Transports

nyckie-alause

Pour le thème j'hésite : aventure ou voyage ou …

Une simple vibration, simple et sourde, qui part des talons et remonte comme une anguille électrique le long des mollets tendus. Arrivée aux genoux elle se mue en grésillements qui, sournois, rejoignent l'aine qui, en attente de l'aventure joue une petite musique que je suis la seule à entendre. Me reviennent à l'esprit ces lectures disparues des bibliothèque afin qu'elles ne tombent pas, ce ne serait pas impunément, dans des mains enfantines. En mille neuf cent septante… ces lignes me faisaient rêver à des choses qui ne pouvaient se produire qu'en cas de voyages et je ne montais jamais dans un avion ou dans un train sans une chaleur douce et cette vibration prémonitoire. 

Les trains de nuit surtout étaient porteurs de ces fantasmes inavouables. Une espèce de tangage et roulis suggestifs me gagnaient par le bas du corps, dans le soufflet poisseux que je devais bien traverser pour rejoindre le wagon restaurant. La moiteur d'une nuit d'été ou plutôt de fin d'été. Les lumières au néon d'arrières-cuisines improbables donnant sur des arrières-cours abandonnées et noires auxquelles l'éclairage intérieur du train redonnait durant un seul instant un semblant d'existence. L'odeur froide et écœurante des cigarettes brunes s'imprégnait aux chevelures. L'absence de présences humaines, les lieux abandonnés tels quels à la suite d'un cataclysme dont nous n'avions pas, isolés dans la rame, encore eu connaissance. La chaleur, oui cette chaleur.

Je commandais un café crème qui me laissait un goût amer et une acidité au creux des joues. Je le savais avant même de le boire, à petites gorgées comme un remède. Mon sac au dos, comme une carapace, je repartais en sens inverse vers l'arrière du train. Le couloir du wagon-lit désert invoquait en moi une envie de chaleur et de peau que je n'osais rêver d'assouvir. Les rideaux et les stores fantômes des étreintes légitimes oscillaient telles des caresses inatteignables. Je m'attardais un moment, le corps soudés à la paroi, les yeux et le regard loin de ma vie. Ensuite, essoufflée par l'attente je reprenais mon chemin vers la queue du convoi, ma main caressait  de loin en loin la main-courante froide et lisse, suivant le rythme des jonctions métalliques des rails et le tracé hypnotique des fils électriques le long de la voie. Quelques fois, je passais à l'acte.

Vers l'arrière, juste après le dernier soufflet, la porte des toilettes battait. Le wagon était, les dimanches soir, presque désert. Quelqu'un pendant mon absence avait dû oublier de refermer la porte, un battement court et sec, comme un agacement du pied quand on attend que se produise on ne sait quoi. Mais que cela finisse enfin par arriver ! Je fermais les yeux. On avait certainement ouvert une fenêtre, je sentais l'air glisser jusque dans mon dos, entre la moleskine du fauteuil et le creux de mon échine une petite goutte de sueur déroulait sa fraîcheur comme un glaçon qui fond.après qu'on l'ait laissé glisser dans mon cou. J'avais fermé les yeux. J'espérais quoi ? M'endormir ? Qu'enfin un inconnu vienne et me réveille ? Mais  non, ça n'était  jamais arrivé et ne se produirait probablement pas. La vie n'est pas un roman, n'est-ce pas ?

Je ne serai pas capturée par le sommeil au milieu de la campagne noire dans un tunnel lumineux peuplé de créatures oniriques. Le battement s'accentuait à chaque aiguillage pour se transformer en respiration haletante sur les tronçons modernes aux rails soudés, peu nombreux heureusement, 

