Serpillère

Giorgio Buitoni

Trois. Deux. Un…

A moi.

Merci, oh, merci, pour vos messages d'encouragements sur Facebook. Vos lettres si gentilles. Vos bouquets de roses. C'est avec joie que je vous annonce la bonne nouvelle : je me remets doucement de ce terrible accident.

Les médecins sont optimistes.

Au terme de dures séances de rééducation, une simple béquille suffira à me maintenir debout. Bien sûr, je ne récupérerais pas complètement – double fracture tibia-péroné, implants métalliques vissés sur les os, je peux oublier le footing. Mais qu'est-ce qu'une triple fracture du bassin et une commotion cérébrale quand on se fait autant de nouveaux amis ?

Hors champ, le journaliste lève le pouce et sourit. 

Le journaliste, tel que je le distingue depuis mon lit, de mon seul œil ouvert, éblouis par l'éclat brulant des projecteurs, c'est la représentation plane et en surbrillance d'un homme en bras de chemise blanche. Les contours de sa coiffure façon mousse capillaire déstructurés, travaillés au doigt, irradient de lumière sainte.

Avec les projecteurs des caméras braqués sur vous et suffisamment de morphine dans les veines, vous vous sentez comme un petit lapin sous LSD, courant dans les feux d'une voiture, vers les bras de Saint-Pierre. Tout n'est que perception subaquatique des choses qui m'entourent. Rêve éveillé. Chaque silhouette est auréolée de ce même halo de lumière blanche divine associé au cinéma à l'idée de miracle.

Oh, Seigneur, merci de m'accueillir dans votre royaume, moi qui ai tant souffert.

Moi qui suis incapable d'écrire correctement le mot « paradi ».

Le journaliste appuie un doigt sur son oreillette et s'adresse à la caméra :

« Eh bien, je suis en direct de la chambre de Brice, la victime de cette horrible tentative de meurtre... »

Le téléviseur, accroché à un bras articulé au mur de ma chambre, montre un plan large de mon corps prisonnier d'un sarcophage de plâtre immaculé. Ma jambe, maintenue à un angle de trente degrés au dessus de mon lit, pointe vers les étoiles grâce à un système de poulies et de contrepoids. Une petite banderole défilante au bas de l'image dit :

L'histoire tragique de Brice, l'homme de ménage - L'histoire tragique de B…

Et vous, à l'autre extrémité de la pupille immense et noire de la caméra, qui me regardez en train de vous regarder.

Vous qui renversez votre café sucré sur le sol de votre entreprise et le laissez sécher, si bien que, moi, pauvre petit homme de ménage, muni de mon éponge imprégnée de détergent, je frotte et frotte encore pour le ravoir. Vous qui urinez jusque sur le mur et dont je retrouve les petits cerveaux roses de chewing-gum séchés, collés aux canalisations des lavabos.  Vous et votre petit sourire faux cul qui me toisez quand je vide la poubelle de votre bureau. A présent, vous me remerciez de mettre en sourdine votre propre médiocrité par ma douleur. Je partage votre rôti de porc au moment des informations du soir. Vous me regardez, me plaignez, me chérissez. En ces minutes bénies,  vous cessez de mastiquer, d'éplucher vos légumes, de ranger vos courses.

Depuis mon arrivée à l'hôpital, des réseaux entiers d'anonymes stimulés par les mains compteuses de billets des chaines de télévisions et des journaux me soutiennent derrière leur écran.

Oui, braves gens, descendants lointains de ceux qui assistèrent à la crucifixion de Jésus et aux décapitations des rois, vous me bénissez et me voyez enfin.

#Amen.

J'appuie sur ma pompe à morphine.

La voix subaquatique du journaliste dit :

« Oui, les gens sont très touchés par votre histoire, Brice. Ils sont nombreux à suivre votre mésaventure sur Facebook et dans les journaux. A présent, quel message souhaitez-vous adresser  à la femme qui vous a renversé ? »

Ma voix provenant d'une chambre d'écho située dans une autre galaxie dit :

« Il faut savoir pardonner. »

« Je vous envoie ce… message d'amour à tous : Pardonnez à ceux qui vous font du mal.

