Lijo.

mlleash

(Lire avec la musique en lien. Merci)



Il pleuvait, ce jour-là. Dans une grange où le foin était humide. Par la lucarne, on voyait très bien les arbres nus, et leurs squelettes. De dehors, on ne devinait rien. Le monde continuait à tourner. La pluie tombait toujours, et le vent se moquait bien de cette petite bâtisse, aux fondations qui grincent, et s'y engouffre et siffle. Les poutres criaient leur agonie, fatiguées du fardeau qui les tasse et les étire d'une manière inhumaine. Elles portent les murs depuis tant d'années. Mais les vrais cris étaient à l'intérieur. Des cris de déchirements, comme si on extirpait les entrailles d'un homme. D'une femme, en l'occurrence. Ma mère souffrait déjà depuis des heures, par ma faute. Les contractions étaient intenses, et je ne faisais pas dans la dentelle. Je la faisais déjà souffrir…Avant ma première respiration… Elle était seule. Mon père était déjà au combat. C'est la voisine, alertée par les aboiements du chien, dehors, qui est venue l'aider. Je n'ai pas été dépendant de mes parents bien longtemps. Juste le temps de couper le cordon. Je n'ai pas eu la chance de pouvoir me reposer sur le fait que je n'étais qu'un nourrisson, trop petit pour se débrouiller ou comprendre. Rien n'a pu les retenir à moi. Rien à part ce fichu cordon, qu'on m'a retiré peut-être un peu trop tôt…Parfois, je regarde mon nombril de façon nostalgique. Je me dis qu'à l'époque où ce trou n'en était pas un, j'avais une famille. Des gens qui m'aiment. J'étais relié à quelque chose. Je faisais partie du monde. Maintenant, tout ce qu'il me reste, c'est un creux au milieu du ventre, et un énorme dans mes souvenirs. Parce que mon cerveau d'enfant aurait du être pourvu des dossiers « père » et « mère ». Et que je pleure les souvenirs que je n'aurais jamais, sur la tombe de 2 cases vides, dans ma tête.

Peut-être que ce n'était tout simplement pas un jour pour naître. Un jour d'orage, de grisaille épaisse et de pluie ardente. Un jour où seule la Mort aurait dû travailler. Peut-être que ce n'était pas la bonne époque. Probablement.

Ils m'appelèrent Lijo. « Il pleuvait » en lituanien, dans cette grange en souche de pin. La pluie redonne vie à la terre. Ce n'est pas l'espoir, encore moins la délivrance. C'est juste une nécessité étouffante et éternelle. C'est un élément logique, qui prépare un renouveau. Qui lave les taches de sang et de boue sur le perron de la grange.

Plus tard, ils me renommeront. Ajouté noir sur carte « Pupille de la Nation ». N'importe quoi. L'état ne remplacera jamais ma famille. Ce n'est pas ma mère. Il ne m'apprendra pas à devenir quelqu'un de bien et de cultivé. Juste à me battre pour mieux mourir, afin que l'on rajoute sur mon épitaphe « mort pour la Patrie. » « Lijo. Pupille de la Nation. Mort pour la France. »

Pourquoi d'autre voulez-vous que je meurs, de toute manière ? La France a pris mon foyer, et l'a consumé tout entier, par la racine. Elle l'a décimé comme un feu de paille. Adieu la dépendance, adieu le nom de famille. Tant pis pour la pension.

Ils m'auraient pourtant envoyé une enveloppe tous les mois. Comme pour ce faire pardonner en me soudoyant. J'aurais pu vivre sans travailler. Manger sans rien faire d'autre que de me rappeler à chaque passage à la boîte aux lettres, que je suis seule. Et que c'est le traitement des gens seuls, comme moi. Que c'est notre ordonnance, et que ce devrait être notre remède. Mais c'est pas comme ça que ça marche. Je me moque du travail. Je me moque de la nourriture. Je me moque de l'argent. On se moque de tout lorsque l'on n'a plus rien. Lorsqu'on se contente de survivre sans faire de vagues. Reclus dans la société, et dans la hantise permanente qu'on nous annonce que la guerre recommence, et qu'il me faut verser mon sang, sous prétexte que je suis né dans cette grange. Et que le sol de paille, de cette grange n'est autre qu'un bout infime du territoire Français. Je n'avais plus personne a aimé. Et on m'a demandé d'aimer ma Patrie. On m'a demandé d'aimer mon bourreau. Et celui-ci m'aimait tellement, qu'il me rajouta à son tableau de chasse, puis à celui de ses victimes.

