Attendre Marie-Dominique

nyckie-alause

J'attends, je guette ta venue depuis un certain temps. J'arpente avec agacement la galerie du centre commercial. Les vitrines de cet étage, je les ai examinées plusieurs fois sans désir sauf peut-être pour les muffins chocolat-fruits rouges, ceux qui guérissent les âmes esseulées. Je t'accorde encore cinq minutes et je m'en vais. Tant pis ! 

Tu me fais le coup à chaque fois. L'escalier roulant déroule son flot de gens pressés, de femmes affairées ou curieuses, de lycéens bruyants. Ceux-là surtout ont les yeux rivés sur l'écran de leur téléphone, écouteurs coincés dans les oreilles, l'index prêt à saisir leur prochaine réponse. Les sonneries sont comme des musiques incessantes qui se mêlent aux effluves sonores s'échappant des boutiques de fringues branchées. Qui pose un escarpin sur la première marche de l'Escalator ? Le manteau clair et cher, les cheveux flous et roux, le port de tête un peu hautain ? Mon cœur  bondit. J'ai bien cru que c'était toi. Mais non, juste une personne identique, personnage ignorant de ce qui l'entoure, aveugle au « petit monde ». Même son téléphone avec sa coque couverte de strass transpire l'élégance et la recherche. Comme toi, tout comme celle que j'attends encore. Elle pourrait s'appeler Marie-Dominique. Ou Maguelone. Ou Anne-Claire, un prénom qui aide à avancer dans sa vie sans s'inquiéter du monde avec excès.

Elle tient l'appareil sans trop l'approcher de son oreille et, certainement car elle est gênée par le brouhaha, elle parle plus fort qu'elle ne le voudrait. 

— … Et avec elle, comment ça va ?

— …

Encore une bourgeoise qui a des problèmes avec sa fille, meilleure amie, femme de ménage, etc. Bien entendu la réponse m'échappe mais Marie-Dominique — je la baptise comme toi pour me sentir moins seule — penche un peu la tête vers le téléphone comme on tend l'oreille, quand on prête une attention particulière à la personne en face de soi. Du coup, de la première impression que j'ai eue en l'apercevant je passe à la curiosité. En quelques marches d'escalier elle paraît plus douce, plus humaine, moins froide. Son ascension se termine en étonnement,

— Ah !…

— …

suivi d'une hésitation,

— … Oui, je comprends.

— …

que remplace tout aussi vite une certaine perplexité.


Accoudée au garde-fou, je la suis des yeux, captivée. Elle contourne le manège et je crains sa disparition. Je suis tentée de la suivre mais déjà elle réapparait. Elle se dirige dans ma direction. Ça m'affole. J'étais prête à partir et je décide de rester. En savoir plus… Je tourne la tête comme si je cherchais quelqu'un, mais je ne t'attends plus, captivée par l'univocité de la conversation. 

Elle écoute, pendant un temps qui s'étire, ses yeux ne voient plus les obstacles mouvants que sont chalands et promeneurs et, si elle parvient éviter les collisions, cela tient du miracle. Trois pas vers ici, deux vers la vitrine, pour qu'enfin elle vienne s'accouder tout à côté de moi, mais avec une extrême élégance, comme une vraie Marie-Dominique, disons comme toi quand tu me fais, sans t'en rendre compte, me sentir toute petite, sans importance. Je me demande pourquoi je persiste à venir à nos rendez-vous manqués. Si tu continues, un jour je vais trouver quelqu'un qui… et tu sais ce qui adviendra ? Tu m'appelleras au téléphone, ton nom s'affichera sur mon écran, je refuserai la communication.

— T'en débarrasser ? Ah, je te comprends. Moi-même…

— …

Elle ne me paraît pas plus surprise de ce qu'elle entend que moi de tes multiples et incessants faux-bonds. D'ailleurs, ce que dit son interlocuteur-trice, elle l'a déjà vécu. Il est évident qu'une femme comme Marie Dominique a déjà dû congédier une femme de ménage, ou faire changer le tapis tâché de l'entrée…

— C'est difficile, oui, oui, je comprends !

— …

… Non. Ce doit être bien plus grave. La baby-sitter aurait regardé le mari de trop près ?

— Mais non, j'ai pas dit ça !

— …

Elle est offusquée ! C'est vrai, j'en suis témoin ! Elle n'a pas dit « ça ». En fait elle n'a rien dit du tout, pas donné de conseil pour l'instant, pas porté de jugement définitif… Elle ne lui a pas exposé non plus sa propre expérience, juste laissé entendre que… 

Faire piquer le chien, une bonne solution pour contrer les récriminations de la femme de ménage qui s'appuie le nettoyage du tapis toutes les semaines même si son mal au dos empire à chaque séance.

— Alors vous comptez vous y prendre comment ?

— …

Ils pourraient rouler le chien mort dans le tapis, le mettre dans le coffre du break Volvo, faire asseoir Sonia dans la voiture pour la raccompagner chez elle car les transports en commun n'arrangent pas son chronique mal de dos et se décharger du ballot à l'arrière à la déchetterie du quartier.

— Il ne veut pas en entendre parler ? Mais tu ne dois pas te laisse…

— …

A l'autre bout du fil virtuel, on vient encore de lui couper la parole. Moi, à sa place je raccrocherais. Elle prend de son temps qui doit être précieux pour écouter avec une empathie grandissante les mots de : sa meilleure amie, sa sœur, sa fille, sa filleule, etc. Les mots de quelqu'un d'important pour elle, les mots d'une personne qu'elle doit aimer, qu'elle se montrera prête à défendre contre tout et tous. Tu vois où me pousse l'ennui de te désirer sans t'avoir, de t'attendre sans te voir, de me perdre à te comprendre ?

