La connerie artificielle

petisaintleu

En 2275, les ordinateurs quantiques mis en réseau possédaient une telle puissance de calcul que tout ce que l'homme n'avait pu résoudre depuis la nuit des temps était désormais l'affaire de quelques nanosecondes pour y apporter une réponse. L'intelligence artificielle triomphait. Le meilleur des mondes était devenu une réalité. Il était futile de se plaindre voire, pire encore, d'avoir des angoisses existentielles puisqu'un coup de bytes permettait de satisfaire les plus angoissés ou les plus sceptiques.

Hubert Desforges était une exception. Il était sans doute le dernier anthropologue encore vivant. La science dont il fut l'un des éminents spécialistes avant que l'on supprime sa chaire en Sorbonne, – précédant d'une dizaine d'années la fermeture définitive des universités – n'avait plus de raison d'être. Même les peuples les plus primitifs qui avaient fait l'objet d'études de Lévi-Strauss ou de Jean Malaurie s'étaient acculturés. Ils avaient remplacé les chamans par des programmeurs qui, grâce à la réalité augmentée, donnaient vie aux esprits sans avoir recours aux psychotropes.

Malgré ses 95 ans, il restait alerte. Il se plaisait à se déplacer pour aller admirer les écrits jiahus, les habitations troglodytiques de la falaise de Biandiagara ou les cités englouties par la forêt amazonienne du Xingu. Il était très certainement l'ultime humain à saisir les nuances ocres d'Uluru, les subtilités gutturales d'une polyphonie pygmée ou la précision angströmique des fondations du Machu Picchu.

Cet été-là, ses rhumatismes l'obligèrent à annuler un déplacement dans le Sahel. Il se replia dans les Alpes. Il en conservait un goût amer. Sa campagne sur les pierres à cupules avait été stoppée en 2223 quand on avait mis fin à ses recherches en coupant les crédits qui lui avaient été alloués. Il avait eu l'intuition qu'il n'était pas loin d'être en mesure de les déchiffrer. Il se refusa de publier la moindre ligne de son étude préliminaire. On lui aurait alors très certainement adjoint un informaticien qui se serait pressé d'entrer dans les machines des algorithmes pour percer les mystères des pétroglyphes. Miraculeusement, il était le seul à avoir conservé l'existence de ces roches qui passèrent sous le radar des big data. Cela rassurait ce croyant de savoir que, malgré la puissance des super calculateurs, seul Dieu pouvait encore se targuer de posséder une connaissance infinie.

Le dernier jour de ses pérégrinations, alors qu'il était sur le point de monter dans le véhicule qu'il avait garé au centre de Feissons-sur-Salins, son attention fut saisie par le regard d'un jeune homme assis sur la margelle d'un lavoir qui servit en des temps ancestraux à décrasser le linge sale en famille et à se tenir informé des potins du canton. Il remarqua tout de suite le goitre, signe d'une carence en iode et de crétinisme. Il avait un caillou posé sur les jambes qu'il s'activait à graver de son couteau.

Il s'approcha de l'idiot qui lui souriait en laissant échapper un filet de bave. Il poussa un cri de surprise – l'imbécile heureux lui répondant par un borborygme – quand il s'aperçut que les signes qu'ils avaient inscrits ressemblaient à certains qu'Hubert avait croqués sur son carnet. Il se souvint d'un collègue qui avait effectué un travail sur les rebouteux auvergnats. Il lui parla de géothérapie et sur le fait que les lieux conserveraient, par le biais de l'électromagnétisme, la mémoire des faits passés.

On aurait pu penser que la modernité avait partout étendu sa toile. Il n'en était rien. À l'aube du 20ème siècle, des géologues étaient tombés par le plus grand des hasards au fin fond de la Sibérie sur un hameau de Lipovènes jusqu'au-boutistes, des orthodoxes qui refusèrent les réformes du patriarche Nikon en 1666. Ils s'étaient réfugiés à des centaines de verstes de toute trace de civilisation. Hubert découvrit, à quelques encablures de Moûtiers, que l'homme subsistait, dans tout ce qu'il a de plus dépouillé, sans recours à ce que nous pensons être l'aboutissement de notre évolution.

Heureux ce simple d'esprit. Hubert, les yeux humides, le fit se lever pour l'éteindre, sans craindre qu'un jet de salive ne vînt asperger sa chemise. Il savait désormais qu'il pouvait mourir l'esprit tranquille. Il y aura toujours des ânes, des cornichons ou des buses pour préserver le lien qui nous unit à notre naturalité.

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