Les rares passagers s'étant endormis je me relevais de mon siège attirée par l'aimant de cette vibration. Sous mes pieds. Le long de mes mollets. Dans les genoux comme des grincements identiques à ceux de la porte des lavabos que j'entrebâillais pour vérifier qu'il n'y avait personne à l'intérieur. D'abord je regardais autour de moi afin d'être sûre que personne m'observait. Une fois à l'intérieur j'attendais un instant sans agir, la porte continuant sa musique battante et, quand j'étais enfin convaincue d'être seule au monde, je tournais le loquet et vérifiais mon image dans le petit miroir au-dessus du minuscule lavabo métallique dans lequel goutte à goutte s'épuisait un robinet à poussoir. La surface vitrée blanc opaline semblait toujours plus fraîche qu'elle ne l'était. Dans ma  réalité elle était douce comme une peau et en relevant ma chemise je collais la peau de mon ventre et mes seins contre sa tiédeur. Mes tétons durcissaient jusqu'à la douleur. Une irrépressible envie d'uriner me poussait à m'asseoir non sans avoir vérifié la propreté apparente de la lunette. Ensuite, l'étreinte s'enchaînait comme une récompense, une que l'on se donne à soi-même. Ma culotte rejoignait ma poche et moi la vitre blanche et douce. Ma main n'avait pas besoin d'indications, elle savait quoi faire. A rejoindre corolle et bouton, à tourner autour de ceci et de cela, à traverser de brûlants espaces, sur les ailes d'un ange, à se synchroniser avec ce qui monte à travers mes membres, à ce qui se brise contre l'opaline et qui m'aspire qui m'aspire. Mes cuisses qui se fuient. ma bouche qui s'essouffle, mes doigts qui s'immiscent et s'échappent. Cela semble proche comme une chute alors je me retiens, souffle, membres, main, je m'écarte un peu. Le train vient de traverser une gare sans ralentir car des éclats de lumière ont saisi des clichés et se sont éteints. Ma peau rejoint la vitre, ma main rejoint ce qu'elle trouve de tiède de doux d'accueillant et les lèvres collées à la fenêtre dessinent alors comme une trace de baiser. Un grand merci au train de nuit pour cette étreinte. 

Dans l'avion les passagers se lèvent et se rassoient en revenant des toilettes qu'ils n'ont pas occupées longtemps. Chacun à son tour. Je scrute les visages et je suis sûre que nous n'avons pas eue les mêmes lectures en mille neuf cent septante et quelques. 

Quand les trains passent je regarde les vitres et quelquefois j'aperçois des visages d'enfants qui espèrent.

  • Ah les soufflets de train ! Quel régal !

    · Ago 7 months ·
    Philippe effect

    effect

    • Aussi doux qu'au fromage et plus facile à maitriser leur cuisson …

      · Ago 7 months ·
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      nyckie-alause

  • eh bé ! Quelle atmosphère ! quel dommage que ces trains de nuit aient disparu ..

    · Ago 7 months ·
    Photo

    Susanne Dereve

    • Et les nouveaux trains passent à 300 km/h tellement vite que la lumière n'atteint plus les jardins…

      · Ago 7 months ·
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      nyckie-alause

  • Le train reste à mon avis un moyen de transport exceptionnellement propice à titiller l'imagination, même pour ceux qui s'en croient dépourvus.

    · Ago 7 months ·
    Coquelicots

    Sy Lou

  • Je voyageais de nuit quand j'étais une toute petite fille cependant, je n'en ai gardé aucun souvenir. Votre plume est fort plaisante.

    · Ago 7 months ·
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    Etaine Eire

  • Quel doux trajet du corps et des sens !
    Les trains de nuit, c'est vrai, offrent des... visions et fantasmes (phantasmes ?), alors que l'avion, bruyant, assez violent, reste un bête transport d'un point à un autre, vite, vite. Merci pour cet... itinéraire !
    Je permets: vous écrivez: "la main courante foire et lisse". "Froide", non ?

    · Ago 7 months ·
    Oiseau... 300

    astrov

  • Érotisme à vive allure!

    · Ago 7 months ·
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    Laurence Malabat

    • Dans cet avion hier je m'ennuyais… pendant qu'à l'arrière certains passagers se prélassaient et que le monsieur devant moi se levait sans arrêt avec sa sacoche remplie d'on ne sait quoi, allant on ne sait où…

      · Ago 7 months ·
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      nyckie-alause

    • C'était pas une bombe... alors tant mieux !!

      Gamine je prenais souvent le train, un court trajet pour aller à l'école, mais j'aimais mettre mon front contre la vitre, écouter le roulement sur les rails...
      Plus tard, pour de plus longs trajets, je ne me lassai pas de regarder défiler les paysages, même si ils étaient monotones.

      Très belle écriture !

      · Ago 7 months ·
      Louve blanche

      Louve

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