L'interlocutrice doit attendre un enfant. Un enfant pas désiré. D'un autre géniteur que son compagnon. D'un qui ne quittera jamais sa femme. De son compagnon qui préfèrerait un chien qu'un enfant, même si l'un ou l'autre est incompatible avec le tapis de l'entrée ou celui plus grand du salon et que Sonia, le chien elle veut bien, mais pour l'enfant qu'ils prennent donc une baby-sitter, parce qu'elle des enfants elle en a cinq et si elle vient travailler chez eux c'est aussi pour s'échapper de cet esclavage imposé.

— Mais non, ce n'est pas si grave. Au revoir ma chérie.

— …

« Coupons court ! Brisons là ! » Ah non. Pas déjà ! Mais si, c'est grave. Tu n'es toujours pas là et Marie-Dominique s'apprête à raccrocher. Je ne veux pas rester seule dans cette foule qui m'évite. Je ne veux pas rester transparente et inutile. Elle semble contrariée, fâchée. Elle écoute encore et encore, comme si son amie, fille , filleule, nièce, sœur, etc., ne devait jamais s'arrêter. Sa main sur la main courante de la balustrade, fait un va-et-vient en laissant des traces humides et mates. Les talons de ses escarpins semblent s'amenuiser, son manteau prend une allure froissée pas du tout convenable. Ses cheveux si brillants tout à l'heure se ternissent en s'aplatissant. Marie Dominique rétrécit, rapetisse… Si elle continue comme ça, dans cinq minutes nous serons deux, déçues et pâles, à regarder au bas de l'escalier roulant, à attendre que quelque chose advienne ou que quelqu'un survienne pour nous chercher.

— …

— Bon, bon, je n'ai rien dit.

Marie Dominique a rendu les armes. A cet instant je pourrais la renommer Martine ou Brigitte… Baisser les bras n'avait pas l'air d'être dans ses capacités quand je l'ai aperçue arrivant du dehors. Elle est désemparée. Elle range rageusement son téléphone dans son sac, se secoue un peu comme un chien s'ébrouerait, reprend du poil de la bête. Elle le sait elle ce que c'est « l'expérience ».

Elle a eu dans sa vie, deux maris, plusieurs amants, pas plus d'enfants que d'avortements, deux de chaque. Elle a aussi un chien maintenant qui lui tient compagnie quand elle rentre à la maison et enfin, ce n'est pas si grave s'il s'oublie un peu sur les tapis, Sonia se débrouille très bien pour les nettoyer.

Moi, un temps, je t'ai eu toi. Mais dès que j'ai terminé d'écrire ce message, j'efface ton numéro de téléphone. Fais la même chose pour mon numéro et donc, ne tente plus de me recontacter.

  • La narration est juste parfaite!
    La tension est palpable.
    Je suis une grande fan ;)

    · Ago over 1 year ·
    Max

    Max

  • j'adore !

    · Ago over 1 year ·
    Photo

    Susanne Dereve

  • Surprenant, déroutant. Une décision coup de tête ou qui avait mûri depuis déjà un bon moment ? J'aime beaucoup la fluidité du texte, raconté avec du suspense, de la rapidité, comme un récit qui coule de source sur cet escalator qui ne tient pas ses promesses par la venue de la personne attendue...

    · Ago over 1 year ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • Merci pour cette analyse, et pour ta gentillesse.

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

  • Cette petite boite de nos vies privées, aussi mystérieuse que celle des avions...mais qui fait tout autan voyager notre imagination, nos fantasmes ..La voilà qui détourne aussi la tristesse d'une absence, la frustration d'un rendez-vous toujours manqué..
    Ce texte me touche beaucoup ...

    · Ago over 1 year ·
    Momo 2

    momo84

    • Merci de cette lecture très sensible

      · Ago over 1 year ·
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      nyckie-alause

  • Oui très beau, comme le signalent les précédents coms. J'en profite pour taper dans un doute au mot 21 :)

    · Ago over 1 year ·
    Portrait cretin des alpes

    effect

    • Oh ! la boulette du 'S' sauvage … Merci Philippe

      · Ago over 1 year ·
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      nyckie-alause

  • Tres beau texte aux ressentis bien exprimés. ..

    · Ago over 1 year ·
    W

    marielesmots

  • Texte passionnant ! Description de solitudes, de rapports de force, de compréhension difficile. Oui, le "milogue", ce néologisme pour une conversation au portable entendue donc à moitié, le milogue est envahissant est destructeur !

    · Ago over 1 year ·
    Oiseau... 300

    astrov

    • "Milogue" une trouvaille. Je le range dans ma boîte-à-mots…
      Et ça fait moins cuistre que "univocité du dialogue" non ?

      · Ago over 1 year ·
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      nyckie-alause

  • Vraiment bien, j’ai littéralement dévoré votre texte et regretté qu’il s’arrête !

    · Ago over 1 year ·
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    nehara

  • Très bien.
    Bravo

    · Ago over 1 year ·
    1338191980

    unrienlabime

  • Tu excelles toujours autant ... bravo

    · Ago over 1 year ·
    W

    marielesmots

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