One more thing

Stéphan Mary

U-chronique autour du thème « Dans la tête de Steve Jobs" Imaginez comment serait le monde dans dix ans si celui qui avait révolutionné nos manières d’agir et d’interagir était encore vivant.


Steve Jobs et Laurene Powell son épouse vivent dans un quartier résidentiel au sud est 4°8 de la ville, dans une luxueuse propriété d'architecture Victorienne qui fait leur fierté. La maison sur un niveau donne directement sur le lac, offrant une sensation de liberté unique dans cette mégapole cosmopolite et très urbaine.  

Il m'a accordée ma demande d'interview en me donnant rendez-vous chez lui, dans cette paisible journée du samedi 5 octobre 2024. Cela fait des années que je désire écrire un article sous forme de rétrospective depuis ses premiers pas de gamin chez Atari, son voyage spirituel en Inde durant sept mois, sa rencontre déterminante avec le LSD et ses quelques semaines passées dans un Ashram me fascinent. Dans quel état d'esprit est-il revenu ? Revenir et construire. Construire et conquérir. Construire, bâtir, consolider et faire d'Apple le n°1 dans l'espace incontournable des nouvelles technologies. Rien ne l'arrête jusqu'à oser dire publiquement il y a une dizaine d'années qu'il allait s'absenter quelques temps pour mener une guerre de front avec le cancer. La bourse a légèrement vacillé, les actions ont perdu un demi point mais même dans l'ombre, il a réussi à maintenir Apple avec une cotation toujours exceptionnelle. Il est revenu vainqueur de la maladie avec l'énergie folle, vitale du survivant pour déclarer devant des centaines de journalistes « La maladie n'a plus à avoir le dernier mot ! Nous vaincrons. » Il a investi des milliards de dollars dans la recherche et développement sur la biotechnologie, sur l'Interface Homme Machine. Aujourd'hui il contrôle l'unique réseau mondial en ayant transformé Internet en un gigantesque Intranet. Steve Jobs n'a pas le pouvoir, il est le pouvoir !

Tout a été écrit sur lui, tout mais pas l'essentiel j'en suis convaincu. Je veux entendre la vérité, m'éloigner le plus possible de l'icône en passe de devenir un mythe. Je veux saisir l'homme dans ses fragilités, connaitre ses doutes, pouvoir portraiturer un génie charismatique dans la bonne palette de mots, mettre les vraies couleurs, les siennes. Je veux percer le secret de cet homme génial, charismatique qui a réussi en dix ans à modifier de fond en comble notre rapport avec le concept fondamental de l'espace-temps.

Mais on n'interview pas Steve Jobs, c'est lui qui vous convie à venir passer une heure chez lui. Comme un cliché saisi sur le vif, représentatif de notre époque, j'ai pris un taxi conduit par un très vieil homme. Faut-il que les gens soient si pauvres pour qu'ils travaillent si longtemps ? Il m'a déposé devant les grilles de l'allée qui doit conduire jusqu'à la résidence. Après avoir réglé ma course et je ne sais trop pourquoi, je lui ai demandé son nom. « John monsieur mais cela n'a plus d'importance. A mon âge les gens oublient aussi vite votre nom que vous le leur. » Il a baissé les yeux et presque en chuchotant a rajouté « La vie est un mystère monsieur, non pas dans ce qu'elle laisse à voir mais dans ce qu'elle est. C'est un mystère que l'on déguste ou que l'on engloutit, avec ou sans faim. Conservez sa part de mystérieuse vitalité, toujours.» Cet homme m'a ému. Avant qu'il ne démarre, j'ai frappé sur le sas de la cabine de pilotage «Je m'appelle également John.»  Il a souri, d'un sourire qui m'a touché «Vous êtes ma dernière course, mon dernier client. Au revoir John.»

Cette rencontre m'interpelle car elle se situe très exactement à l'extérieur de la maison de Steve Jobs, significative d'une société froide, dure, sans empathie où l'objectif de chacun consiste à survivre à tout prix, quelque soit le prix à payer.