– Vraiment, Brice ? Aucune rancœur pour cette femme ? D'après votre déclaration auprès de la police, elle vous a pourtant renversé volontairement... Brice ? »

Séquence frisson.

« Brice ? Brice ? Vous m'entendez ? »

Ma paupière se ferme et ma tête, maintenue au garde à vous par une structure de plastique appelée minerve, s'effondre sur mon oreiller. Des syllabes séparées d'une distance continentale me parviennent derrière un mur d'eau :

« Brice ? Vous m'entendez ? »

La main de Marie, mon infirmière, l'ange à bouche rouge qui répond à vos messages sur Facebook et à vos courriers sous ma dictée, se pose sur mon visage, comme derrière une membrane épaisse. A des kilomètres de toute sensation nerveuse. Ses doigts de cotons me secouent. Les artefacts sonores de mon pouls battent au loin sur un tempo lent.

B

i

p

 

B

i

p

« Brice ? »

Et au moment précis où les points d'audimat montent probablement à hauteur du royaume des cieux, mon œil repeint au rouge carmin s'ouvre sur la lumière blanche : je ressuscite.

#miracleendirect

Je dis :

« Ça vaaa... je veux continuer. »

Tinuer

Nuer

Et vous avez besoin de ça pour m'aimer.

Vous qui soufflez vos taillures de crayon sur le sol – savez-vous comme c'est difficile, sans aspirateur, de venir à bout de ces cochonneries sur du lino ciré ?

#souffrepourquontevois

La voix basse et sous-marine du journaliste enchaine :

« Brice, je sais que votre état est critique, je vous remercie de ces quelques minutes accordées à Télé info. Allons droit au but : pouvez-vous nous parler de cette femme et nous expliquer quels étaient vos... rapports ? »

J'ai déjà tout dit aux policiers, lors de leur visite à mon chevet, hier.

Attendez-vous à entendre et à lire mon histoire encore et encore. A la portée à l'écran. Sur toutes les chaines. Dans toutes les langues. Voyez ça comme une tournée de promotion. 

Ce que j'ai dit, hier, aux policiers, c'est que Mademoiselle-Madame qui m'a renversé s'appelle Madame la responsable des marchés publics. C'est écrit sur la plaque de son bureau.. Nous nous sommes rencontrés sur son lieu de travail qui, par rebond ménager et nécessité pécuniaire, est aussi le mien.Depuis des mois, elle me regarde, je la regarde. Elle sourit, je souris. Il y a cet océan de cheveux roux, magma capillaire flamboyant de féminité sophistiqué, travaillé mèche à mèche chaque semaine chez le coiffeur, qui flotte au dessus de ses épaules dénudées. Ajoutez une bouche ourlée de sang jeune peinte au rouge carrosserie. Un sillon dorsal, tracé comme au crayon fin, dévoilé par quelques collections de tailleurs chics à dos nus. Imaginez un derrière tout de lait pour le corps enduit et parfumé. Des bas sombres à jarretelles sur jambes lisses épilées à la cire chez l'esthéticienne.

C'était une idée idiote, messieurs les policiers.

Mais parfois, ivre de série sentimentale, le balai à la main, certains rêves vous paraissent accessibles. Un sourire adressé par dessus l'écran d'un ordinateur et un clin d'œil furtif se transforment en opportunité de cinéma. Vous voyez, l'horrible petit pauvre mal foutu qui emporte le cœur de la belle princesse.

L'amour.

« Brice, vous étiez tombé amoureux de cette femme, et elle en à profité pour vous faire chanter, n'est-ce pas ? »

« Chanter », ce n'est pas exactement le mot, monsieur le journaliste. Mais, celui-là, je sais l'écrire.

