TATOU – MOYEN  – AGE

Maud Garnier

Texte de 2017


Conditionné à la réussite de mon baccalauréat, ce sera mon cadeau si attendu : mon premier tatouage !

Je me rends avec ma meilleure aime chez un tatoueur réputé  pour la finesse de ses réalisations.  Je n'ai pas encore d'idée précise sur l'image à graver à jamais sur mon corps. Nous feuilletons le catalogue sans qu'aucun motif ne justifie une marque indélébile. Le tatoueur alors nous propose un autre choix :

—     J'ai ici un autre modèle hors catalogue que j'ai trouvé un jour dans mon courrier, sans aucun mot ajouté, sûrement un artiste anonyme a-t-il jugé son dessin digne d'orner un corps !

Je suis soudain fascinée par ce motif de blason mêlé de roses. Etant originaire du Languedoc, ce tatouage est le plus à même de représenter mon appartenance à ces terres. Sur ma cheville gauche, ce sera parfait !

La première nuit,  après la gravure sur ma peau, est agitée. Des cauchemars diffus me laissent un goût amer au réveil. Les rougeurs encore présentes autour du tatouage sont normales, mais je n'avais aucun souvenir des épines sur les roses, sûrement avais-je dû mal observer le modèle.

Les nuits suivantes, les rêves sont revenus, plus présents encore, je me vois évoluer au cœur d'un château du moyen âge, avec peu de confort, malgré les tapisseries tendues sur les murs. Parfois des troubadours, contant l'amour courtois font une halte attendue, ils font quoi que l'on puisse en penser bon ménage avec notre religion dont l'exigeante sobriété éclabousse le catholicisme décadent du clergé de ce siècle.

Je regarde ma cheville, le tatouage prend de l'ampleur, les roses ont poussé, elles s'enroulent autour de mon mollet, leurs épines se plantent dans ma chair, distillant leur poison, le blason semble irradier d'une lugubre lueur.  J'ai peur, et ose en parler à ma mère, qui ne voit que le blason et les roses indiqués sur le modèle. Suis en train de devenir folle ?

Je me réveille de moins en moins, mes rêves deviennent de plus en plus réels, dans mon esprit : je me nomme Esclarmonde et vit en l'an de grâce 1244, désormais nous sommes assiégés par dix  mille hommes de la croisade contre les Albigeois. Les murs du château de Montségur sont solides, mais ils sont déterminés à exterminer tous les cathares… pour être sauvée il me suffit de recevoir le Consolament puis marcher sereinement vers le bucher avec Corba ma mère et mon père le  vieux seigneur Raymond … ou… pour y échapper, il suffit de sauter du donjon…

Epilogue :

Le tatoueur qui mêlait des essences hallucinogènes à ses encres pour  en rehausser l'éclat, mis en garde à vue.

On déplore plusieurs blessés et la défenestration d'une jeune fille,  parmi ses victimes marquées à vie, au propre comme au figuré.

 

 

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