L'Abandon

sophie-l

Petit garçon, je te vois et mon cœur se serre.

Quel âge as-tu ? Huit ou neuf ans, pas plus.

Tu es seul avec ton ballon, face à ce mur en brique qui ressemble à celui d’une prison.

Ce n’est pas un vrai terrain de football. Il n’y a pas de buts, pas de pelouse, pas de joueurs. Juste toi et ton ballon.

Je te regarde, tu n’as pas l’air triste, pourtant. Tu joues.

Alors, dis-moi petit garçon pourquoi je pleure ?

Tu te retournes, tu me souris, un peu étonné de me voir pleurer.

Tu t’approches, tu essuies mes larmes.

Tes mains sont sales, ne me touche pas !

Tu n’es pas mon petit garçon ! Laisse-moi, va-t-en !

Retourne là-bas, sur ton terrain imaginaire. Oui, c’est ça, retourne-toi face au mur, comme sur la photo. Voilà, c’est bien.

Tu n’es pas le premier, tu sais, à jouer ici.

Avant toi, il y en a eu beaucoup d’autres.

Il y a eu mon petit garçon.

Tu lui ressembles un peu. Comme toi, il venait souvent ici. Toujours seul, toujours face au mur, pour que personne ne voit son visage.

Et moi, je m’échappais pour le suivre.

Je m’asseyais là, j’attendais qu’il se lasse.

Alors, il se retournait comme toi tout à l’heure. Il feignait d’être surpris de me trouver là et puis, il courait se jeter dans mes bras.

Je sens encore le contact de sa peau contre la mienne. Mes bras l’entouraient, mes mains cherchaient à s’accrocher à son petit corps, refusant obstinément de le laisser s’enfuir…

Alors, je goûtais à mon plaisir favori : J’enfouissais mon visage dans son cou pour m’enivrer de son parfum d’enfant, de mon enfant.

Une fois, ce fut la dernière fois.

On le savait tous les deux mais nous n’avons rien changé à notre rituel.

Depuis, je reviens tous les jours, dans l’attente.

Mais c’est toi qui es là, petit garçon.

Je ne veux rien savoir de toi.

Je ne veux pas que tu me parles, laisse-moi seulement te regarder.

Oui, tu lui ressembles un peu.

T’observer m’apaise et me torture.

Si je ferme les yeux, je sens encore son odeur, j’entends ses cris, ma main se referme sur la sienne, si tendre, si confiante.

Quoi ? Tu pars ?

Déjà ?

Mais pourquoi ?

Non, attends, ne t’en va pas ! Laisse-moi partir la première.

Dis-moi, tu seras là demain ?

Oh, je sais bien que tu n’en as plus pour très longtemps.

Toi aussi tu grandiras, et un jour, ce sera le dernier jour.

Mais, après toi, en viendra un autre, puis un autre.

Dis-leur que je serai là, à attendre.

Pour l’éternité.

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