Assise dans le congélateur

Harfouche Alex

Ce soir-là, j’étais assise dans mon congélateur et je lisais un roman à l’eau de fleur d’oranger. L’histoire que je tenais à hauteur de nombril m’envoyait des images fleuries dans le cerveau grâce à un tissage littéraire adroitement filé en Times New Roman. Chaque mot du texte faisait l’amour au prochain et un embryon dodu me susurrait l’intrigue à l’oreille. Au bout de quinze minutes de lecture, je commençai à ressentir des symptômes tétanesques, c'est-à-dire que je pensai être atteinte du tétanos. Je me rendis bien vite compte que j’avais tout simplement congelé. Cela était très pratique pour la lecture puisque je tenais en place avec le livre à la main sans avoir besoin de fléchir mes muscles. L’embryon avait posé sa langue sur mon oreille et ne pouvait pas s'en décoller. Je me mis à craindre un accouchement auriculaire.

Affligée par le sort du statisme, je dus me résoudre à ne point tourner les pages du bouqin. L’embryon, presque mort d’hypothermie, ne pouvais plus amuser mon esprit. Il avait la mâchoire coincée dans la glace et sa voix ne perçait plus (mes tympans). J’étais confinée à attendre que l’électricité coupe afin que je puisse décongeler. Étant donné que j’habite dans un pays fort civilisé, l’État est très éthique et ne prive jamais ses citoyens de courant. Je pensai donc que j’aurais à attendre qu’un écureuil sans papilles gustatives vienne gruger quelques fils devant chez moi et meure électrocuté (je suis contre la mort des écureuils, ceci n’était qu’une pensée que j’eus alors, comprenez ma frayeur de mourir comme un ice-pack).            

La froideur de mes pensées n’était plus simplement la fonction de mon environnement physique mais la progéniture d’une âme trop cynique. À force d’assister à des morts prématurées (celle de l’embryon terrassé par le froid, par exemple), à force de voir mon droit à l’éducation brimé par le sédentarisme issu de questions de congélation (clin d'oeil), à force de constater que les écureuils ont l’intelligence évolutive de ne pas manger les tissages de Bell Canada; je me mis à me révolter intérieurement contre l’horreur terrestre. Il fallait que j’occupe mon esprit en attendant un miracle caléfacteur.

J’établis la théorie suivante : si je n’avais pas eu l'envie de lire un roman, je ne me serais pas assise dans le congélateur. Si je ne m’étais pas assise dans le congélateur, je n’aurais pas autant souffert.

Donc revenons-en au tout début. Pour avoir l’envie de lire un livre, il faut avoir eu des expériences agréables avec l’objet. Je me souviens que cela remonte à mon enfance. Je me plaisais à choisir des livres et à les absorber par la fente de mes yeux chaque soir avant de dormir. Les livres me rendaient de plus en plus cultivée et j’avais bientôt l’air d’un pot de géraniums très fertiles. De ce fait (pour relier cette idée à l’expérience dite « agréable »), mon estime-de-soi montait en flèche quand mes camarades de classe me voyaient arriver, fleurie de la tête, les cheveux en géranium et la terre fraiche qui sortait de mon nez. En somme, le livre était la source de ma notoriété dans la société enfantine (très cro-magnonne, je vous le rappelle. L’enfant est sans pitié).

La fontaine de mon bonheur et de mon élévation hiérarchique, le livre, était un charme quotidien. 

À l’adolescence, la lecture du roman m’avait apporté de bonnes aventures également. Un jour que je lisais Boule de Suif, de Maupassant, je vis un mot-passer et celui-ci était envoyé par un garçon de ma classe. Il me disait que le géranium dans mes cheveux était très beau et qu’il se demandait si j’en cultivais ailleurs sur mon corps. Je répondis qu’il n’avait qu’à venir voir. Il comprit bien vite que seule la tête peut s’élever dans la culture (ou l’horticulture) et que le reste du corps humain n’est que le pot de terre cuite qui tient la fleur (ne dénions pas que le garçon avait chéri mon pot de terre-cuite grâce à mes géraniums, l’intelligence excite). Finalement, mon adolescence s’était épanouie dans une chevelure de géranium qui parvint à attirer plusieurs amoureux qui arrosèrent souvent mon pot de terre-cuite.

Là encore, l’adolescence fut empreinte de joie grâce au Livre et à l’air proliférateur qu’il m’avait conféré.

Venons-en à ma vingtaine. La vingtaine est un moment de l’existence où l’on n’est plus satisfait par les pots de terres cuites mouillés et que des cheveux en géraniums sont difficiles à démêler. C’est le moment où on ne sait plus qui on est : un cultivateur ou un cultivé? (Faire de l’Art ou voir de l’Art?). Pour tenter de trouver des réponses à nos questions, on décide de lire de plus en plus de livres intelligents. On essaie de les lire dans des positions différentes, couchés sur le plafond, debout sur un abribus devant les yeux ébahis des contribuables (il faut placer ce mot quelque part pour cause politique et sociale), ou par terre dans la voiture.

On absorbe les mots alors abondamment, et notre esprit devient de plus en plus fleuri. C’est alors qu’on a la brillante idée d’aller lire dans le congélateur pour éviter les rides du plissement de l’œil lettré (n’oublions pas la peur de vieillir, fléau de la jeunesse). Nos idéaux sur le ventre, on coussine l’environnement stérile du congélateur de nos utopies de prétentieux rêveur (comme si arroser le désert était une manière de vaincre la sécheresse) et on se love avec un livre qui nous tirera encore plus bas dans les songes floraux. On oublie que l’électricité de l’État, qui maintient le congélateur en marche, est plus forte que notre esprit tiède de culture. L’espace glacé vaincra rapidement notre corps à 37 Celsius, nous laissant gelés devant la page écrite, avec un embryon même pas né (qui avait pourtant tant de choses à dire).    

De retour au début. Me voilà, j’étais dans le congélateur, frôlant la mort sibérienne. Philosophant sur le pourquoi de mon action. J'en vins à la conclusion déchirante que le livre était la source de mon malheur. La lecture avait tapissé ma petite jeunesse de rosé et de fuscia mais il se faisait désormais tard pour voir la vie en rose. Dans ce moment bien précis, assise entre les glaçons, les géraniums sur mon front avaient envahi ma tête et mes yeux si bien que je n’avais pas vu la froide réalité.

C’est l’idéalisme qui mène à la perte. Quand on aime trop rêver d'un monde fleuri on finit par tomber d’un nuage pour s’écraser le front sur un sol glacé de vérité.

Alexandra Harfouche  

PS: C'est mon frère qui m'a retrouvée congelée et qui m'a sauvé la vie en m'ébouillantant. 

----

COPYRIGHT Alexandra Harfouche 

Report this text