j'aurais pu être alcoolique, nymphomane ou pute, mais il y a autre chose à faire dans la vie.

odkali

précision : cette histoire n'est pas la mienne, mais celle d'une femme imaginaire frôlant les bouquins d'une bibli.

J’aurais pu être alcoolique, nymphomane ou pute ; mais il y a autre chose à faire dans la vie !

Ma petite vie.

J’ai trente ans, un petit ami, un petit boulot et un petit appartement. Mon ami a aussi un petit boulot. A deux petits salaires, on y arrive. Un petit cinéma, un petit restaurant, un petit tour à Paris une fois par mois. De toute façon, on a la télévision pour le reste des soirées. Nous projetons de nous marier, nous nous aimons et ce sera toujours ça de gagner pour les impôts. Nous souhaitons deux enfants, une fille et un garçon, ce serait l’idéal, sinon tant pis. Trois, on ne pourrait pas assurer financièrement et un seul, il s’embêterait, puis on n’aurait pas d’allocation familiale. Les vacances, on les passe soit chez mes parents, soit chez mes beaux-parents, cela fait de la compagnie pour tout le monde et on économise. Il faut penser à tout quand on a de petits moyens.

Le drame.

En mangeant le soir, tous les deux, on se raconte notre journée de travail. Mon petit ami me parle alors d’une nouvelle collègue, ayant obtenue le bac, il me dit qu’il doit la former, car elle va l’assister. Son service a pris de l’essor, c’est la guerre du Golf, il suit la fabrication de condensateurs électroniques destinés au matériel militaire. Nous nous sommes dit que dans l’horreur de la guerre, il y a de toute évidence des conséquences positives pour l’économie de sa société, de plus on ne subit pas cette guerre. Je suis fière de mon futur mari, il a des choses à apprendre à une diplômée. Quelques jours plus tard, il m’appelle pour me prévenir qu’il participe à un repas d’un collègue partant à la retraite et de ne pas l’attendre pour manger. Il est revenu vers vingt deux heures. Il a regardé la fin du film avec moi. Puis on est allé se coucher.

Le samedi, nous sommes allés faire les courses, nous avons mangé à la cafétéria, le menu économique, comme d’habitude et nous nous sommes promenés dans les magasins de meubles. En revenant à la maison, il reçoit un appel téléphonique sur son portable. Il doit aider un collègue à acheminer une cuisinière très lourde. Il est revenu à vingt et une heures. Je suis contente qu’il ait un ami et je me dis même qu’on allait l’inviter à manger un jour et vice versa. Nous regardons une émission de variétés, mais ce samedi, nous n’avons pas fait de câlins, il a la tête qui tourne, il a préféré dormir. Ce n’est pas grave, nous avons tous les samedi devant nous pour faire un enfant.

Le vendredi suivant, il paraissait fatigué. Chaque soir il rentrait de plus en plus tard car sa société était submergée de travail. Je suis fière qu’il s’investisse, et tout ça gracieusement, je suis persuadée qu’il en récoltera les fruits, comme une augmentation de salaire par exemple. Après les informations régionales, il me dit qu’il partira le lendemain matin pour le déménagement d’une autre collègue. Décidément, il s’intègre bien. Il reviendra que dimanche, une fois terminé.

Il n’est pas revenu. Sauf pour liquider les affaires courantes, le partage des meubles, il a pris la télévision, il s’est retiré du compte joint en prenant la moitié des économies. Il était tombé amoureux de cette collègue diplômée, il avait eu le cran de me l’avouer, mais cette fois-ci, je n’étais pas fière de lui.

 J’aurais pu être alcoolique.

Le soir même, j’étais tellement triste, que j’ai été recherché une bouteille de vin rouge au fond du placard, gagnée à une tombola d’un grand magasin de meubles. De toute façon je ne pouvais rien faire, j’avais plus notre télévision. Le lendemain, c’était samedi. J’ai été aux courses, j’ai acheté un peu à manger et aussi une bouteille en prévision. J’étais barbouillée de la veille, mais tant pis. Ca me ferait du bien. Heureusement que je l’avais, je sentais la déprime arrivée et grâce à l’alcool, j’oubliais. La semaine, j’ai beaucoup pleuré. J’attendais le samedi pour être mieux avec mes petits verres. Puis après j’en ai pris aussi pour la semaine du vin ! J’ai commencé à manger moins, ça coûtait cher les deux à la fois. J’ai commencé à être fatiguée la journée au travail. J’arrivais en retard souvent, trop dur de se lever. J’ai reçu un avertissement par recommandé. Un jour, je n’y suis pas allée. Cela m’angoissait. J’ai reçu un deuxième avertissement. Je buvais de plus en plus, je ne mangeais pas grand-chose, je n’ouvrais plus mon courrier. J’ai quand même ouvert les deux derniers recommandés : l’un était un avis de passage d’un huissier, l’autre mon licenciement pour faute grave. Le propriétaire m’a expulsé après l’hiver. A l’heure où je vous parle, j’erre de rue en rue avec le RMI. Je suis alcoolique.

J’aurais pu être nymphomane.