C'était un court message sur un Post-it adressé à Madame-Mademoiselle des marchés public, j'ai dit, hier, aux policiers. Un mini carré de papier jaune autocollant, rédigé de ma main gantée de caoutchouc, et collé sur son écran pendant sa pause pipi. Juste au cas où. Si, par hasard, madame était intéressée, nous pourrions faire connaissance, en tout bien tout honneur, sans préservatif, comme ça, au cours d'un diner très convenable – foie gras, champagne, tout ce qu'elle désire. Ci-joint, chère Madame, mon numéro de téléphone portable. Veuillez agrée l'expression de mes sentiments ménagers. Juste au cas où. Bien cordialement. Signé : Brice, l'homme de ménage. 

Aucuns petits cœurs dessinés dans un coin du dit Post-it. Aucune mention d'éventuel rapport sexuel tardif envisagé après le merveilleux diner.

Très correct.

Mais, voyez-vous, cette jolie mademoiselle si parfaite, avec ses doudounes regroupées devant elle comme un petit cul d'ange, de retour des commodités, elle découvre mon Post-it collé sur l'écran de son ordinateur. Et la voilà qui bat des cils sur ma silhouette en combinaison de ménage.

Comprenez, messieurs les policiers.

A ce moment de mon existence, aucun talkshow ne m'invite à raconter mon histoire. Mon corps en miette, momifié de plâtre et de bandage, ne fait pas encore la une des journaux. Je ne suis rien que cette misérable version de moi sans maquillage ni épilation des sourcils. Monsieur pipi-caca. Jean du balai. Personne.

Et donc, les ongles rouges de son altesse du talon haut, Madame-Mademoiselle mon amour, déchirent mon audacieuse proposition autocollante, messieurs les agents. Les petits pétales jaunes tombent en pluie triste au fond de sa corbeille à papier. Et tout ça les yeux dans les yeux avec votre serviteur, moi, Brice, l'homme de ménage. Bien cordialement, cher monsieur, allez vous faire mettre. En toute cordialité. Mes hommages.

C'est là que Madame la princesse juriste, en charge des marchés publics, lève son royal postérieur de son fauteuil-trône et me tend sa corbeille. Elle croise les bras sur sa poitrine de nacre et, d'un petit taquet de la mâchoire, me somme de vider le tout dans le grand sac poubelle ouvert sur mon chariot de ménage. Et mon audace de s'éparpiller en flocons jaunes sur un tas de gobelets écrasés et de tampons hygiéniques usagés. Là-dessus, Madame-Mademoiselle la cheffesse m'arrache la corbeille des mains et s'en retourne se rasseoir, roulant du postérieur comme au bordel. Veuillez agréez, monsieur le minable, à l'expression de mon refus le plus catégorique.

Eh bien, figurez-vous, monsieur le journaliste que, quelques jours plus tard, cette même femme, l'amour de ma vie, me déguise de latex et me fourre un gode dans le fion.

Et maintenant une page de publicité.

Serpillère blues, ou l'histoire extraordinaire d'un employé de ménage devenu sextoy malgré lui. Vous y découvrirez comment une petite perverse, à la sexualité déviante, abuse de sa supériorité sur l'échelle sociale pour soumettre un pauvre homme de ménage amoureux aux pires outrages sexuels.

Dans toutes les bonnes librairies.

J'ai promis l'exclusivité à un grand éditeur avant-hier. Ça s'annonce déjà comme un succès.  

N'est ce pas merveilleux ?

Mon chagrin qui se propage dans le moindre interstice médiatique, genre pandémie de moi sur tous les supports multimédias. Moi en couverture de Vogue, moi au journal télévisé, sur Facebook et Twitter. Moi embrassant Marie, mon infirmière, d'un baiser flouté sur une plage lointaine, dérobé depuis un bateau de plaisance par l'entremise d'un téléobjectif-fusée de paparazzi.

Followez-moi, likez-moi.

#moi

#moietencoremoi

Je boite donc je suis.

Mais ou suis-je ?

Uis-je.

I-je.

« Vous êtes à l'hôpital, Brice, en direct à la télévision... Je vais préciser ma question. Selon le rapport de police, cette femme, dont vous étiez amoureux, vous aurait menacé de licenciement si refusiez de subir certains… sévices d'ordres intimes. »

Séquence sentimentale.

