Perdue

Yohan Moignet

Perdue

Perdue au beau milieu du sommeil, c'est un bruit qui me tire de ma torpeur nocturne. Un oiseau, ce n’est rien qu’un oiseau, rendors-toi.

D’ordinaire, je finis toujours par me rendormir, mais cette fois, il y a quelque chose de différent. Un sentiment d’étrangeté qui me dit : ce n’est pas normal. Mais quoi ? J’essaye de remonter mes couvertures mais tout ce que trouvent mes mains, c’est un sol dur. Suis-je encore tombée du lit ? J’ouvre les yeux. Vision d’horreur !

Où suis-je ?

Autour de moi, je discerne le fantôme de quelques arbres. Une Forêt ? Il fait noir. Noir et si froid. Je tremble de la tête aux pieds. Des larmes commencent à couler sur mes joues et une peur sourde me paralyse. Je ne peux plus penser.

Arrête ! Essaye un peu de réfléchir. Une mauvaise blague, ça n’est rien de plus ou de moins que cela. Oui, une mauvaise blague. Comme quand mon frère m'avait portée et que je m'étais éveillée dehors. Mais pourquoi aurait-il fait ça ? C’est cruel ! Non, ce n'est pas possible.

Je veux me lever. Mes jambes engourdies ne répondent pas tout de suite et je me rattrape à un arbre pour ne pas tomber. Dieu que c’est effrayant. Oui, mon Dieu, aidez-moi, je vous en prie. J'attends. Dieu ne me répond pas. C'est de ma faute, j’oublie trop souvent d’aller à la messe et j’en paye le prix.

Le purgatoire. Voilà où je suis. Il me punit de toutes les mauvaises pensées que j’ai eues. Comme cette fois où j’avais regardé ce mendiant dans la rue et que je lui avais dit que je n’avais pas d’argent pour lui. Je m’en étais voulue pendant des semaines et puis j’avais réussi à l'oublier. Un monstre, voilà ce que je suis. Oui, rien qu'un monstre !

Une fois sur mes deux jambes,  j'avance comme je peux. Seule la lumière de la lune me permet de distinguer mon chemin. Il fait si sombre. Mais où suis-je ? Oh, je veux tellement rentrer chez moi ! Mais que diront mes parents quand ils s’apercevront que j’étais dehors ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas ma faute !  Oh non ! Mon père ne va pas aimer ça, j’aurai droit au martinet, voire pire ! Ça oui. Mon père est un homme juste mais sévère. Il dit si souvent qu’il ne laissera pas ses enfants se conduire comme des malotrus. En suis-je une ? Si ce n’est pas le cas, comment expliquer ce que je fais dans la forêt en plein milieu de la nuit ?

Je sais ! Je me souviens de cette fois où la maîtresse nous avait lu l'histoire de cet homme qui se transforme en loup les nuits de pleine lune. Ça m’avait tellement fichu la trouille que j’en avais parlé à mon père. La maîtresse avait été renvoyée pour cela. Ce ne sont pas des manières que de ficher aux enfants une peur bleue avec des histoires à dormir debout. Je lève mes yeux au ciel. Tout est si noir. Pas une étoile. Juste la lune qui se cache derrière les nuages. Est-elle pleine ? Impossible de le dire.  Et puis bon, si je suis un loup-garou, pourquoi ai-je encore mes vêtements ?

Finalement, ça ne peut être qu’une blague. Une blague de mauvais goût, pour sûr. Une blague pas drôle du tout. C'est ce que je vais lui dire à celui qui m’a fait ça. Il n’y a rien d’amusant à se réveiller dans une forêt et en plus, il fait froid. Je me vengerai !

Oh non ! Je n’ai pas dit ça. Je vous en supplie mon Dieu, ça m’a échappé.

Je dois bouger, le chemin est difficile, les herbes et les racines se mettent en travers de mon chemin et m’écorchent les jambes. J’ai mal partout. On dirait que tout mon corps veut me faire souffrir.  Je finirai bien par retrouver le chemin de la maison. J’ai un excellent sens de l’orientation et c’est papa qui le dit. Lorsque nous partons en vacances, c’est toujours moi qui m’occupe de la carte. Il faut dire que maman a du mal à lire et nous n’avons pas assez d’argent pour lui payer de bonnes lunettes.

Il y a quelque chose devant moi.

Je sors de ma rêverie.

Une silhouette.

Ça y est, Il vient me chercher. C'est la fin. Oh, mon Dieu, ne me faites pas de mal ! Mais tandis que je me rapproche, la silhouette perd de son étrangeté. Elle est familière et lorsqu'elle me voit, elle dit:

« Madame Durand, pourquoi est-ce que vous vous promenez encore toute seule dans le parc au beau milieu de la nuit ? Allez, venez, je vous raccompagne dans votre chambre. »

La vérité me saute à la gorge.

Finalement, la seule mauvaise blague, c'est d'être encore vivante alors que ma mémoire ne l'est plus.

Report this text