Exercice 15

nouontiine

Them belly full...

Une clameur sourde, opaque et menaçante, gronde dans le lointain. La nuit dense enveloppe le palais depuis plusieurs heures déjà, sans que personne ne songe à allumer une lampe à pétrole ou même à brûler un cierge, de peur que la moindre flamme ne rallume le feu inextinguible qui se propage dans la rue. Des traces noires et malodorantes suintent des murs de pierre blanche et imprègnent désormais les lieux, comme si une armée de djinns moqueurs et maléfiques s’invitait aux premières loges pour mesurer l’étendue de la débâcle.

Derrière les lourdes portes ornées de mosaïques berbères perce un refrain entêtant, exaspérant, déchirant le silence qui s’est abattu sur la demeure depuis la veille.

« Them belly full, but we hungry », vocifèrent-ils au loin, tandis que leur seule présence, glaçante, sonne comme un arrêt de mort général.

La rue gronde et la fronde se précise, prête à brûler tous ceux qui s’opposeraient à sa volonté, car ce n’est désormais plus qu’une question d’heures, de minutes peut-être et chacun en a pris conscience. Mon maître, même s’il n’en veut rien laisser paraître, a soudain perdu de sa superbe et cherche désespérément le moyen de foutre le camp au plus vite, tandis que sa femme, Souhad, est métamorphosée par la peur lâche qui s’impose sur son visage comme un masque jaune et nauséabond. Oh, ça, elle a perdu de son panache la garce ! Elle qui m’a toujours méprisé pour mon poil hirsute. Elle court de part et d’autre de la vaste demeure, échevelée et paniquée à l’idée de ne pouvoir emporter ses bijoux, son or et ses secrets.

« A hungry man is a hungry man », rugissent-ils en marchant la tête haute vers le palais.

Trop tard semble murmurer les djinns pernicieux qui se sont infiltrés dans la maison pourtant aseptisée, car les grilles en fer forgé ne sont plus assez hautes pour contenir la fureur qui, peu à peu, menace de tous nous emporter. Les rares employés à ne pas avoir abandonné les lieux pour rejoindre les leurs et prendre part au vent de révolte qui soulève le pays psalmodient des versets du Coran, comme pour détourner le courroux d’Allah de leurs têtes hébétées.

« Now the weak must get strong », hurle la rue, désormais accrochée aux grilles du palais. « Allah ouakbar », implore alors mon maître effondré, les yeux brillants d’une telle détresse que Souhad se met à hurler, comme hantée par les êtres maléfiques qui transpirent des murs de son indécente demeure. La peur, qui s’infiltre jusque dans leurs coeurs rances et arrogants, les rends misérables, soudain ratatinés sur leurs jambes. Pris de panique, le maître se précipite sur Cheikh, le majordome et le supplie d’aller au-devant de la masse enragée pour les calmer, ne serait-ce qu’une heure, le temps qu’ils puissent filer. Cheikh le toise alors avec haine, un sourire dédaigneux aux lèvres. « Nous allons tous crever ! Et vous le premier. Allez donc calmer un peuple qui a faim », lâche-t-il exaspéré par tant de lâcheté. « Même vos chats sont mieux nourris que la plupart des gosses dehors ». Et il éclate d’un rire mauvais, l’oeil affolé par la présence des djinns qui se précise.

D’un coup, c’est l’émeute. Les lourdes portes menacent de céder sous la pression des jeunes, qui poussent de tous leurs corps, tandis que des jets de pierres viennent briser les carreaux des fenêtres. « Allah ouakbar », gémit de nouveau le maître, décrochant l’un des sabres qui orne le mur, aussitôt imitée par sa femme, dont l’épouvante déforme maintenant les traits. Des bouts de bois enflammés fusent par les fenêtres béantes et embrasent les lourds tapis disposés au sol. Le feu se propage. À la gloire du peuple, qui vocifère dehors. « Nous allons brûler ! », crie Cheikh pris de démence, tandis que les djinns hilares resserrent leur ronde. Enfin, les portes cèdent. La masse enragée s’engouffre dans le palais, prêt à laver l’opprobre.

Them belly full but we hungry : leur ventre est plein, mais nous nous avons faimA hungry man is a hungry man : un homme qui a faim est un homme qui a faimNow the weak must get strong : maintenant les faibles doivent devenir fortsparoles issues de la chanson éponyme de Bob Marley.Djinn : dans les croyances musulmanes, esprit bienfaisant ou démon.
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