Sur l'écran de télévision de ma chambre, mes lèvres en roastbeef se meuvent au mépris des sutures pour dire :

« Oui, elle me déguisait et me forçait à obéir… A rentrer des objets en moi... Par exemple des pièces de jeu de construction pour enfant assemblées en forme de peigne à cheveux... J'ai déjà tout expliqué à la police, hier. »

Coup d'œil sur l'objectif de la caméra face à moi. Et chez vous, braves gens qui mollardez auprès des cendriers et collez vos crottes de nez sous votre bureau, vous tentez d'imaginer la sensation – celle d'avoir une reconstitution de peigne en Lego dans le derrière. De se faire peigner le colon par amour. Vous tentez d'imaginer ma souffrance. Vous avalez une fourchette de purée de pomme de terre chaude en lui trouvant un drôle de goût. Vous voyez les enfants jouer autour de la télévision avec les pièces du jeu de construction en question.

Le journaliste, à l'autre extrémité de mon lit-continent, tout de lumière sainte détouré, appose un index sur ses lèvres, perplexe.

Je n'avais pas le choix, j'ai dis à la police, lors de sa visite à mon chevet. Mon travail est si important. Je tiens absolument à nettoyer du caca toute ma vie rapport à mon plan d'épargne retraite. La petite mycose de ce monde que je suis souhaite conserver l'opportunité inouïe d'être élu quand même à l'impôt sur le revenu, comme tous ces braves gens dont je nettoie les rognures d'ongles fondues au fond des cendriers. Et Madame-Mademoiselle du peigne dans le cul des marchés public sait qu'elle me tient avec cette histoire de Post-it. Elle veut m'en faire baver de mon erreur de la semaine dernière où je m'étais pris pour un prince arabe en l'invitant à diner.

Moi qui ne suis pas foutu d'écrire « marché publique » correctement.

Vous comprenez, messieurs les policiers ?

C'était un bon moyen pour Madame-Mademoiselle de mon cœur d'assouvir ces perversions,  acquises de longue date dans l'obscurité complice de divers pensionnats catholiques pour jeunes filles très biens. Elle en a de la chance, me dit-elle, de pouvoir essayer ces mignons accessoires de tortures pour adulte. De se la jouer donjon et château fort avec un laideron sans défense. Ça la fait jouir un bon coup sans se soucier des conséquences. Que pouvais-je faire, messieurs les détectives, alors qu'un simple coup de fil de cette femme pouvait définitivement me bannir de la tournée des ménages dans un rayon de cent kilomètres ?

Je vous rappelle que je me déplace à vélo, quand même.

Les policiers notent sur leur calepin. Ils se penchent près de mon visage enturbanné de bande médicale pour recueillir les réponses ânonnées de ma voix lente de morphino-dépendant. Si près que leur haleine café-cigarette titille les points de sutures de mes lèvres.

Et moi de postillonner sans le faire exprès à chaque occlusives.

Et donc, je leur explique, nous voilà, Madame-Mademoiselle et moi, soir après soir, enfermé à clé dans le petit local à fourniture désert et tranquille du parking sous-terrain de l'entreprise. À ce moment, entre la nuit et le jour, avant que l'équipe de gardiennage n'arrive pour sa ronde et ne branche l'alarme du bâtiment. Imaginez-moi, messieurs les gendarmes, boudiné dans une combinaison de latex noire intégrale à fermeture éclair, baigné dans cette odeur de cave et de gasoil de parking sous-terrain. Moi et mon petit costume d'esclave avec ouverture à pression sur le derrière, afin que Madame puisse y introduire tout ce que Madame désire. Moi qui transpire et fait « Wouf ! Wouf ! », et mon intérieur converti en coffre à jouet.

« Lèche, petite chose ! ordonne Madame-Mademoiselle la maitresse des marchés publics, en me cravachant le croupion. C'est bien, mon petit chien ! »

Oh, Seigneur, je n'ai jamais souhaité cela. Moi qui ne m'épile même pas la toison pubienne. Moi qui suis incapable d'orthographier correctement le mot « pubiene ».

