il était vivant c'était grâce à son lieutenant, durant la guerre de 14-18 lors de l'attaque d'une crête tenue par une division allemande, l'ordre était d'attaquer en plein jour sans préparation d'artillerie à la cote 306 c'est-à-dire  qu'il fallait franchir près d'un kilomètre sous le feu sans aucun secours sur une pente raide dépourvue d'accidents naturels. Tous savaient qu'il n'y aurait pas de survivants...

Le lieutenant qui devait commander l'attaque regardait l'objectif lointain à atteindre, éloigné, massif,  inaccessible. Il regardait ses hommes qu'ils connaissaient tous. Il connaissait les noms de leurs enfants, il savait comme ils attendaient le courrier chaque jour. Il savait aussi que dans chaque village la vie s'arrêtait à l'heure où le facteur amenait les lettres qui annonçaient la mort des soldats au front. Quand l'heure fût arrivée il sortit un calepin de sa poche et griffonna un ordre écrit :

"interdiction aux hommes de la 1 ère section de quitter leur position".

Puis il sortit son sabre et ses gants blancs et renouvela son ordre oralement interdiction de quitter cette position. Il se hissa lentement sur le parapet à l'heure fixée pour l'attaque regardant sa montre dont les aiguilles annonçaient inexorablement l'heure de sa mort prochaine. Le silence était total sur la plaine d'argile bouleversée par la canonnade. Les fils de fers semblaient sombrer attirés vers le centre de la terre par des puissances telluriques. Aucun oiseau dans le ciel.

Le lieutenant sortit alors parfaitement seul, totalement droit comme un point d'exclamation sur l'horizon. A ce moment les paroles d'une chanson interdite «  Adieu la vie adieu l’amour, adieu toutes les femmes », lui revirent en mémoire, il revit le visage de sa mère, puis le visage de  sa fiancée , puis cette prière de l'enfance « le fruit de vos entrailles » et aussi « à l'heure de notre mort », aucun des soldats de la tranchée adverse n'aurait pu tirer, fasciné par cette apparition solitaire dans le viseur de leur arme, l'âme au bord des lèvres à l'idée des morceaux de métal brûlant entrant dans la chair vivante. Ce fut un jeune aspirant nommé Rommel fraîchement sorti de l'école  de Guerre qui  reçut l'ordre de tirer. Une unique étoile rouge sur le front du lieutenant

Ainsi meurt-on en Samouraï, seul dans l'immensité d'un champ de bataille dépourvu de sens. Avancer seul était sa liberté, son privilège absolu, son dernier pied de nez au système qui broyait les êtres.  

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