Mon hôte vient à ma rencontre les grilles s'entrouvrent. Lorsqu'il s'approche, il est comme un enfant heureux de son dernier jouet et s'exclame « Dernier cri ! Une puce implantée dans le vêtement et le système d'ouverture des grilles se déclenche automatiquement quand vous êtes à trente mètres. Très pratique quand vous rentrez un peu bourré.» Nous nous sommes installés sur la terrasse. Étrangement la sérénité de la maison pousse au silence. Il s'assied confortablement dans la balancelle, regarde le lac puis ferme les yeux. Je l'ai tellement harcelé pour obtenir ce rendez-vous que je n'ai pas besoin de lui poser mes questions, il sait pertinemment ce que je veux. Je ne l'interroge pas, m'imprègne du calme environnant et patiemment j'attends. Enfin il prend la parole mais comme si je n'étais pas là. Une sorte de road words qui me conduira là où il veut aller. Je mets en route l'enregistrement. Il parle assez lentement comme s'il cherchait l'exactitude, le témoignage objectif.

« Nous sommes dans une époque troublée par la légitime exigence de survivance des peuples, par le besoin primaire d'espace et d'autoritarisme d'un monde sur l'autre. Les guerres sont surtout justifiées de parts et d'autres par des croyances en d'obscurs Dieux, les uns le nomment X, les autres Y. De nouvelles exigences sont nées, ont posé la problématique de les disséminer afin de mieux les intégrer ou leur octroyer un territoire. La plupart ont opté pour de nouvelles contrées, créant par là même de nouvelles civilisations. Il y a un réel besoin des peuples de s'enraciner, une sorte de remise à plat de ce qui fait l'évolution anthropique de l'espèce humaine. Cependant en une dizaine d'années tout a changé. Je me suis souvent demandé ce qu'était l'avant du point de vue sensoriel. Aujourd'hui, la pleine floraison de la vie se situe autour de soixante dix ans. Grâce à la ressuscitation nous en sommes à cent ans d'espérance de vie. Le Grand Etat c'est-à-dire moi a imposé deux ressuscitations maximum par individu. Vous êtes trop jeune pour comprendre l'émotion qu'induit la réanimation alors que vous êtes en état de mort clinique suite à un arrêt cardiaque. Mais avant ? Ne serait-ce qu'il y a dix ans, être limité par la maladie inéluctable, machiavélique ! Se sentir emporté par la mort, happé dans le gouffre béant de la solitude totale, sans fond. Ne rien savoir. 
Les biotechnologies nous ont aidées à concevoir et développer une hybridation complexe entre les végétaux et la recherche génétique. Nous savons maintenant prolonger la vie jusqu'à une mort naturelle, mort de vieillesse. Il y a encore cinq ans nous pressentions que nous allions toucher à l'essentiel, ralentir le processus du vieillissement. Nous avons une intelligence extrêmement supérieure à tout ce que l'Homme a pu imaginer à ce jour. Nous avons su associer sensoriels et cartésiens, mémoire enracinée du passé au service de l'avenir. Puis assez vite nous avons matérialisé un cerveau végétal. Ma femme aime les orchidées et c'est en la regardant soigner ses fleurs que j'ai compris comment faire. J'ai pris une de ses plus vieilles plantes de la taille d'un bonzaï Ômono soit près de un mètre trente. Grâce à nos recherches il a développé à partir de ses racines une forêt qui lui assure son oxygène quotidien. Sa force incroyable de vitalité couplée à la recherche bio végétative lui a fait passer sans encombre l'âge vénérable d'un siècle. 

Je l'interromps assez brutalement en repensant au chauffeur de taxi. Quel âge a-t-il ? Quelle fin de vie vit-il ? A qui servent ces recherches ? Je regarde Steve Jobs :

-  Nous sommes à la fin d'un processus naturel et à l'aube d'une nouvelle ère. J'ai l'impression que nous sommes arrivés au bout de ce que l'homme peut endurer 
Il me reprend 
- Non pas endurer mon cher mais tolérer. Nous ne mourrons quasiment plus que de vieillesse et de plus en plus tard ! Très peu de maladies, les accidents bien sûr mais un accident reste un accident. Nous éprouvons la nécessité de renaître jusqu'à deux fois après des arrêts cardiaques. Nous pouvons tout endurer jusqu'à la mort et l'Histoire est pleine de démonstrations édifiantes à ce sujet mais tolérer ? Là est la vraie question. Quelle est la part d'humanité qui nous permet de tolérer encore plus d'accélération avec plus de résistance ? Il a un bref silence. Nous ne sommes plus que dans le présent, détachés du passé et dans l'impossibilité de nous projeter dans l'avenir. Nous sommes déconnectés de l'avant et de l'après.