Le journaliste, la chevelure comme embrasée d'éclairs divins, reprend :

« Oui, c'est affreux, Brice, la police a effectivement trouvé quantité d'accessoires fétichistes dans le coffre de la voiture de votre bourreau. »

Sur le téléviseur de ma chambre, les images montrent le jeu de construction caché dans le coffre de Madame-Mademoiselle mon amour qui a tenté de me tuer. La cravache et la combinaison en latex.

J'appuie sur ma pompe à morphine.

« Nous voyons à l'images ces différents accessoires de tortures... Pouvez-vous commenter, Brice ? »

J'ai tout dit à la police, hier.

« Comment cela se passait-il, Brice ? »

C'est simple, messieurs les agents : Madame-Mademoiselle m'envoie un message sur mon téléphone portable après mon tour de ménage.

«  Rendez-vous au sous-sol dans cinq minutes, sinon, je balance tout à ma hiérarchie. »

J'obéis et Madame me rejoins à l'intérieur du petit local avec ses accessoires et son sourire si cordial.

Oh, je vous signale au passage avoir vu Madame sortir les dits accessoires du double fond du coffre de sa voiture. Jetez un œil. Sans vous commander. Oui, une BMW. Là, dans le coffre, sous la coque de plastique recouverte de moquette synthétique. Vous trouverez ma combinaison en latex, le jeu de construction, les boules de geisha, la cravache... Le tout imprégné probablement des sécrétions et autres traces ADN de la victime – moi, messieurs les représentants en chef des forces de l'ordre.

Vérifiez.

En guise de ma bonne foi, j'ai conservé également en mémoire dans mon téléphone les textos de Mademoiselle-Madame, mon amour, mon bourreau. Lisez-les. Juste au cas où. S'il fallait vous convaincre. Genre pièce à conviction.

Et l'agent de police recule vivement suite à ma dernière occlusive : « PPPièce ».

Oh, je n'invente rien, monsieur l'agent, vous trouverez à l'intérieur du local des traces de nos petits jeux. Peut-être quelques cheveux roux, si soyeux, si parfaits, propriété indiscutable de Madame la dresseuse de technicien de surface. Peut-être aussi quelques poils pubiens issus de ma toison non entretenue d'employé simple, et à mille lieux de toute éPPPilation sophistiquée.

Encore une occlusive. Le visage de monsieur le policier, penché sur moi, est pris d'un mouvement  réflexe de recul sous une pluie de postillon.

Lui qui laisse sans doute dégouliner les restes de son café au fond de sa corbeille, sans se soucier des petits laquais du ménage qui s'en foutent plein partout en vidant le sac de la dite corbeille.

Lui qui omet probablement de s'essuyer les pieds avant d'entrer au bureau, parce que, ces choses-là, on les fait chez soi, mais pas au travail.

Après tout, nous sommes là pour ça, nous, les verrues du capitalisme, nettoyer. Gratter. Frotter. Recommencer.

N'est-ce pas, monsieur le policier ? 

Il abandonne la chaise près de mon lit pour rejoindre son collègue près de la porte. Avant de sortir de la chambre, il demande :

« Brice, une dernière chose, pouvez-vous m'épeler le mot "rendez-vous" ? »

Retour au direct.

« Voici, à présent, les images de la scène après l'accident, dit le journaliste. Nous voyons le véhicule de votre assassin... Le choc à du être terrible... Brice ? »

Sur le téléviseur de ma chambre apparaissent les images, caméra à l'épaule, de l'avant enfoncé de la BMW de Mademoiselle après l'attentat. Après que mes os du tibia aient giclé hors de ma chair. Que tout l'ivoire brisé en pointe ait jailli à l'air libre. Après que votre serviteur et son vélo aient rebondi, comme un mannequin de crash-test automobile, contre le pare-choc de Madame la vicieuse, ma promise, pour se retrouver de l'autre coté de la rue. Et le pauvre Brice de sentir les os de son bassin se briser en trois morceaux. Dents et mâchoires fissurées. Tous les organes à l'intérieur, foie, reins, poumons, estomac, qui font du hula hoop. Et mon beau vélo tout bousillé.

