Pluie

petisaintleu

Je crève l'écran du ciel, annonciatrice de récoltes miraculeuses, de jours d'automne plombés par le regret de ne pas avoir suffisamment profité de l'été, d'après-midis à rester sous la couette, à faire la pluie et le beau temps. Je suis le sel de la vie, adoucie quand je m'évapore des immensités marines. J'accompagne un saumon remontant vers son lit, les eaux troublées de semence. Je croise l'anguille, insaisissable voyageuse, dont le plus perspicace des pêcheurs se chagrine de la perdre en mer des Sargasses.

Je condense mes forces en une myriade de larmes. Au gré des vents, elles offriront l'effarement d'un ouragan, le rafraîchissement d'une ondée ou le mystère d'une brume dans un jardin anglais. On me tempère sous la douceur angevine, on supplie ma venue en Afrique sub-saharienne, auprès de dieux n'y comprenant goutte. Existent-ils vraiment ? Je ne les ai guère rencontrés quand je me fais altière à recouvrir leur Olympe de ma mue glacée.

Désormais, il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la sylve. Moi, source de vie, on m'a empoisonnée. Je suis devenue acide et souffre d'être oxydée. Sous mes hallebardes, les bouleaux, les ormes et les chênes dérouillent, géants lessivés aux racines d'argile. Continuez de vous noyer dans l'indifférence, vous n'aurez bientôt que vos yeux pour vous lamenter quand un déluge de malheurs anéantira vos rêves de domination.

Qu'importe que vous ayez un grain ? À l'échelle de l'univers, vous n'avez rien d'antédiluvien. En un billard d'averses, la nature reprendra le cours de son destin. Je jouerai à l'infirmière, mes perfusions épurées de votre folie. J'irriguerai le sol d'un nouveau monde : acariens, myriapodes, arachnéens, lombrics, baignés d'une soupe minérale arrachée au basalte, mon ami.

Ahmed s'escrimait sur son soc, les paupières collées par les chiures de mouches qu'il n'avait pas le courage de chasser, trop concentré à creuser son sillon. Il y a cinq ans, il avait reçu avec bienveillance le représentant du semencier qui l'avait convaincu que l'Anarcfric 125 était la solution pour gagner en productivité et en indépendance. Il lui avait fait miroiter des débouchés stupéfiants qui dépassaient de très loin l'horizon symbolisant les limites de ses connaissances géographiques. Il avait griffonné une croix sur le papier qu'on lui avait présenté, provoquant le sourire carnassier du commercial.

Lorsque l'émissaire revint l'année suivante, il exigea, document à l'appui, qu'on lui restituât en monnaie sonnante et trébuchante, tel qu'il était indiqué contractuellement, l'équivalent de deux fois la mise initiale. Il railla les supplications du paysan qui expliquait que la sécheresse avait durement frappé la région, l'obligeant à revendre ses deux chèvres, l'unique source de ses revenus complémentaires. D'une condescendance magnanime, le négociateur lui proposa alors le Plan 2, un stimulateur de croissance qui lui permettrait en l'espace d'une campagne de se remplumer.

Deux saisons plus tard, ses terres lui furent retirées. Les cieux étaient restés désespérément cléments. Ahmed n'avait pas osé au préalable demander ce que signifiait une hypothèque. Pour la survie de ses sept enfants, il se fit journalier. Le plus dur, ce n'était pas la faim qui les tenaillaient. C'étaient les gémissements des plus petits et leur inextinguible soif. Des mois qu'ils se contentaient d'un liquide fétide, aussitôt vomi, maculant leurs haillons.

Son cousin Citseko a eu plus de chance. Tous les jours, à cinq mille kilomètres de son village natal, il se lève à 4h30 et prends le premier RER à destination de la capitale quand tous les éléments sont encore mélangés dans un patchwork de lugubres noirceurs. Funambule exsangue, il saisit son balai. Un torrent gêne les passantes haut-chaussées, bécasses se hâtant le long des quais de la Seine.

Il n'a pas oublié d'où il vient. Et vous savez quoi ? Il est doté de raison et même de réflexion. La mécanique de son geste lui fait penser au flux et au reflux des vagues. La semaine précédente, trois de ses compatriotes l'avaient contacté, hilares. Ils s'apprêtaient à franchir la Grande Bleue. Aux informations, il en reconnut un. Il témoignait depuis Lampedusa et narrait comment une centaine de ses semblables furent engloutis dans leurs espoirs d'un flot d'humanité et de compassion.

Les mômes peuvent être touchants et étonnants ! Pourquoi Binetou du haut de ses huit ans est-elle venue se lover contre son papa et lui susurra : « Plus grande, je serai hydrologue, comme toi ! » ?

  • il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la sylve....joliment détourné.....l humanité....la réalité ....j adore merci

    · Ago about 4 years ·
    Image

    mery

  • Une question me hante, ceux et celles qui auront franchi la Grande Bleue liront-ils un jour nos textes ?

    · Ago about 4 years ·
    Mycjq3xv

    Christian

  • J'aime beaucoup la première partie du texte. Très poétique. Et le contraste avec la 2nde, qui évoque les humains, dans tout le réalisme cruel de ce que l'on nomme "l'humanité"...

    · Ago about 4 years ·
    Couv2

    veroniquethery

  • Que dire … Bien vu et si juste …Merci...

    · Ago over 4 years ·
    Chc2ah2z

    nombredor75

  • Quelle élégance dans le propos, messire. Et votre propos si à propos vise juste, touche. Je m'incline.

    · Ago over 4 years ·
    Mai2017 223

    fionavanessa

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