- Ce n'est pas l'objectif principal de l'Intranet ? Parlez-moi du code 4  

Il ferme à nouveau les yeux et toujours très calme répond doucement

- Le code 4 est un choix politique de regrouper toutes les informations d'ordre culturelles, artistiques et intellectuelles dans une seule catégorie, de fabriquer une gigantesque banque de données avec toutes les connexions possibles des auteurs et des œuvres. Nous l'avons ensuite modélisée en quatre dimensions, elles-mêmes enfermées dans une sorte de grosse bulle virtuelle. Ce « bulbe » tel est son nom, flotte sur un océan d'informations canalisées par les réseaux d'Apple. Lorsque quelqu'un  se connecte et formule une demande appartenant à l'une ou plusieurs de ces catégories, le moteur de recherche va puiser dans le vivier des réponses admissibles et propose différentes interactions, tout aussi admissibles mais de façon linéaire, ce qui laisse penser à l'utilisateur que le système se suffit à lui-même.
- Vous avez supprimé Internet pour laisser la place à l'immense Intranet sur les cinq continents, réseau colossal mais fermé sur lui-même. La force de ce qu'a été Internet résidait dans le fait que chacun pouvait, d'une façon ou d'une autre, y laisser sa trace. C'était la respiration du système, des centaines de millions d'habitants sur une même planète, envoyant et recevant des paquets de données libres et lisibles.
- C'est en partie vrai mais considérez qu'aujourd'hui tous les peuples sont interconnectés. En effet les boîtes emails et les pages personnelles sont supprimées. Pour se rencontrer, les usagers doivent obligatoirement passer par des terminaux programmés pour enregistrer l'adresse IP de l'ordinateur, les coordonnées du propriétaire, l'identifiant et le mot de passe. Ensuite tous les messages sont décryptés en instantané grâce à des banques de données qui fournissent un arsenal infini de mots dits « critiques ». Si un message est rejeté par la machine, un assistant contrôleur prend le relais et enclenche systématiquement une enquête. 
Apple a misé sur un système linéaire de l'information. C'est à ce prix que nous en sommes venus à imposer un diktat de lois susceptibles de faire cohabiter des peuples qui se sont forgés de nouvelles identités. Avec l'apparition des navettes spatiales très grandes lignes, de nouveaux peuplements, de nouvelles conquêtes interplanétaires dans des environnements jugés encore comme inexploitables il y a peu, pourront avoir lieu. La mise en place de sociétés vivables pour l'Homme est totalement relancée. La recherche et le développement ont projeté l'individu dans de nouvelles constructions, nouvelles structures, nouveaux alliages, y compris entre lui et lui.

Il s'est levé et m'a enjoint de le suivre. Nous sommes dans une grande pièce avec des ordinateurs sur lesquels défilent des lignes de codes. Il me tend un visio casque. Les deux écrans d'ordinateurs placés à des angles légèrement différents en face de mes yeux me propulsent dans une sorte d'immense salle des contrôles comme jamais je n'aurais pu l'imaginer. Basés sur trois niveaux, des milliers d'écrans renvoient des informations à une vitesse supersonique. La pièce gigantesque est dans les bleus gris qui lui confère l'air d'un bunker. Certains espaces plus éclairés, soit en bleu, en rouge ou en jaune, donnent à voir des techniciens s'affairant devant des consoles très impressionnantes. La mise en espace est d'un rationalisme frisant la perfection. Des personnages en blouse blanche s'affairent dans tous les sens, fourmillent dans un long cortège à entrées et sorties multiples. Après cette visite au cœur de l'Intranet, je lui demande pourquoi il a licencié le haut dignitaire en charge du ministère des nouvelles technologies.

