Parker

Colette Bonnet Seigue

Les premiers pas d'un stylo sur une page blanche...

« Maman était une jolie plume d'oie Papa, un robuste porte-plume en bois. Je suis né stylo. Nous habitions un petit plumier Quai Gutenberg au bord du Lac Waterman. De chez nous, on pouvait voir le Mont Blanc. Un jour, tandis que je reprenais mon souffle en haut d'une page blanche… »

Thème proposé par Pascal Perrat sur son site: Entre 2 lettres


Ma mère me prit la main, m'installa entre l'index et le pouce d'un écrivain (un petit creux qu'elle aimait bien). Elle était toujours là quand le vertige de la page blanche me serrait le cœur. Alors, ma plume tétanisée, maladroite se mettait à danser une valse de mots raides et indociles.

Ce matin-là, il fallait me rendre à l'évidence,  ma plume d'habitude  bavarde, débordante, ne voulait toujours pas sauter le pas de cette maudite page blanche.

- Allez, Parker ! Fonce ! me dit-elle. Regarde ! Fais comme moi !

Je regardais courir ma mère avec élégance et affirmation, en un gratté cristallin, plumetis blancs au vent avec ses pleins et déliés admiratifs. Pour moi, ces jambages à la fois terriens et célestes ne me rassuraient pas du tout ! Trop de détours vertigineux pour affronter cette impressionnante descente, « J'en serais incapable » pensais-je nerveusement. D'abord, j'étais à sec, tout ça à cause du stress qui me faisait transpirer à l'intérieur.

- Tu as encore oublié de faire le plein ! Me dit ma mère ironiquement. -Tu manques un peu d'expérience, c'est normal. Et, devinant mon mal-être me dit encore : « C'est tout pour aujourd'hui, on verra demain ! »

Alors, nous sommes rentrés à la maison, par un détour moins périlleux. J'ai suivi en toute sécurité le tracé de ma mère sur les lignes d'un vert Plein Ciel.

Quand nous arrivâmes tout près de notre plumier, le Lac Waterman avait déjà pris sa couleur violette des après-midi studieux. Je piquai une tête dans son flot, faisant des pompes, histoire de me changer les idées, mais, surtout celle de faire le plein pour la prochaine descente. J'en sortis revigoré, je me promettais demain de faire honneur à ma mère qui, dans l'instant, essuya de ses plumes expertes avec tendresse et compassion quelques gouttes violacées sur mon corps grelotant.

Puis, nous ouvrîmes la porte de notre plumier où mon père venait d'y entrer. Il travaillait dur mon père, consacré tout entier à un artiste calligraphe qui n'arrêtait pas de le faire courir minutieusement de long en large sur du vélin précieux. J'étais admiratif. Mon père, un vrai pro, spécialiste en enluminures. Il rentrait souvent exténué à la maison, son corps d'ébène transi, badigeonné de toutes ces belles couleurs dont je lui enviais.

Ce soir-là, je m'endormis en pensant à mes parents. Serai-je un jour à leur hauteur ?

Le lendemain, ma mère m'extirpa de mon creux où je logeais avec mon frère et ma sœur : Critérium et Porte-mine. Je sortis sur la pointe de plume pour ne pas les réveiller quand je vis mon père d'un pas décidé à m'accompagner, ça me rassura.

Nous prîmes le Quai Gutenberg, je regardai le Lac Waterman qui avait gardé sa couleur de nuit, tandis que le Mont Blanc impressionnant rutilait inaccessible, quand nous arrivâmes au bord de la fameuse page blanche.

- C'est fastoche ! S'écria mon père pour m'encourager. Regarde !

Et il amorça la descente en volutes masculines-pierre-de-lune, puis, il s'arrêta.

- Allez, Park ! A toi maintenant !

Ma mère s'y risqua à son tour avec une aisance que je lui enviais. Alors, je regardai le Mont Blanc avec défi et je me risquai dans les enluminures paternelles. Je débordai tremblotant du tracé, laissant à mon tour derrière- moi des lignes indélébiles. Je toussai, piaffai, apeuré par ma première et vertigineuse descente.

« Bravo ! » fit ma mère en m'entourant généreusement de sa plume douce. J'avais beaucoup transpiré, j'étais en nage. Alors, je me retournai une dernière fois sans appréhension pour admirer mon parcours et, je lus sur la page blanche :

Aime les mots, un jour tu seras Mont Blanc.

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