Tout ça au nom de l'amour, mon Dieu.

Tout ça pour que, devant votre écran, chez vous, vous puissiez momentanément être sauvés. Absous de votre découvert à la banque. De votre misère affective. Que la dernière humiliation de votre patron soit reléguée en arrière plan. Je souffre donc, vous respirez.

#moimartyrpérissable 

Le journaliste en surbrillance, en direct du paradis cotonneux de ma chambre, désigne le téléviseur de son index luminescent.

« La reconnaissez-vous, Brice ? »

Madame-Mademoiselle des marchés publics.

Si belle à la télévision. Ses mains fines et blanches sont menottées. Elle est encadrée par deux policiers en uniforme, ferrée par les épaules de sa veste de tailleur si parfaitement ajustée. De mon œil engorgé de morphine et troublé de sang, je cligne de la paupière sur sa chevelure volcanique cascadant sur ses épaules basses – ces cheveux que j'ai ramassé soir après soir sur l'appuie-tête de son fauteuil. Ainsi que la peau morte de ses doigts, collectée entre les touches du clavier de son ordinateur. J'ai accès à tellement de souillures vous appartenant. La salive de vos chewing-gums, vos cheveux morts et vos pertes menstruelles. Je ne parle même pas de vos objets personnels à mon entière disposition lorsque vous assistez à une réunion. Ou que vous vous rendez aux toilettes. Portefeuille. Téléphone mobile.Tant de pièces à conviction à ma portée. 

Ajoutez les clés de sa voiture.

A présent, à la télévision, une foule haineuse assaille mon pauvre amour. Eux qui laissent crouter leur matière fécale au fond de la cuvette plutôt que d'utiliser la balayette. Eux qui se mouchent dans les dérouleurs de serviettes automatiques des pissotières. Ces mêmes gens dont les ancêtres tondaient les femmes infidèles après la guerre. Ils m'aiment tant, tous.

Moi, votre sauveur à date de péremption courte. Moi, votre saint du jour analphabète. Je vous aie haï si longtemps.

Madame-Mademoiselle du Lego sodomite, pardonnez-moi.

J'appuie sur ma pompe à Morphine.

Le journaliste, luisant et aussi plat qu'une carte à jouer, tapote son oreillette et  annonce :

« Vous venez de passer les cent milles demandes d'amitiés sur Facebook, Brice ! »

Marie, mon infirmière à bouche rouge et à blouse blanche sur fond de mur blanc, applaudit – un petit drapeau du Japon emperruqué qui fait clap clap au paradis.

J'y suis.

Je cours vers les bras de Saint-Pierre, tout de plâtre et de bandage recouvert.

Je vous aime.

Vous m'aimez.

Je voudrais remercier mes parents et ma famille. Eux qui m'ont donné moins que rien. Eux qui s'aimaient si fort.

Épilogue.

Sur l'écran du téléviseur de ma chambre, un homme cravaté, en costume noir d'avocat, l'annulaire comprimé par une chevalière dorée, dit que c'est une mascarade. Que je me suis jeté volontairement sous les roues de Mademoiselle-Madame mon amour. Tout est monté de toute pièce, dit-il. Non, de telles fautes d'orthographe contenues dans les messages envoyés par Madame-Mademoiselle la vicieuse des marchés publics ne peuvent avoir été commises par Madame-Mademoiselle. Elle est innocente, dit monsieur l'avocat.

Un sourcil se lève sur le visage lisse et brillant du journaliste.

Marie tousse.

A la télévision apparaissent, en toutes lettres, les textos envoyés par Madame-Mademoiselle l'amour de ma vie sur mon téléphone pour exiger ma présence dans le local du parking sous-terrain – ceux que j'ai transmis aux policiers lors de leur visite. En filigrane, on devine les cheveux flamboyants de Madame-Mademoiselle entrant dans l'habitacle d'une voiture de police.

Rendé-vous dans 10 min.

Rendé-vous maintenant au sou sol, petite crote.

