Putain de bordel

Chloé. S

Putain de bordel 

 

            Par la fenêtre de la voiture, il y a bien eu sur le chemin du retour, ces deux jardinières grises, blocs de béton creusés comme des tombeaux, lâchés au milieu de nulle part, sur le bord de la route. Sentinelles idiotes, fantômes résiduels, ruines d’un absurde supplémentaire.

             Il y a bien eu sur le chemin des cascades d’orangers, des connards de cyclistes, le couple de rapaces qui survolent la vallée.

              Il y a bien eu aussi, aujourd’hui, cette adolescente scarifiée avec ses yeux absents et ses poignets couverts de cicatrices, lignes droites qui barrent les horizons, lignes de fuites qui entravent le regard.

              Il y a bien eu ce cœur vide d’avoir trop débordé, ce couteau brûlant entre ses mains, il y a bien eu ce discours vide d’enfant qui se mutile, d’enfant désemparé. Il y a bien eu cette attente pleine de je ne sais quoi, cette attente que je voulais déchiffrer, cette souffrance qui voulait se montrer tout en restant masquée.

               Il y a bien eu cette coupure, ces hachures tracées par une lame qui glisse sur les poignets. Il y a eu de l’instabilité. Le temps qui a tourné les aiguilles sur le cadran d’une horloge sans qu’il ne se soit rien passé, rien dit qui puisse nous aider. Il y a bien eu ces gâteaux sur lesquels nous nous sommes tous jetés pour avoir l’illusion de prendre ensemble notre goûter mais il y avait l’angoisse triste de ne pas savoir quoi dire.

                Il y a bien eu ce moment où l’on a dû se séparer pour replonger chacun au fond  de nos solitudes et de nouveau la peur du soir ramassant la lumière sous ses longues ailes noires. Peur du soir qui remue les lames de rasoir tout au fond de tes tiroirs.

                Il y a eu le retour, le chemin du retour, ces jardinières dérisoires, gorgées d’iris malades luttant pour leur survie et mon regard qui s’est enfui beaucoup trop tard. Il y a bien eu les fils de sang barbelé pour recoudre les peines déchirées. Il y a bien eu le soir avec la nuit tombante et la lune comme un oeil rouge, comme un mauvais présage figé sur la face de l’univers.

                Il y a bien eu la peur du soir, l’insomnie des écrans et les livres muets, mon image dans la vitre, mon image indécise, transparente, transpercée des lumières de la ville. Cette satisfaction idiote en me disant que le double vitrage me coupait bien du froid. Cette histoire ridicule de jardinières et cette histoire grave, la tienne, et toutes ces choses sans queue ni tête juxtaposées dans le désordre les unes aux autres, un bordel de trucs, un putain de bordel.

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