La gueule du Lion

Fanny Chouette

Les jours qui ont précédé, j'ai pris le temps de rendre à la ville cette impression cent fois goûtée de folie maîtrisée, effervescence sereine qui la rend belle et insaisissable. J'ai renoué avec le chaos souterrain des heures de pointe et puis partout j'ai appris les nuances d'une ville en hâte de surprendre.
A la nuit tombée, elle se mue à nouveau en celle que j'ai tant aimée. Sous les teintes d'un ciel qui voit tout mais ne dit rien, les silhouettes à la merci des heures qui n'existent plus empruntent la nuit pour exister tout à fait.

Un lieu qu'on aime se doit d'être une mélodie.

Ce jour, je quitte à peine les entrailles de la ville pour me laisser happer en surface par un soleil vaseux mais enthousiaste.
Ça ne dure qu'un instant je crois, et lui, semble vivre depuis toujours : l'homme applique ses doigts sans âge sur un clavier en noir et blanc, abandonné là aux voyageurs. D'abord, un accord mineur a fendu l'air.

Il joue quelque chose de beau et de vrai.

A cette heure où la ville flirte avec la migraine des nuits de feu, le hall de la gare se maquille d'allures timides. Ici les rares personnes à converser maîtrisent le volume des voix et s'accordent au tableau ;  l'éphémère se fait tout petit. Car bientôt déjà, la musique ne sera plus que rythmes tribaux et souffles courts ; des poignées de silhouettes cernées fuiront sans un regard pour le piano, prince déchu des heures absentes.

Mais il est encore tôt.

Les accords mineurs ont ceci d'inhumain qu'ils s'attaquent sans détour au centre des émotions. Proie facile à ces altérations houleuses, mon cerveau transforme alors tout ce qu'il perçoit autour en film, en mots, en fable. Ça ne dure pas très longtemps, parfois un peu plus. L'homme au piano, lui, joue comme s'il savait déjà tout ça. J'ai lâché ma valise encore fumante des heures passées à grignoter la ville, et seulement alors je l'ai observé.
Il ne présentait d'autres bagages que son âge, et je prêtai à son costume trop grand une image solennelle : partait-il visiter sa famille, sa vie d'avant, un autre ami sans âge ?
Peut-être était-il déjà en retard.
Puis, quand à force de frissons je me suis approchée :

- C'est joli ce que vous jouez.

Il a jeté encore une note malsaine dans l'air divin avant de croiser mon regard.

- Je ne sais pas, mais si vous trouvez ça joli, alors il ne doit pas en être autrement. La partition était posée là, il me semble que quelqu'un veut l'entendre.

Sur le haut du piano un chapeau, un foulard aux couleurs d'un autre monde, et un parapluie. Et le soleil au dehors, qui nous dévisageait, m'a fait sourire.

- Je suis assis là depuis une heure. Vous êtes la première personne à m'adresser la parole.

Je décèle dans le ton de sa voix  sereine une pointe de reconnaissance mêlée de fierté. Il sourit.

- J'ai failli rejoindre mon quai sans rien vous dire.
- Asseyez-vous, on va essayer ensemble à partir de là.

Le piano se dessinait depuis l'entrée du hall, dressé face à une baie vitrée provocante ; elle éveille en l'envie un besoin de se donner au panorama. Je recouvrai la sensation innommable de pouvoir me jeter dans la gueule de Lyon sans jamais perdre pieds.


En m'indiquant sur la partition la mesure à abattre, il m'a semblé voir ses doigts trembler. Et le frisson a repris. Métronome à moustaches, je l'entends compter doucement jusqu'à trois. Dans mon dos, le bruit des talons encore sensibles ajoute à cette cadence instable la certitude que le tempo en vigueur peut rythmer la ville entière. Et Lyon de changer de costume à mesure que les accords jaillissent.
Entre deux notes, il dit :

- Regardez, les gens s'arrêtent. Ça marche !

Cette phrase ricoche sur son visage, libérant les traits d'une enfance qui sommeille simplement.
A présent je ne sais plus pourquoi quitter la ville.

Alors une femme, pantin en coulisses, me souffle d'une voix sucrée que mon train s'échauffe. J'apprends une dernière fois la ville, l'homme sans âge me remercie. Alentour les talons claquent un sol arythmique, d'autres attendront encore.

Puis le wagon qui m'avale, virgule qui minaude au sortir de la gueule du Lion.


(c) 2015.
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