Bernard, bloc 3B open-space T44

fenaught

Bernard a trois passions : son taf , la bavette d'aloyau et Candy Crush.

15h22, Bernard revient à sa place, juste en face de moi dans l'open-space « convivial et studieux » que nous partageons depuis maintenant 5 ans. Bernard a encore des restes de nourritures dans les commissures de sa bouche, signe qu'il vient tout juste d'engloutir son dessert, un baba au rhum vendu 2,54 euros au Sodexo en bas. Bernard a l'air enjoué, comme si le doux souvenir d'une boutade de Marianne, la meuf de la compta pour laquelle il a un petit penchant, lui restait en tête.

 

Bernard, cela fait 5 ans que je le côtoie. 5 putains d'années. Il arrive tous les matins sous les coups de 9h44 pétantes, avec son petit air essoufflé l'air de dire « désolé pour le retard, la RATP, tu sais c'que c'est ». Et il repart tous les soirs aux alentours de 17h42 pour aller « chercher les gosses à la garderie ». Entre ces deux plages horaires, Bernard s'accorde une pause déjeuner de midi et demi à 14h30 dans les meilleurs de ses jours de productivité. Le reste du temps, je dois supporter ses bavardages impotents, ses blagues grasses, et ses coups de téléphone à sa maîtresse. Bernard, cela fait 5 ans que je ne le supporte plus.

 

Bernard, j'ai jamais trop su ce que c'était, son boulot. Je sais juste qu'en 15 ans dans la boîte, il a jamais ni trop gagné en expérience, ni trop gravi d'échelons, et encore moins fait de vagues. Ses collègues de longue date l'apprécient pour son enthousiasme, sa simplicité, et surtout par habitude. Ses supérieurs l'apprécient également, apparemment, mais continuent de l'appeler Gérard, ou Martin, peu importe.

 

La première fois que j'ai rencontré Bernard, sa mine ventripotente et sa bonhomie m'ont parues assez sympathiques. Il m'a tout de suite mis à l'aise en me montrant où se trouvaient l'armoire à fournitures ainsi que les toilettes, et a agrémenté ma visite de nombreuses présentations aux autres membres de ce sacro-saint espace de travail partagé. Il m'a même expliqué comment marchait le distributeur de sopalin, parfois un peu « retors ». Bref, un bon gars.

 

Mais voilà, après 6 mois passés huit heures par jour auprès de Bernard, j'ai commencé à divaguer. J'ai commencé à observer le désespoir et l'absurdité de cette vie laborieuse que nous partagions. Ses blagues, répétitives, sans mordant, plates, gentillettes, ont commencé à me lasser. Ses pauses café prises par intervalle de 30 minutes ont commencé à me fatiguer. Ses sessions ragots et potins au bureau, ainsi que ses débriefs systématiques du « match d'hier soir » ont vu poindre en moi des envies de violence. Le bruit même de sa « clippeuse » , comme il l'appelle, m'est devenu insupportable. Le fait même que Bernard respire le même air que moi a commencé à me déranger. Je ne me tenais plus. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Je n'avais jamais ressenti autant de mépris envers quelqu'un, ça ne me ressemblait pas. Mais, vraiment, les mails à toute la boîte sur « mdr regardez ce chat est trop drôle !!!!!!! » ou autres « RDV entre collègues vendredi soir autour d'une ptite binouze pour Caen-Sochaux – femmes venez à vos risques et périls ! » ont fini de m'achever.

 

Bernard, tu vois, c'est vraiment pas quelqu'un de mauvais, c'est juste que lui et moi, on sera jamais amis. Déjà, parce que je suis trop snob. Tout droit sorti d'une « Grande École de Commerce », j'ai été socialisé pour devenir un petit emmerdeur qui prend les gens de haut et se met à bouffer du quinoa le jour de ses 40 ans. Bernard, lui, il s'est jamais trop posé de questions, et c'est pour ça qu'il mourra d'un infarctus à 63 ans après des décennies à bouffer des Curly-Kro devant la Champions League. Bernard, j'ai vraiment essayé de l'apprécier, mais sa passion aveugle pour son chef et mon esprit de défiance vain de jeune ambitieux blasé ne se comprendront jamais.  Soyons clairs, je ne me permettrai pas de juger de la vie de Bernard, il continuera de se taper Marianne dans les chiottes du 4ème étage autant que ça lui chante,  simplement je ne me sens plus le courage d'en être le témoin.

 

Ça fait 5 ans que je croupis tant bien que mal dans ce job auquel je n'ai jamais rêvé. Oh, la vie n'y est pas si dure, je bénéficie d'avantages avantageux, de congés payés et de RTT, et le « CE n'est pas trop dégueulasse ». En cherchant bien même, il m'est d'ores et déjà possible de bouffer du quinoa à toutes les sauces si cela me plaît, la boîte dispose d'un « salad bar ». Il m'est même possible d'aller entretenir mon corps de vingtenaire en fin de course à la salle de gym mise à disposition des salariés. Et puis il y a les petites stagiaires, les intérimaires, il faut dire que ça participe pas mal de mes loisirs au boulot. Non, vraiment, ça pourrait être pire.

 

Ça fait donc 5 ans que je m'assieds tous les matins à ce bureau, en attendant de voir débouler la face rougeaude de Bernard.

 

5 ans déjà.

1 800 putains de jours de ma vie.

Merde. 

À y repenser, à ce rythme-là, dans 10 ans, Bernard, c'est moi.

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