- C'est un fainéant, loin d'être incompétent mais fainéant. Il s'informe par nécessité, tant dans sa vie personnelle que dans son travail. Paresseux par nature, il est convaincu que l'information doit partir du haut de la pyramide puis redescendre par des canaux aussi basiques que le 0 et le 1 binaire. Pour ce qui est de la remontée des résultats, il a compris qu'il faut aller à la racine du traitement des données. Il s'est attaqué aux petites mains, à ceux que l'on ne voit pas en se persuadant qu'ils ne sont que le fruit de la pensée qui vient du haut, de la tête. Faire remonter l'information par le tronc puis une fois modifiée, la faire redescendre en la distillant avec mesure dans les circuits adéquats lui suffisait. Simple, les abscisses pour les ordres et les ordonnées pour les exécuter. Un peu trop facile à mon goût. Je l'ai renvoyé et même si cela a pu paraître scandaleux pour les médias, je sais que j'ai eu raison. Après avoir vu ce que vous venez de voir, vous comprenez plus aisément pourquoi la fainéantise est insupportable. Qu'en pensez-vous ?

 - Je pense que le système mis en place repose sur l'actuel ! Le précepte s'il en faut un, est que le virtuel ne devait en aucun cas s'opposer au réel, être prédéterminé. Non seulement Apple est parti d'un non-sens en opposant virtuel et présent mais il a agit à contresens. Là où le grand Internet aurait pu et du être une immense respiration, vous l'avez ravalé sur lui-même. Le système légifère à tout niveau 

- Mais c'est indispensable ! Vous voulez revivre les carnages des deux derniers siècles ? Deux guerres mondiales, des systèmes politiques et économiques dévastateurs, la terre que l'on a malgré tout sauvée d'extrême justesse mais à quel prix ? Des milliards de morts inutiles en commençant par la faim. L'espace est immense et nous sommes malgré tout regroupés à quelques milliers de kilomètres les uns des autres. Notre instinct grégaire nous assure notre survivance. Internet était devenu trop dangereux."

J'ai préféré ne pas répondre. Il m'a proposé d'aller prendre un verre en ville. Je savais que cela signifiait la fin de l'entrevue. Nous avons pris sa navette. Il a emprunté les boulevards extérieurs, survolant de quelques mètres les véhicules fixés sur l'asphalte. Il conduisait vite et assez brutalement. Il a opté pour le centre pictural, un quartier du centre-ville composé essentiellement de galeries d'art. D'immenses peintures offrent au chaland des visions diverses de l'espace, jouent sur l'immensité ou peignent avec une minutie sans égale un neurone. Beaucoup de peintres ont tenté de reproduire une image fidèle ou détournée de Steve Jobs. Seul Miguel Dalembert (1980-2022) obtint de lui un peu de ses pigments pour faire un portrait qui s'approche au plus près de la réalité. L'effet est si saisissant que ce tableau à son effigie figure dans tous les manuels scolaires.

Ma journée avec le génial Steve Jobs s'arrête là. Il est décédé quelques heures plus tard d'un infarctus. C'était hier, nous sommes aujourd'hui mais quel est notre avenir ? Il a emporté avec lui les réponses, nous laissant nous débrouiller entre nous. Le chaos est imminent. Le résumer ?

One more thing : Think different

 

  • Je n'en reviens pas ! Mon texte a peut-être quelque chose de visionnaire. Peut-être...

    "Steve Jobs voulait vous "enfermer" chez Apple"
    http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/guerric-poncet/steve-jobs-voulait-vous-enfermer-chez-apple-08-04-2014-1811036_506.php

    · Ago over 5 years ·
    La main et la chaussure

    Stéphan Mary

  • Excellent ! Beau boulot vraiment. J'aime "Vous êtes ma dernière course, mon dernier client. Au revoir John." Très cinématographique.

    · Ago over 5 years ·
    1393171572

    Gregory Jaquet

    • Merci Gregory. C'est plaisant comme commentaire. Nous avons chacun imaginé l'avenir sur dix ans. Tu as pris l'axe de l'humour et j'ai vraiment apprécié ton texte. J'ai sourit du début à la fin. Félicitations réciproques

      · Ago over 5 years ·
      La main et la chaussure

      Stéphan Mary

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