Le soir même, j’étais tellement triste, que j’ai appelé un ancien camarade de classe pour lui raconter mon malheur. Je pouvais le déranger, il était célibataire. J’ai pleuré et il m’a proposé de passer me voir, il habitait tout près. J’ai dit oui, j’avais tellement besoin de compagnie, en plus, j’avais plus de télévision. Avant qu’il arrive, je me suis vite changé. Une douche, des collants, une jupe, un décolleté, mais pas trop car ça faisait un peu allumeuse. Bien sûr, ça l’a ému. Lui qui n’avait connu certainement aucune femme. Le pauvre ! A son âge ! Il s’est rapproché au fur et à mesure de moi. Moi je ne bougeais pas car franchement ce n’était pas l’homme de ma vie. Il m’a caressé tendrement, je lui ai dit qu’il était gentil et que j’avais besoin d’affection. Au moment où sa main était plaquée sur mon sexe, j’ai dit que c’était juste pour l’occasion. Il a dit oui. Alors comme il n’osait pas mettre en mouvement cette main, j’ai balancé discrètement mon bassin de haut en bas. Ces doigts ont commencé à me tripoter. J’ai fermé les yeux pour ne pas le voir. Et j’ai attendu que son autre machin démarre une autre action. Ca ne venait pas. J’ai alors appuyé mes seins contre sa poitrine. Il les a bien senti, tellement, qu’il en a empoigné un pour le lécher. Moi, je ne participais pas, je gardais mes mains sages pour admettre que c’était sa volonté de me baiser et non la mienne. Il m’a enfin dévêtue, je chuchotais « non » en me frottant de tout mon corps. Il m’a enfin baisé, j’ai enfin pris mon pied. Je l’ai remercié de m’avoir consolée, et je l’ai prié de partir pour enfin me reposer. A l’heure où je vous parle, j’erre d’homme en homme, je suis nymphomane.

J’aurais pu être pute.

Le soir même, j’étais tellement triste, que je suis sortie pour ne plus être face à la réalité. Dans la rue, j’imaginais mes fins de mois avec rien en poche. Pas de sortie. Pas de sucrerie. Pas d’apéritif le soir. Pas assez d’argent pour me repayer une télévision. Puis, un soir, un homme plus âgé que moi m’a demandé combien je prenais. J’ai été offusquée. Il m’avait pris pour qui ? Et puis le week-end, je me morfondais, je repensais à cet homme. C’est sûr cet argent m’aurait permis de sortir une fois. La semaine j’avais cogité. Je me suis dit qu’une fellation ce n’était pas aussi terrible qu’une pénétration, à raison de cinq par semaine, je pourrais m’acheter une télévision. Je suis donc descendue dans la rue et j’ai flâné dans des endroits discrets, à la tombée de la nuit, je m’asseyais tranquillement sur un banc dans un parc. Le deuxième soir, un homme m’a demandé ce que je proposais. J’ai répondu texto : une pipe égale dix euros. Je l’ai faite cette première en fermant les yeux, en me concentrant sur la technique, c’était un client potentiel pour mon achat prévisionnel de la télévision. Cela a pris deux mois. Maintenant, j’ai des habitués. Enfin mes séries télévisées préférées. Puis j’ai eu besoin d’un sèche-linge, d’habits neufs, de magazines de beauté, de maquillage …A l’heure où je vous parle, j’erre de main en main, je suis pute.

Mais il y a autre chose à faire dans la vie !

Ce soir, je suis tellement triste, que je pense à cette vie. Je peux y réfléchir, car je n’ai plus la télévision pour fuir. J’ai aperçu des centaines de personnes, les courses, la cafétéria, la rue. J’ai discuté avec zéro humain. Alors où ? Où  rencontre t-on entre humains ? Je réfléchis. Des endroits. Des endroits sans achat, sans néon, sans empressement, sans mot de travers. Dans ma ville. Je ressors de la poubelle le magazine de la ville. Que je n’ai jamais lu d’ailleurs. Les mots croisés simplement. Je feuillette. Je lis : bibliothèque. Endroit sans mots de trop. Mots écrits, oui. L’oral, je verrai ça plus tard. Je prends un stylo et une feuille et j’écris : « La solitude. Oui mais. La solitude d’exister. »

Je me couche dans la tranquillité d’espérer.

Je me rends à la bibliothèque. Me voilà entourée de livres, de calme, d’humains. Je parcours les rayons, je me sens perdue, j’en prends un au hasard, j’ose m’asseoir près d’une dame. Je commence à lire et elle me chuchote : « Très bon choix, mademoiselle ». Je lui souris. Elle m’a donné du courage pour affronter un monde étranger, celui de la connaissance. Dans cet élan, je m’inscris et je pars avec cinq bouquins sous le bras. Je passe mes soirées à lire. Je fréquente de plus en plus cette bibliothèque. J’échange quelques mots affectueux aux habitués. J’en fais partie maintenant. Un jour, la bibliothécaire me propose une invitation pour l’inauguration d’une exposition d’un écrivain. Moi, ancienne rescapée des sorties magasins, j’ai ma place au sein de cet évènement ! Ce jour-là, j’ai rencontré des humains, j’ai écouté, j’ai parlé, j’ai échangé. Depuis, j’ai obtenu des concours, j’ai un travail passionnant dans l’édition, j’ai connu l’amour, j’ai trois enfants avec l’homme que j’aime.. A l’heure où je vous parle, je n’erre plus, je vis.

Je prends un stylo et une feuille et j’écris : « Exister. Oui mais. Exister pour de vrai. »

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