Tout cela pour que soit écrit en lettre d'or, dans un cimetière entretenu au poil de cul, « Lijo. Puille de L'Etat. Mort pour la France. ». Mort pour la meurtrière. Mort pour la guerre. Taisez vous, avec votre délivrance et votre liberté que je n'ai jamais connu et que je ne verrai jamais arriver. Je ne peux rien être d'autre que jaloux. Parce que je n'ai pas eu de mère pour me dire que la jalousie était un vilain défaut. Parce que je suis mort, alors je m'en fous bien des lettres d'or, du gazon sur mon squelette, ou de votre Armistice.

C'est triste, mais c'est comme ça. Parce que nous, les morts pour la France, ont n'est pas plus généreux que n'importe qui. Et que savoir que notre cadavre fut couvert d'honneur, est une piètre consolation face à la vie qu'on a perdu pour que d'autres survivent à notre place et profitent de la paix. Parce que, bien-sur, on l'a en travers de la gorge. On était pas des saints. On était comme vous. Un peu fougueux, l'étincelle dans les yeux, et l'envie de se démarquer à tout prix.

Es-que l'on s'est démarqué, dans ce cimetière immense où les croix sont toutes les mêmes (sans doute acheté en quantité industrielle). Où l'on est qu'un dans la centaine et qu'on vous foule au pied. Et où il a fallu vivre l'enfer pour gagner 3 mots noirs, et trois mots dorés. « Lijo. Pupille de L'état. Mort pour la France. ». Pourtant, « Lijo. » ça m'aurait suffi. Ça voulait dire que j'étais né lorsque tombait la pluie. Ça voulait dire que j'étais destiné à tomber.

Qui viendra sur ma tombe ? Qui sera fier de moi ? Qui déposera des fleurs ?

A quoi me sert d'être un cadavre glorieux, si vivant, je n'étais autre qu'une souche d'arbre mort.

« Lijo » aurait signifié que j'avais une famille. Et que j'avais eu la chance de mourir moins jeune, et de connaître votre Paix. Que j'aurais pu vivre mes derniers instants ailleurs que dans les bombes, la faim, la souffrance.

«Car le jour où tu es né -

Il pleuvait, pleuvait, pleuvait

Le jour où tu es né -

Il pleuvait, pleuvait, pleuvait... »

Nes dieną, kai tu gimei -

Lijo lijo lijo.

Hommage à F.J Peslerbe. Tombé à Verdun. Mort pour la France. Enseveli à l'ossuaire de Douaumont.

La croix bien en terre et la tête dans les étoiles.

MlleAsh.

  • Coup de cœur, musique magnifique, texte magnifique et prénom magnifique. :)

    · Ago almost 8 years ·
    Cat

    dreamcatcher

    • Merci infiniment :) moi aussi j'adore ce prénom. (Même si ce n'en est pas un à l'origine)

      · Ago almost 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

  • Un texte qui prend les tripes!! Merci pour tous les oubliés de guerre!

    · Ago over 8 years ·
    13335743 1312598225434973 3434027348038250391 n

    Colette Bonnet Seigue

    • Merci beaucoup :)

      · Ago over 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

  • Très émouvant MlleAsh et très beau à la fois !
    Merci encore pour tous ces morts aux combats.

    · Ago over 8 years ·
    Version 4

    nilo

    • Merci mille fois ! :)

      · Ago over 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

  • Superbe, merci MelleAsh.

    · Ago over 8 years ·
    055

    smry

    • merci encore :)

      · Ago over 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

  • ...sans voix... <3

    · Ago over 8 years ·
    B3

    janteloven-stephane-joye

    • Merci beaucoup. C'est la première fois que je publie un texte aussi long et j'avais peur que personne ne prenne le temps de le lire.

      · Ago over 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

    • ...il devient difficile à cause de ce qu'est devenu le site de bien voir, de bien remarquer ce que proposent les auteurs... c'est bien triste car on loupe souvent de bien beaux textes comme le vôtre. Bravo encore !

      · Ago over 8 years ·
      B3

      janteloven-stephane-joye

    • je trouve aussi que la conception du site est moins adaptée...

      · Ago over 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

    • Merci encore en tout cas ! :)

      · Ago over 8 years ·
      Weekendplansnewest

      mlleash

Report this text