Élucubrations sur fond blanc

manouchka

La page blanche. Tout est possible et rien ne l'est. Les mots apparaissent, disparaissent. L'angoisse. Et si je n'y arrivais pas? Non, je pense que je suis capable et je le veux, mais en réalité, ça ne veut rien dire. Ce n'est pas parce que moi je pense que c'est bon que ça l'est effectivement (je suis excellente pour me complaire dans l'inutile et ça non plus ça ne veut rien dire). En fait, je cherche seulement à écrire des mots pour ne pas voir cette page blanche. Avec des mots, c'est plus sérieux. De toute façon, c'est tellement plus facile de parler pour ne rien dire. Et est-ce qu'il faut absolument raconter une histoire? Je préfère simplement continuer à parler, avec ce qui me vient en tête. Je pourrai toujours tenter d'en faire une histoire par la suite... D'accord, c'est un bon plan: écrire pour écrire. C'est ce que fait l'écrivain, je suis un écrivain. Je pense donc j'écris. Beurk, vraiment trop facile. Vraiment, je pense que je m'en fais trop avec ce que le autres pensent de moi, c'est malsain et ça bloque l'inspiration. Qu'elle inspiration? Je ne l'ai pas vue, elle doit être partie chez le lecteur, celui qui réussira à trouver un sens à ce que j'écris... 

            Alors, la page est toujours blanche. Tiens, mais quelle bonne idée pour mon livre: un livre de pages blanches que je pourrais intituler L'importance de la créativité du lecteur dans l'interprétation de l'oeuvre littéraire. Vraiment, je me surprends moi-même. Je ne serais même pas offusquée qu'un éditeur me demande de couper quelques pages. J'en conviens, je peux sûrement faire mieux. 

            C'est tellement romantique l'idée de l'écrivain, qui, pris d'un élan soudain, se lève au beau milieu de la nuit pour enfiler les mots sans relâche, pris d'une soudaine inspiration qui dure jusqu'au petit matin (c'est tellement plus poétique le petit matin que le matin tout court). J'aimerais tellement que ce soit mon cas. Non, moi, je dois penser à mes idées, à ce que je veux dire. Je dois écrire, effacer, réécrire, en rire, en pleurer. Je suis très loin de l'idée romantique qu'on peut se faire de l'Auteur qui avale des kilomètres de café pour mener à terme son inspiration du moment, face à la fenêtre de son chalet isolé qui donne vue sur la plage où il peut aller se balader en attendant la prochaine inspiration du futur chapitre. Non, ce n'est pas moi. Je n'ai même pas de chalet. Je ne peux même pas dire que je suis auteure (pas même en minuscule). Je n'écris même pas en fait, je cherche quoi écrire. Je devrais peut-être me trouver une plage? Ici, c'est l'hiver et la plage est gélée, comme mon inspiration. Meilleure chance cet été. 

            Je pense que je n'ai pas le choix, je dois me rabattre sur une histoire. Trouver une histoire, des personnages, des confits, une quête, une résolution heureuse... C'est tellement déprimant. Je pense que je vais continuer à parler encore un peu avant. Dans le pire des cas, jusqu'à l'été prochain. Sinon, je pourrais relire ce que j'ai jusqu'à maintenant, peut-être trouverais-je un filon pour une histoire? D'accord. 

            Non, mais à part mes kilomètres de café, je ne vois rien d'intéressant. Est-ce qu'on peut faire une histoire avec des kilomètres de café? Voyons voir: l'Histoire du café en cent milles kilomètres carrés, l'histoire d'un café qui voulait parcourir des kilomètres, l'histoire d'un kilomètre qui se prenait pour un café? Non, je n'y vois rien de bon.  Je perds mon temps, ou plutôt, je cherche à gagner du temps pour éloigner de moi la page blanche qui finira par me rattrapper solidement si je ne commence pas à écrire au moins un tout petit peu. 

            D'accord. Il était une fois... Non, vraiment, je suis au comble du pathétique. Je pourrais au moins commencer par L'autre jour... ou encore L'histoire que je vais vous raconter est extraordinaire... non, c'est probablement surfait. Peut-être La lumière crue du lampadaire éblouissait Geneviève qui cherchait ses clefs perdues quelques mètres plus loin. La bêtise humaine (ou l'éloge du positivisme) de chercher ses clefs, là où il fait clair... Non, ce n'est pas très original. Pour l'instant, je préfère encore ma page blanche, là où tout est encore possible. C'est le point commum de tous les écrivains la page blanche, s'il n'y avait pas cette angoisse de départ, personne n'arriverait à rien. Finalement mon idée de livre à pages blanches n'est peut-être pas si stupide... 

            Peut-être qu'avec un fond d'écran bleu, ce serait moins difficile que le blanc. Après le blanc-tout-est-possible, le bleu-c'est plus-facile! Vraiment, je déraille. Je dois me resaisir, me concentrer. À défaut de kilomètres de café, je peux bien commencer par une tasse de thé. Le thé se fera noir, comme mon humeur, ou pour contraster le blanc. Vraiment, le thé n'y fait rien de bon, il ne reste qu'à prendre l'air, se changer les idées et revenir fraîche et dispose pour noircir la blancheur. C'est l'hiver, il fait froid. Je devrai sûrement prendre une douche au retour pour me réchauffer. 

            L'air était frais et bénéfique, la douche chaude et réconfortante, alors, c'est bon, je peux me lancer et enfin écrire quelque chose. À moins que je ne me lance part la fenêtre? Je blague. Je suis sûr que je peux y arriver, ça ne peut pas être si difficile que ça, sinon, il n'y aurrait pas tant de livres sur les tablettes. Non, mais c'est hallucinant de rentrer dans une bibliothèque ou une librairie pour constater l'ampleur de tout le travail que ça représente, page par page, ça me déconcerte. Autant que le fait que je n'arrive pas à écrire deux mots sur cette foutue page bleue (non, le bleu n'améliore en rien à la situation). Daccord, restons calme, focus. De toute façon, c'est l'heure d'aller manger, pas que j'ai tellement faim, mais plutôt par habitude. Bon, je l'admets, je cherche peut-être à fuire la situation... Faute avouée est à demi pardonnée, alors, va pour le sandwich et n'en parlons plus! J'essaierai de nouveau demain.

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