J'ai tout dit à la police.

Moi qui suis incapable d'orthographier correctement le mot « rendé-vous », j'appuie sur ma pompe à morphine.

Quatre fois.

#fonduaunoir

 

 

  • Je l'avais deja lu mais j'adore toujours autant voir se détailler l'histoire et le revirement de situation! On a tous besoin d'un bescherelle lol

    · Ago almost 4 years ·
    Img 6998

    embey

  • On entre bien dans sa tête (pas ailleurs, on n'est pas des légos). Bravo pour ce sentiment paradoxal d'aigreur candide (ça ne veut rien dire mais c'est ce qui me vient à la lecture de ton texte). Super !

    · Ago about 4 years ·
    15032535 10211077483957173 1293610909 n

    224g

    • Merci pour ces compliments. "Aigreur candide" me va très bien. (J'ai jeté un œil à vos textes #vousavezdutalent. )

      · Ago about 4 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

    • (merci)

      · Ago about 4 years ·
      15032535 10211077483957173 1293610909 n

      224g

  • Bien écrit. Captivant... Bravo ! Que du bonheur...

    · Ago about 4 years ·
    12360055 105904643116649 5573236636877025166 n

    perce-neige

  • Génial l'idée est prenante les hashtags désopilants. J'adore.

    · Ago over 4 years ·
    Fb black

    laera

    • Merci Laera pour ta lecture et ce commentaire élogieux. Ravi que ce texte te plaise. A bientôt par ici. :)

      · Ago over 4 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

    • Avec plaisir :-)

      · Ago over 3 years ·
      Fb black

      laera

  • La congruence entre l'agonie du type qui doit souffrir comme un pigeon quasi crevé sur la route, et le refuge presque délassant que sa circonstance constitue est assez fascinant.
    En tout cas on ne s'ennuie pas, on ne se perd pas non plus. Le rythme est prenant, le style aussi. La distillation des infos est bien calibrée et le personnage est là. C'est bon à lire, merci!
    Quand à la chute, elle a quelque chose de terrible dans tous les cas, mais il y a deux interprétations possibles, je me trompe?

    · Ago over 4 years ·
    La cabine de plage t

    gondinet

    • Merci pour tout ces louanges. Eh bien, non, il n'y a qu'une interprétation possible en principe. ;)

      · Ago over 4 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

    • Alors je reste sur ma première interprétation, mais je garde mon doute. J'l'aime bien, ce doute.
      Maintenant je pense à ce film que je n'ai pas vu : "Omar m'a tué"

      · Ago over 4 years ·
      La cabine de plage t

      gondinet

    • Comme monsieur voudra. ;)

      · Ago over 4 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

  • Impressionnant. Un style perpétuellement captivant, aucune erreur. Une chute dérangeante, Parfait. Entre le glauque et le cynique. Vraiment, j'adore.

    · Ago almost 5 years ·
    Profil 2018.04

    Dorian Leto

    • Merci, ravi que cette lecture t'ait plu. Il y en a d'autre! :)

      · Ago almost 5 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

  • Etonnant et cynique ! bon scénario pour histoire noire ;-)

    · Ago almost 5 years ·
    12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

    Maud Garnier

    • Merci Maud! Oui, j'aime les textes à chute qui dérange. En tout cas, je fais de mon mieux pour y parvenir. :)

      · Ago almost 5 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

  • Extra bien écrit, bravo.

    · Ago almost 5 years ·
    Mai2017 223

    fionavanessa

    • Merci! A le relire, il manque quelques coups de rabot par ci par là. ;)

      · Ago almost 5 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

    • Ah élaguer, raboter, enlever, maîtres mots.

      · Ago almost 5 years ·
      Mai2017 223

      fionavanessa

    • Oui, même si c'est difficile de supprimer certain passage dont nous sommes fier, il faut être impitoyable : l'histoire et le rythme avant tout.

      · Ago almost 5 years ·
      Poule 2

      Giorgio Buitoni

  • Super glauque mais un scénario super bien mené

    · Ago about 5 years ·
    Avatar

    nyckie-alause

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