Le jour où

marionrom

Contribution au concours "Racontez votre word trip Airbnb"

J'ai peur de moi.
J'ai peur des autres.
J'ai peur de ce que les autres pourraient penser de moi.
J'ai peur de ce que les autres pourraient penser que je pense d'eux.
Alors je me calfeutre, m'isole, m'enferme, me coupe du reste du Monde. Mon chez moi est un îlot sauvage perdu dans le 18e arrondissement de Paris.
Je suis inatteignable. Mon repaire est infranchissable.
Ça fait 7 ans que je m'inflige cette réclusion. Au train où vont les choses  je crois bien que j'en ai pris pour perpète.


Je suis contente. C'est rare. Les CD achetés sur internet sont arrivés. Tous les mercredis c'est expédition nocturne pour chercher mon courrier et jeter les poubelles. Je prends toutes les précautions pour éviter de tomber sur quelqu'un. Cette nuit j'ai failli rencontrer mon voisin. J'en ai eu des palpitations. J'ai filé me cacher dans le local à poubelles. J'ai pris les sons de la mer, de la pluie tropicale et des pas de divers animaux dans la neige. A une autre époque vivre m'aurait été impossible. Internet m'a sauvée en me permettant cet exil. J'y commande tout.
Ce matin je me réveille suffocante. Mes exercices de respiration ventrale n'y font rien. Je surventile. Je mets le morceau intitulé le roulis des vaguelettes sur les galets. Mais je ne sens que le roulis de mes larmes salées sur mes joues. Ça ne peut plus durer. Il faut que je sorte que je parte que je quitte ces murs. Je regarde plusieurs sites de voyages mais c'est trop dur d'imaginer le nombre de personnes que je vais devoir croiser dans le métro, l'aéroport ou la gare. Après des heures de vaines recherches je tombe sur un site nommé Airbnb qui me dit  «Louez des logements uniques pour tous les budgets, partout dans le Monde…». N'ayant aucune espèce d'idée de l'endroit où j'aurais envie d'aller je clique sur les «destinations les plus populaires». La première destination : Paris. Je me balade au hasard. C'est beau chez les autres. Et chaleureux. J'aimerais y être invitée. Une photo attire mon attention. La description encore davantage. Rue Constance? Mais c'est mon immeuble! Et c'est mon voisin ! Pour une fois je ne réfléchis pas. Je créé un faux profil, je mets des trucs cool sur moi, sur les voyages que je fais, sur mon ouverture aux autres. Je me prétends hôtesse de l'air parce que c'est forcément passionnant une femme qui a parcouru le Monde. Ni une ni deux j'envoie un mail. Et j'attends, les yeux rivés sur mon ordinateur. La réponse ne se fait pas tarder. Il me dit « Hey salut Marion je serais ravi de t'accueillir demain chez moi à Montmartre. Qu'est ce qui t'arrange comme horaire ? Dis-moi, je suis hyper flexible. Bye. J-F ». Il a l'air sympa. Finalement, ce n'est pas si compliqué. 15h ça me parait bien. Ça me laisse le temps d'avoir pris un train tôt le matin et de venir de loin.
Aujourd'hui la météo annonce un temps lourd et orageux. Je remplis ma valise d'affaires légères. A 14h58 je sors de chez moi en prenant soin de ne pas faire de bruit en fermant la porte. Je m'éloigne à pas feutrés puis reviens en faisant claquer mes talons pour qu'il m'entende arriver du bout du couloir. Ça y est, on y est.
  « Hey salut. Bienvenue chez les amis de Constance. On se fait la bise ? Tiens donne-moi ton sac je te débarrasse.
  -Euh...merci. »
Je le regarde me regarder et il ne semble rien penser de moi. Il est juste accueillant. 
  «C'est drôle ta tête me dit quelque chose. Tu viens d'où?     
  -Oh un bled paumé tu connais sûrement pas. C'est pas la porte à côté. »
Il me fait visiter son appartement. Son chez lui. Il me dit «surtout fais comme chez toi». Je suis chez quelqu'un que je ne connais pas et je ne me sens pas mal. Je crois même que je m'y sens bien. Je n'ai pas peur de mes pensées, des siennes, de son regard. C'est joliment décoré. Il a bon goût. Nos pas craquent sur le parquet. Ils n'ont pas fait de CD de ça ? C'est doux.
  «J'espère que tu n'as rien contre le rouge des murs. Y'en a qui bloquent avec ça. C'est trop excitant parait-il. Moi ça me file la pêche.
   -Non ça me plait. C'est…vivifiant. Un peu comme la mer. J'imagine.
  -Alors t'inquiètes pas l'immeuble est super calme. La voisine d'à côté on l'entend jamais et ceux du dessus c'est un couple de retraités. Ils passent la moitié de l'année dans le sud alors ils ont mis leur appart sur Airbnb. Je leur file un coup de main parfois pour l'accueil et je touche une petite com.
Il me fait un clin d'œil complice. Je souris.
  -Tu veux un thé? J'ai fait mes fameux "biscuits d'accueil". Prends-en un. C'est pas pour me lancer des fleurs mais c'est une tuerie.»
Il m'invite à m'asseoir. Je trempe un de ses biscuits gingembre-citron dans mon thé et je me sens apaisée. Enfin.
   «Tiens viens voir.
Il ouvre grand la fenêtre.
   -Si tu te penches un peu tu vois le Sacré-Cœur.
   -Oh zut j'ai oublié de fermer ma fenêtre.
   -Quoi ?
  -Ma fenêtre. Elle est restée ouverte. Mais ce n'est pas grave. Je suis en vacances. Ça attendra demain. »

https://www.airbnb.fr/rooms/77944?s=K4dT

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