L'écriture

Stéphan Mary

Je sens que je vais lâcher prise. La langue de l'autre, l'autre comme Autre avec un grand A, s'enroule autour de moi. Nous faisons corps à corps avec des petits gémissements de chiot. Je caresse le A de la langue avec une certaine appréhension. J'ai peur de la petite mort.

J'entends les mots gémirent dans une extase effrénée. Je veux dire NON ! Je veux écrire. C'est fort, puissant, paniquant. Toutes les sensations de l'amour de la langue me suggèrent un moment de tension palpable. Mes mains se tendent vers un texte tout juste accessible, presque insensible. Je plonge avidement dans les yeux atoll de mon personnage. Je saisis à pleine bouche les voyelles qui bientôt, malgré moi, me tireront un sentiment extatique. La vie est là,

Je perds conscience du temps qui passe. Mon larynx est broyé par le cri des consonnes qui, amantes fidèles, me liquéfient dans le geste d'un souffle aérien. Je n'explose pas, pas encore. Je vois le monde flétrir de cruauté.

Les mots ne passent pas mes lèvres et pourtant. Je veux dire de concert avec cet alphabet si particulier à quel point j'aime les mots.

Mais brutalement la plume se fait lourde, grave, presque hésitante. Je crois qu'elle a peur du vocabulaire amoureux. Puis la bataille reprend. Elle me fait l'amour la garce. Je voudrai lui dire "Tu es une catin ! tu es une écriture facile qui se fait payer" mais je me tais.

Je prends, j'hésite, je broie, je malaxe, je triture puis lentement je la caresse. Lui arracher un semblant de jouissance littéraire. J'ouvre les yeux après avoir écrit subtilement "Je t'aurai" mais les lettres s'envolent dans la chambre au rythme de mon anorexie verbale.

Je veux dire à l'écriture à quel pont je la désire jusqu'à la mort. Je veux lui dire qu'elle est ma maîtresse, mon amante, ma femme, ma fille et peut-être, par moment, la mère. Dans un spasme de logorrhée excessive, dans les contractions, dans un sursaut surhumain le cri surgit, libérateur. Je saisis sans attendre les pattes du P et du Q et je les tire à moi mais elles s'envolent dans les flagrances du myosotis.


Je suis dans l'expectative d'un nouveau souffle, d'une renaissance. Je triture à nouveau, je malaxe, je tords dans tous les sens mon amante infidèle. Je glisse lentement entre le A et le E, je vise le I et le O, j'arrache le U avant d'organiser le Y.Y, forme uniforme, difforme.

Il faut que j'écrive. Je hurle ma frustration. Mes tripes s'enroulent douloureusement sur elles-mêmes. Écriture, crie mon nom. Dis moi que tu m'aimes. Tu es là sauvage, étrange, méthodique. Je vais accoucher que tu le veuille ou non. Tu es là, indissociable de moi. Écriture sors de ce corps et matérialise toi même si je dois en crever.

La langue reprend sa course. Nous jouissons de concert. Enfin je peux la raconter.


 
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